L’ère numérique a transformé nos interactions, érigeant les émojis en piliers de notre expression quotidienne. Ce qui a débuté comme une simple volonté de faciliter les échanges et la transmission d’informations de manière concise est devenu un système sémiologique sophistiqué. Les emojis ne sont pas juste des images : c’est un langage à part entière. Les usages et interprétations peuvent varier également en fonction du pays, de la culture et de l’âge. Penser que 🍆 est juste mignon pour illustrer un panier de légumes est une erreur fatale car dans de nombreux contextes, il représente clairement un pénis !

Les origines d'un langage devenu universel
Nous les utilisons tout le temps et nous les voyons partout : au fur et à mesure des années, les emojis se sont inscrits dans notre langage courant sur le web. Mais en fait, d’où viennent-ils ? Plus d’un siècle plus tard, en 1997, l’entreprise SoftBank se lance à son tour dans la création de 90 pictogrammes en noir et blanc. Finalement, l’ascension de ces pictogrammes commence en 1999, lorsque l’opérateur téléphonique japonais NTT DOCOMO fait appel au designer Shigetaka Kurita pour créer de nouveaux emojis. Depuis, les emojis font partie intégrante de notre quotidien. Nous les utilisons constamment dans nos messages, sur les réseaux sociaux, mais également dans le cadre professionnel.
Cependant, cette universalité est une illusion. Un Community Manager (CM) d’une marque au Japon a posté « いつもありがとう 🙏 » (merci pour tout) sur un réseau social, sans savoir que 🙏 est utilisé en contexte religieux ou comme excuse. Résultat : un malentendu ayant nécessité une rectification rapide. La sur-utilisation d’emojis est perçue comme contre-productive. En revanche, disposer des émojis à tout va ou illustrer un mot en lui associant un émoji est à la fois futile, inutile et peut nuire à la lisibilité.
Le fossé générationnel et la Gen Z
La génération Z (les personnes nées entre 1997 et 2010) utilise ces symboles de manière détournée, avec parfois plus de sarcasme ou d’ironie que les générations précédentes. En conséquence, de nouveaux usages apparaissent et de nouveaux codes se créent. L’étude IFOP/Allianz France, menée en mai 2025, l’explique ainsi : alors que 75 % des Français pensent maîtriser les codes utilisés par les jeunes, la compréhension est en fait minime puisque seulement 1,3 % d’entre eux sont capables de déchiffrer correctement six exemples concrets.
Ce nouveau type de cyberharcèlement creuse aussi un fossé entre les générations. C’est aussi ce que relève Sarah Nabeth, psychologue, sur Psychologies : « Depuis plusieurs années, notre manière de communiquer a évolué, nos canaux de communication ont également modifié notre manière d’être en lien avec les autres et d’échanger. En fonction des personnes ou des générations, on ne va pas porter le même sens à un émoji ».
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Le détournement des émojis : de la dérision au danger
Pour passer sous les radars, certains utilisent des émojis, et en détournent le sens pour qu’ils se transforment en insultes. La plateforme Numérique Éthique en cite l’exemple. Peu avant, l’influenceur demandait à ses 40 000 abonnés de remplacer leurs injures par l’émoji médaille 🏅 afin qu’elles passent inaperçues des modérateurs et esquiver ainsi les accusations de harcèlement et leurs conséquences.
Les codes de la détresse et de la santé mentale
Des jeunes femmes anorexiques, d'autres prônant la maigreur, des vidéos parlant de suicide ou d'envie de se scarifier sont présentes sur les réseaux. Les utilisateurs ont développé des codes pour contourner ces barrières. L’émoji « zèbre » 🦓 donne accès à des vidéos de scarification car il représente la scarification de par ses rayures noires et blanches.
Les symboles de radicalisation et d'idéologies extrêmes
Certains groupes en ligne, comme les communautés incels (hommes se définissant comme involontairement célibataires), utilisent ces émojis pour marquer leur appartenance idéologique. L'émoji pilule rouge 💊 fait référence à la « pilule rouge » du film Matrix : elle symbolise ici le choix de découvrir une soi-disant vérité cachée, souvent teintée de misogynie ou de théories complotistes. L'émoji 📉 évoque quant à lui une vision radicale des rapports hommes/femmes, avec notamment la « théorie du 80/20 ». L’émoji explosion 💥 fait référence à un individu radicalisé.

Les codes du harcèlement et des activités illicites
L’émoji sans bouche 😶 peut simplement évoquer l’étonnement, mais il peut aussi imposer le silence de celui qui le reçoit. L’émoji pizza 🍕 peut être utilisé comme un code de reconnaissance dans des réseaux liés à la pédocriminalité. Ce symbole fait référence à l'expression anglaise Cheese Pizza, dont les initiales « CP » peuvent désigner « Child Pornography » dans certains milieux en ligne. Concernant les drogues, la feuille d’érable 🍁 représente le cannabis et le flocon de neige ❄️ la cocaïne.
La nécessité d'une veille constante
Comme parent, il n’est pas toujours facile de suivre l’évolution constante du langage des ados, d’autant qu’ils cultivent souvent un vocabulaire qui leur est propre… et que les adultes ne sont pas censés comprendre. L’étude Allianz souligne que les jeunes notamment utilisent des combinaisons d’émojis et d’abréviations pour harceler en toute discrétion. Sans décryptage, les adultes (professionnels, parents, enseignants) passeront à côté de la signification de ces usages et pourront commettre des impairs par leur utilisation inadaptée.
Ce mode de « harcèlement insidieux » par émojis passe alors inaperçu. Sensibilisez vos équipes avec des exemples concrets de sens caché ou de risque de mauvaise interprétation. Ateliers décryptage, mises en situation. Un emoji peut être votre meilleur allié ou votre pire ennemi. La campagne Allianz, affichée dans 377 villes de mai à juin 2025, vise à « ouvrir le dialogue intergénérationnel ». Côté com’ professionnelle, c’est une alerte sur le fait qu’un community manager ou tout autre professionnel qui poste un emoji qu’il pense fun et innocent peut choquer une tranche d’âge sensiblement différente.

Finalement, il est possible de trouver un (ou plusieurs) sens caché derrière chaque emoji. De plus, celui-ci évolue au fur et à mesure, et change parfois en fonction de la personne à qui l’on s’adresse, ou de la plateforme sociale que l’on utilise. Face à ce nouveau langage codé, il est important de savoir reconnaître les signaux d’un cyberharcèlement et de sensibiliser les jeunes à un usage bienveillant des réseaux sociaux. La vigilance est donc de mise, tant pour la protection de la jeunesse que pour la maîtrise de la communication de marque dans un environnement numérique où chaque caractère compte.