Cultiver ses Propres Semences : Un Chemin vers l'Autonomie au Jardin

Produire ses propres graines est une démarche enrichissante qui offre une autonomie précieuse au jardinier, tout en contribuant à la préservation de la biodiversité. Cette pratique permet de vivre l'expérience complète du cycle de vie des plantes, des vivaces aux annuelles, en passant par les fines herbes, fruits et légumes. C'est également une approche économique, car un seul plant peut générer des dizaines, voire des centaines de semences, qui à leur tour produiront autant de nouveaux plants.

Cycle de vie d'une plante

Par Où Commencer : Choisir les Bonnes Variétés

Lorsque l'on souhaite se lancer dans la production de graines, il est essentiel de bien choisir les variétés. Le point de départ est d'acquérir des graines de qualité, non hybrides, reproductibles et déjà adaptées au terroir local. Pour obtenir des résultats satisfaisants, il est conseillé de se diriger vers des variétés dites « paysannes » ou « population ».

Variétés F1 vs. Variétés Paysannes/Population

Les variétés F1, souvent décriées par les jardiniers soucieux de la reproductibilité des graines, sont le résultat du croisement de deux variétés « pures ». En pratique, elles donnent très souvent des fruits intéressants, mais les caractéristiques ne sont pas fixées, ce qui signifie que l'on ne sait pas quels caractères se développeront dans la génération suivante si l'on tente de reproduire leurs graines.

À l'inverse, une variété paysanne ou population est constituée d'un ensemble d'individus hétérogènes. Ces individus possèdent une bonne base de gènes en commun, et la variabilité de leurs gènes leur permet d'évoluer en fonction de facteurs épigénétiques, tels que les variations de l'environnement, du climat ou de la nature du sol. Ces variétés sont à privilégier pour la production de semences reproductibles.

Les Graines Bio Reproductibles et leurs Avantages

Les graines bio reproductibles sont issues de plantes qui n'ont subi aucun traitement chimique ni pesticides, contrairement aux semences traditionnelles qui proviennent souvent de plantes traitées. Elles procurent une production identique à la plante originelle dans ses caractéristiques botaniques et sont naturellement améliorées car adaptées au milieu dans lequel elles ont poussé.

La Pollinisation : Un Facteur Clé de la Réussite

La reproduction des plantes implique différentes stratégies, dont la pollinisation est un élément central. Les plantes, étant immobiles, dépendent de leur environnement extérieur (vent, pollinisateurs) pour se reproduire. Pour pallier les aléas environnementaux, certaines ont développé l'autofécondation, ou autogamie.

Plantes Autogames : Les Plus Simples pour Débuter

Les plantes autogames se pollinisent elles-mêmes, ce qui les rend les plus simples à reproduire pour les débutants. Elles possèdent à la fois des organes reproducteurs mâles et femelles très proches, qui arrivent à maturité en même temps, permettant ainsi l'autopollinisation des fleurs. Si vous débutez dans la production de graines, privilégiez ces espèces, car vous n'aurez pas besoin de conserver un nombre important de porte-graines pour assurer une production de semences.

Fleur de tomate en coupe montrant l'étamine et l'ovaire

Sur une fleur de tomate, par exemple, l'étamine et l'ovaire se touchent, facilitant l'autofécondation. Les pollinisateurs ont d'ailleurs peu d'intérêt pour la fleur de tomate. Les haricots sont également des exemples de plantes autogames dont les risques de croisement sont faibles avec une faible distanciation (environ 10 mètres). La laitue est une autre plante dont les risques de croisement sont faibles.

Un exemple notable d'autogamie en cas de conditions défavorables est la violette, qui s'autoféconde par temps froid et humide, lorsque les insectes pollinisateurs sont rares.

Plantes Allogames : Un Défi pour les Jardiniers Confirmés

Les plantes allogames (comme les cucurbitacées, le poireau, le chou ou la carotte) doivent être fécondées par le pollen d'une autre plante, dispersé par les pollinisateurs ou le vent. La production de semences de chou, par exemple, est plus complexe car ses fleurs sont auto-incompatibles : le pollen de chaque plante ne peut féconder que les fleurs d'un autre chou. Il faut donc un minimum de deux porte-graines pour produire des semences, et idéalement une quinzaine voire une vingtaine pour un brassage génétique optimal.

Variétés de choux

Pour les plantes allogames, limiter les croisements indésirables est crucial. Cela peut se faire par la distanciation des cultures (de quelques mètres à des kilomètres selon les variétés) ou l'installation de filets de protection. Les professionnels utilisent souvent des filets anti-insectes pour les graines qui ont un risque de s'hybrider entre elles.

Une mise en garde est nécessaire concernant les hybridations de cucurbitacées : le croisement de courges comestibles avec des courges d'ornement peut produire des fruits amers impropres à la consommation et potentiellement dangereux. Ces courges non comestibles ont la même apparence que les courges comestibles, mais un goût amer.

Le Processus de Sélection des Porte-Graines

Tout processus de reproduction implique une étape de sélection des individus à faire reproduire. Un « porte-graines » est une plante que l'on conserve jusqu'à maturité, c'est-à-dire jusqu'à la production de ses graines, en vue de les récolter.

Critères de Sélection

L'étape de sélection permet de préserver les caractères types d'une variété (taille, couleur, forme, goût) et de sélectionner des caractères qui amélioreront la prochaine génération (résistance, précocité, conservation, etc.). Il est important de ne pas choisir les plantes les plus grosses ou les plus grandes, mais plutôt les pieds moyens, équilibrés et harmonieux qui réunissent les caractéristiques désirées.

Le mieux est d'effectuer un choix progressif des porte-graines, en en sélectionnant plus que prévu et en éliminant ceux qui ne conviennent pas au fur et à mesure. Une vigilance constante est nécessaire tout au long du processus pour éviter de perdre la « pureté » de la variété ou de la faire évoluer vers un état dégénératif.

Nombre de Porte-Graines et Diversité Génétique

Pour les plantes allogames, il est crucial de préserver la diversité génétique et de prévenir la dégénérescence générée par la conservation d'un nombre trop faible d'individus destinés à être des porte-graines. Pour les choux, par exemple, il en faudra six de la même variété pour obtenir un brassage génétique suffisant.

Récolte des Semences : Un Art à Maîtriser

La maturité des semences varie d'une plante à l'autre et ne correspond pas toujours à la maturité « comestible » du fruit ou du légume. Il est important de laisser les légumes-fruits mûrir complètement pour que leurs graines se développent. Prélever des graines sur des légumes commercialisés serait une erreur, car ils sont cueillis à maturité « comestible » et leurs graines n'ont probablement pas fini leur cycle de développement.

Récolte des Semences en Capsules Sèches

Les capsules de semences sont prêtes à être récoltées lorsqu'elles ont une couleur brunâtre. Il faut laisser les fleurs fanées sur le plant pour que les graines puissent maturer. Une fois la capsule brunie, coupez-la et placez-la dans un sac de papier pendant quelques semaines. Elle s'ouvrira probablement d'elle-même, sinon vous pourrez la forcer un peu avec les doigts. Pour les légumes racines comme les carottes, les betteraves, les panais et certains légumes feuilles comme les laitues et les choux, on les cueille souvent jeunes, il faut donc laisser quelques plants en terre beaucoup plus longtemps pour qu'ils montent en graines et que leurs capsules maturent.

Pour les laitues, le délai entre la floraison et la formation de la graine est de deux à trois semaines. Les fleurs s'épanouissant progressivement, la récolte s'échelonne sur quelques semaines. On peut passer tous les 2-3 jours et secouer le porte-graines pour en récolter les graines qui tomberont dans un grand sac. On peut aussi attendre qu'environ la moitié des graines semblent mûres, prélever la plante entière, la mettre dans un sac et la secouer. Certaines batavias à pomme très dense peuvent être aidées en coupant ou en enlevant les feuilles du haut de la pomme pour faciliter l'émergence de la tige porte-graines. En zone venteuse, il est possible de tuteurer les porte-graines.

Récolte des semences de laitue

Pour les haricots, on laisse mûrir leurs cosses jusqu'à ce qu'elles commencent à sécher, puis on récolte les bouquets que l'on suspend jusqu'à séchage complet pour en extraire les graines.

Pour les choux, après la récolte, il est conseillé de déposer les tiges coupées en tas sur un tissu. Au cours du séchage, les graines tomberont naturellement sur le tissu. Pour achever l'extraction, il est utile de battre les tiges pour séparer les semences de leurs siliques.

Récolte des Semences de Fruits Charnus

Le changement de couleur annonce la maturité du fruit. Il faut laisser mûrir le fruit plus longtemps qu'habituellement pour laisser le temps aux graines d'atteindre leur maturité. Les concombres, par exemple, doivent rester sur le plant jusqu'à ce qu'ils virent au jaune ou à l'orangé. Les courgettes, elles, sont prêtes quand elles deviennent grosses et coriaces, et donc non comestibles. Les graines d'aubergines ne sont mûres que lorsque les fruits commencent à flétrir, en prenant une coloration brune ou un peu jaune.

Fruits simples et complexes

Une fois le fruit prêt, il suffit de l'ouvrir et de retirer la chair attachée aux graines avec de l'eau. Pour les graines des fruits aqueux comme la tomate ou certains concombres, qui sont entourées d'une partie de gélatine, il existe deux méthodes :

  • Méthode n°1 (Rinçage simple) : Rincer les graines au chinois, les faire sécher sur un linge quelques jours, et les stocker.
  • Méthode n°2 (Fermentation) : Récupérer les graines dans le jus du fruit, laisser le mélange fermenter pendant 1 à 2 jours dans un bocal avec de l'eau pour détruire leur enveloppe gélatineuse (qui inhibe la germination). Cela permet également aux graines de se déposer au fond par décantation. Ensuite, séparer les graines des chairs avant de procéder au séchage. Pour les tomates, Yves Gagnon conseille de récolter le fruit juste avant sa pleine maturité (à 80 % de sa coloration), de le laisser mûrir sur le comptoir pendant une semaine, puis de récolter les graines à la cuillère. Comme elles sont entourées d'un liquide gélatineux qui les empêche de germer dans le fruit, on les conserve dans un pot de verre pendant trois jours pour neutraliser les enzymes inhibiteurs de germination, avant de les rincer et de les sécher.

Pour les aubergines, l'extraction des graines est laborieuse et doit se faire manuellement. Certaines personnes découpent les aubergines et les passent au mixeur avec de l'eau à petite vitesse. On peut aussi faire sécher les fruits au soleil pour faciliter l'extraction. Une fois extraites, les graines doivent être rincées abondamment et faites sécher rapidement, car elles peuvent germer très facilement si elles sont humides.

Après la récolte, les graines poursuivent encore leur mûrissement. Une fois vos semences récoltées, laissez-les sécher quelques jours dans un endroit sec et ventilé.

Séchage et Stockage des Semences

Le séchage et le stockage sont des étapes cruciales pour assurer la viabilité des semences.

Séchage des Semences

Une fois les graines extraites et rincées, il est impératif de bien les faire sécher. Pour les graines humides, comme celles de tomate ou de concombre, elles doivent sécher à plat sur du papier absorbant pendant quelques jours (3 ou 4) jusqu'à ce qu'elles craquent entre les doigts. Il est possible de les retourner quelques fois pour accélérer le processus.Le séchage s'effectue à l'abri de la lumière directe, dans un local aéré, ventilé et sec. Pour extraire des graines blanches, il est judicieux d'utiliser des contenants noirs. Au cours de cette étape, les graines peuvent s'agglomérer les unes aux autres. Pour les séparer, il est nécessaire de les brosser sur un tamis.

Stockage des Semences

Les conditions de stockage influencent directement les facultés germinatives des graines. Ces dernières ne doivent être ni trop sèches ni trop humides. Il est nécessaire de conserver les semences dans des sachets ou des boîtes hermétiques, à l'abri de la lumière, de l'humidité et de la chaleur. Un local à température constante et à l'hygrométrie peu élevée, avec une légère aération dans l'obscurité, est idéal.

Sachets de graines bien étiquetées

Il est primordial d'étiqueter soigneusement chaque emballage en notant les indications nécessaires (espèce, variété, date de récolte, lieu). Cela permettra de suivre la provenance et la qualité des semences au fil des saisons.

Stratification des Semences (pour certaines espèces)

Certaines semences indigènes ont besoin d'être exposées à une période de froid pour germer l'année suivante. Ce processus thermique est appelé la stratification.

Pour ce faire, on peut semer directement les graines à l'extérieur à l'automne, où elles passeront l'hiver. Il faut cependant noter que le taux de germination peut être plus faible car l'environnement n'est pas contrôlé et les semences devront affronter les intempéries et les ravageurs.

Il est souvent plus efficace de traiter les semences au froid à l'intérieur. Pour que le processus soit complet et efficace, les semences doivent être placées au froid et à l'humidité pendant plusieurs semaines avant d'être mises en terre. On peut semer les graines dans un pot de terreau humide que l'on placera dans un sac de plastique scellé au réfrigérateur. Une autre méthode consiste à étendre les semences sur un papier absorbant préalablement mouillé, le sceller dans un sac plastique de type Ziploc et le placer au réfrigérateur. Les étiquettes des plantes ou des ouvrages spécialisés peuvent indiquer la durée de stratification requise. Si l'information n'est pas disponible, il n'y a pas de risque à faire durer le processus plus longtemps que requis, en prévoyant environ 3 mois, soit la durée d'un hiver normal.

Avantages et Récompenses de la Production de Semences

Au-delà de l'autonomie, la production de ses propres semences offre de nombreux avantages et vertus.

Amélioration des Cultures et Adaptabilité

La graine conserve en mémoire ses conditions de culture et adapte ses prochains cycles en fonction de son histoire. En produisant un grand nombre de semences, vous enclencherez des cercles vertueux dans vos pratiques. Les semences récoltées à partir de vos propres cultures sont naturellement améliorées et adaptées au milieu dans lequel elles ont poussé. Cela favorise la résistance des plantes et leur précocité, ainsi que leur capacité de conservation.

Économie et Échange

Produire ses semences est une façon économique de jardiner. Un seul plant peut produire des dizaines, voire des centaines de semences. Posséder beaucoup de semences, c'est aussi s'offrir le plaisir de les échanger avec d'autres jardiniers et ses proches, sans débourser un centime.

Plaisir du Cycle Complet et Maîtrise des Risques

Le plaisir de suivre le cycle complet de la nature est immense. Cela permet de cultiver une foule de variétés qu'on retrouve normalement sous forme de jeunes plants en jardineries au printemps.

De plus, posséder une grande quantité de semences permet de mieux gérer certains aléas. Par exemple, si les haricots se font grignoter à leur germination par les limaces, disposer d'une énorme quantité de semences permet de semer beaucoup plus pour nourrir les limaces et avoir suffisamment de plants qui lèvent. Cela réduit le stress et l'interventionnisme (comme la chasse à la limace ou l'utilisation de produits chimiques).

Considérations Légales et Réglementaires

La production de semences, même à usage non commercial, est réglementée. Si une variété est protégée par un Certificat d'Obtention Végétale (COV), détenu au maximum pour 25-30 ans selon les espèces, il n'est pas possible de la reproduire. Pour échanger ou commercialiser des semences et plants, les variétés doivent être inscrites au catalogue officiel des espèces et variétés, ce qui implique de passer par un nombre important de tests.

Se Former et S'Informer

Le temps et la charge mentale supplémentaire pour faire ses graines ne sont pas si importants sur certains légumes (tomate, poivron, aubergine, melon, blette, persil, épinard) mais d'autres légumes sont beaucoup plus contraignants (courges, carottes, brassicacées), principalement car ce sont des variétés qui se croisent très facilement.

Il existe de nombreux ouvrages très pédagogiques sur la production de semences, comme "Le plaisir de faire ses graines" de Jérôme Goust, qui dispose de tableaux récapitulatifs des modalités germinatives des graines des principaux légumes et fruits. Des vidéos explicatives, comme celles de Pascal Poot, peuvent également être une excellente ressource pour comprendre les mécanismes de sélection et les principes de la permaculture.

Les fêtes des semences, qui ont lieu généralement entre février et avril, sont d'autres occasions de se procurer des semences à pollinisation libre et d'échanger avec d'autres passionnés. Au Québec, l'intérêt pour les semences artisanales grandit et de plus en plus de semenciers offrent des produits de qualité. Soutenir un jeune semencier, comme Mamahele en France, contribue également à la préservation de la biodiversité.

Livres sur la production de semences

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