Les semences paysannes en Bretagne : un enjeu de souveraineté et de biodiversité

La semence constitue la pierre angulaire de notre système alimentaire. Parce que les semences sont la base de notre alimentation, elles nous concernent toutes et tous. Voyageant depuis le Néolithique jusqu'à nous, la graine a été le principal vecteur de diffusion et d'adaptation de l'ensemble des plantes nourricières actuelles. Cependant, face à la concentration inquiétante du secteur de la semence au plan mondial, la nécessité de préserver cette diversité devient un impératif politique, social et agronomique.

Champ de légumes diversifiés en Bretagne

La dynamique du réseau semences paysannes

Le Réseau Semences Paysannes (RSP) joue un rôle central dans cette mobilisation. Il regroupe principalement les organisations bio et paysannes nationales, des associations de préservation et de renouvellement de la biodiversité cultivée, des associations de producteurs, des artisans-semenciers et des ONG. Pour relever le défi de la valorisation du métier d’artisan⸱e⸱s semencier⸱e⸱s, des capitaux et une organisation structurée sont indispensables. Dans ce contexte, de 2018 à 2019, Minga et l’Alliance des cuisiniers Slow Food ont décidé d’unir leur effort autour d’une campagne de mobilisation nommée « Graines d’une Bretagne d’avenir ». Cette initiative s’est traduite par la diffusion d’une collection de 12 variétés de populations, initiant ainsi l’animation de débats locaux cruciaux sur l'autonomie semencière.

Pour approfondir ces enjeux, des outils pédagogiques ont été conçus afin de découvrir le monde foisonnant des semences depuis les champs jusqu’en cuisine. Il est possible de retrouver l'ensemble des publications du RSP (livre, brochure, exposition, cahier technique, DVD…). À ce titre, le site Internet dédié propose 40 films pédagogiques issus du DVD Seed to seed (De la graine à la graine), une ressource inestimable pour qui souhaite produire ses propres semences.

Kaol Kozh : l’ancrage breton au service du bien commun

En Bretagne, des producteurs bio se sont organisés en association pour préserver, produire et améliorer les semences paysannes potagères adaptées aux besoins des producteurs bio de la région, en créant la structure Kaol Kozh, membre du Réseau Semences Paysannes (RSP). Le nom lui-même est porteur de sens : KAOL KOZH signifie « vieux chou » en breton, et « Bien commun » en russe. L’association est ouverte aux paysans, jardiniers, consommateurs et associations, couvrant les quatre départements bretons ainsi que la Loire-Atlantique.

Jardin de démonstration de Kaol Kozh

L'idée de Kaol Kozh a germé dans les années 2000, portée par des maraîchers conscients des dérives industrielles. René Léa, producteur de légumes depuis plus de 40 ans à Plouescat, en bordure de mer au Nord du Finistère, et bio depuis 1990, témoigne de cette genèse : « J’étais adhérent de l’APFLBB née en 1997. À cette époque, on nous a proposé de cultiver une variété de chou-fleur bio, mais dont le noyau de la semence provenait du radis. Pour nous, cela n’était pas envisageable. Cette démarche nous faisait penser à celle des OGM. » René Léa, qui a commencé à produire des semences lorsqu’il s’est rendu compte que les semences des semenciers étaient produites par CMS (cytoplasmie mâle stérile), donc génétiquement modifiées, a vu dans la création de Kaol Kozh en 2007 une réponse nécessaire.

Le fonctionnement de l'association repose sur une éthique forte : « la semence est la propriété de tous les adhérents ». Une partie des membres produit des semences, sélectionne ou améliore des variétés, qui sont ensuite proposées aux autres adhérents. L’association assure la planification, le criblage, les contrôles et l’ensachage. Les producteurs sont indemnisés pour le travail de multiplication et la mise à disposition de leurs terres et outils. Depuis 2019, Kaol Kozh dispose d’un jardin de démonstration de 2 000 m² dans le parc d’un château, permettant de transmettre les savoir-faire ancestraux quant à la conservation et la création de nouvelles variétés, comme le haricot vert ZAD.

La sélection participative et la transmission des savoirs

La production de semences ne s’improvise pas. René Léa, qui tire une grande partie de son savoir de la transmission de son grand-père et de son père, souligne une lacune majeure : « On n’enseigne malheureusement pas aux jeunes dans les écoles d’agriculture à faire leur propre semence ! » Produire des graines exige de choisir de bons parents et une vigilance constante pour éviter la dérive variétale.

Grâce à la sélection participative, des résultats concrets ont été obtenus. En compagnie de chercheurs de l’INRA, l’association a réussi à produire un brocoli violet, originaire de Cornouaille Britannique, qui était cultivé autrefois en Bretagne. Les travaux menés ont également permis de sauver de nombreuses variétés de choux-fleurs dans la zone littorale Nord. Aujourd'hui, de nombreuses espèces ou variétés de légumes sont en passe de disparaître, mais il subsiste des choux de Lorient, des oignons d’Erdeven, des haricots coco de Pont L’Abbé ou de Belle-Ile. Pour les fameux oignons rosés de Roscoff, la supériorité de la sélection en bio a été démontrée, et de nombreuses variétés sont à présent tombées dans le domaine public.

Semences paysannes : le maïs sur une plateforme d'expérimentation

Les variétés population face aux hybrides F1

Il y a plus de 10 000 ans déjà, que l'homme ressème des graines. La définition du mot semence est une graine que l'on va ressemer. C'est ce que l'on appelle les variétés population, qui n'ont pas la même génétique contrairement aux hybrides F1, qui sont de vrais clones. Les observations ont appris que les variétés population avaient, grâce à cette diversité de gènes, une plus grande capacité à s'adapter.

À force de ressemer ces variétés paysannes biologiques sur leurs terres, des producteurs comme René Léa ont acquis une meilleure acclimatation et résistance face au climat breton. Cette diversité est une nécessité pour les producteurs bio : pour produire du chou-fleur de novembre à mai, chaque mois requiert une ou deux variétés spécifiquement adaptées.

Le paysage semencier breton et national

Bien que la Bretagne ne représente que 3 % de la production française de semences et plants, elle occupe une place singulière dans la distribution. La France est le premier producteur européen de semences et plants, avec un peu plus de 400 000 ha, et le premier exportateur mondial. La filière pèse 11 000 emplois directs au sein de 69 entreprises de sélection et 240 entreprises de distribution.

Le 27 janvier 2021, le Gnis a laissé place à Semae, l’interprofession des semences et plants. Cette nouvelle structure a intégré une section dédiée à la diversité, regroupant ONG, artisans semenciers et triage à façon. Malgré une baisse du nombre d’agriculteurs multiplicateurs, les surfaces consacrées à la multiplication continuent de croître, portées par l’exportation. La Bretagne compte 8 stations de sélection (pommes de terre, légumes, maïs, plantes fourragères). Avec 6 775 ha, le plant de pomme de terre occupe plus de la moitié des surfaces de multiplication régionales. Si la production biologique reste marginale avec 690 ha, elle progresse régulièrement. Fait notable : la Bretagne concentre 7 % de la distribution nationale, avec 1 428 points de vente.

Le défi de la législation et la dimension sociale

L’activité des paysans semenciers se heurte à une législation complexe qui interdit aux producteurs de vendre des variétés de graines non inscrites au catalogue officiel. Cette contrainte a été l'un des moteurs de la création de structures comme Kaol Kozh. La lutte pour la libre circulation et l’échange des semences est donc autant juridique que culturelle.

La crise sanitaire a agi comme un révélateur : « Avec la crise sanitaire, les personnes se sont mises au jardinage et nous ont beaucoup sollicité. Ils ont pris conscience qu’ils pouvaient récolter leurs graines ou les acheter à un agriculteur. C’est le côté social de la graine, empathique, humain. » Cette dimension est politique : « Pour assouvir un peuple, on l’affame, on le prive de ses graines, comme en Inde ou en Afrique. » Protéger la semence, c'est donc protéger la liberté de choix alimentaire.

Infographie sur la diversité des variétés locales bretonnes

Que nous soyons paysans, jardiniers ou consommateurs, cette diversité nous appartient à tous, car il s’agit du résultat du travail de nos ancêtres au sens large. Tout au long de l’année, les producteurs BioBreizh proposent des légumes issus de semences paysannes comme l’oignon rosé de Roscoff, l’échalote, le chou de Lorient ou le brocoli « violet du Cap ». Ces souches, transmises parfois depuis trois générations, illustrent la vitalité d’un modèle qui refuse la standardisation au profit d’une agriculture vivante et résiliente.

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