Le lierre, ou Hedera helix, est une plante grimpante persistante, omniprésente dans nos paysages, des campagnes aux jardins. Il s’accroche aux surfaces, comme les troncs d’arbres ou les murs, grâce à de petits crampons, et peut atteindre des hauteurs impressionnantes, jusqu'à 30 mètres. Malgré sa forte présence et sa capacité à s'élever, une confusion persiste quant à sa nature et son impact sur les arbres. Est-il un parasite nuisible ou un allié précieux de la biodiversité ? Cette question, débattue depuis l'Antiquité, mérite une analyse approfondie pour comprendre les interactions complexes qui lient le lierre aux écosystèmes forestiers.

Le Lierre : Ni Parasite, Ni Étrangleur
Contrairement à une idée reçue tenace, le lierre n’est pas un parasite. Une plante parasite se nourrit de la sève de son hôte, ce qui n'est pas le cas du lierre. En fait, il puise l'eau et les sels minéraux par les racines de sa partie rampante, qui ne sont pas transformées en crampons. Ces crampons, qui lui permettent d'adhérer à l'écorce de l'arbre, ne pénètrent ni dans l'écorce ni dans les tissus internes, et n'absorbent ni eau ni nourriture de l'arbre. Le lierre n’enserre pas non plus les arbres à la manière d’un figuier étrangleur, car ses tiges qui grimpent sur un même tronc sont peu liées les unes aux autres. Les figuiers étrangleurs, eux, vivent dans la forêt équatoriale où la compétition pour la lumière est beaucoup plus intense. À la mort de l'arbre porteur, le figuier peut hériter de sa place au soleil. Le lierre, en revanche, a tout à perdre de la mort de son support, se retrouvant alors précipité à terre et incapable de continuer son cycle de croissance et de reproduction.
Le lierre est plutôt ce qu'on appelle une plante épiphyte, c'est-à-dire une plante qui pousse sur une autre plante sans la parasiter. C’est une liane arbustive à feuillage persistant, de la famille des Araliaceae. C’est l’une des rares lianes arborescentes à vivre à l’état naturel sous nos climats tempérés, aux côtés de la clématite, du chèvrefeuille et du houblon. Le lierre peut vivre facilement centenaire et même être millénaire si les conditions lui sont favorables, avec une croissance rapide, pouvant atteindre jusqu’à un mètre par an. Ses tiges poussent droites, sans s’enrouler, et grimpent dès qu’il le peut à l’aide de ses racines adventices qui se transforment en crampons. Pourtant, ces crampons ne gênent aucunement la plante ou l’arbre colonisé.
Les Contributions Écologiques du Lierre aux Arbres
Le lierre offre une aide précieuse aux arbres de diverses manières. Sous ses feuilles lobées se cache une multitude de petits organismes qui aident l'arbre à lutter contre les parasites. Par exemple, de nombreuses araignées vivent sous les feuilles du lierre, débarrassant l’arbre d’un certain nombre d’insectes nuisibles. La faune auxiliaire qu’il abrite est ainsi utile à l’arbre lui-même et à de très nombreuses espèces.
Ses feuilles, lorsqu'elles meurent et tombent au sol, forment une litière et un humus très riche qui favorisent la croissance des arbres. Quand elles sont en vie sur les lianes, elles jouent un rôle de régulateur thermique, protégeant les troncs des variations extrêmes de température. De plus, le lierre est très habile pour capturer l’humidité par les feuilles et peut décharger les arbres d’un trop-plein d’humidité qui favorise certains agents pathogènes. Ses propriétés antifongiques débarrassent les troncs d’arbres de champignons invasifs qui pourraient s’en prendre à l’aubier et même au duramen.

Un Pilier de la Biodiversité
Le lierre contribue de manière significative à la biodiversité. En tant que dernière plante à fleurir avant l’hiver dans de nombreux endroits, ses fleurs riches en nectar apparaissent en fin de saison, quand la majorité des plantes ont terminé leur cycle. Il offre ainsi le manger à de très nombreux insectes butineurs qui sont bien contents de pouvoir compter sur lui pour faire leurs dernières réserves de provisions. C’est le cas des abeilles domestiques, et c’est l’une des raisons pour lesquelles il est primordial de conserver du lierre grimpant sur des arbres ou des murs, car ce n’est qu’à cette condition qu’il peut fleurir et nourrir les abeilles. Ce nectar et ce pollen leur permettent de produire un miel qui, bien que cristallisant trop vite pour notre consommation, les nourrit tout au long de l’hiver. De la même manière, la Collette du lierre est une abeille sauvage qui lui est inféodée.
Associé à un chêne, le lierre abrite « plus de 700 organismes vivants différents (tous les règnes et espèces confondus) », selon Jean-Claude Beaumont, de la Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux. Grâce à son feuillage persistant, de couleur vert foncé et aux nœuds que forment ses racines, le lierre est un abri et le lieu d’hibernation de nombreuses espèces telles le Papillon citron ou la Coccinelle à 7 points. Il accroît ainsi la population d’auxiliaires du verger, qui sont prédatrices des ravageurs. Il abrite une grande quantité de mouches, notamment des Syrphes, dont les larves se nourrissent de pucerons, de guêpes, de frelons, des coléoptères.
Le lierre abrite également leurs prédateurs, les oiseaux. La grive, le merle noir, le rouge-gorge, les moineaux domestiques, le Hibou moyen-duc, et les chauves-souris peuvent y nicher ou seulement y dormir. Des quantités de passereaux s’y nourrissent, et même des lérots, renards et martres. Fleurissant en automne, le lierre nourrit les pollinisateurs, et fructifiant en hiver, il nourrit les oiseaux à une époque (janvier, février) où ils peinent à trouver de quoi se nourrir. Par la même occasion, ces derniers reproduisent la plante en rejetant ses graines dans leurs déjections. Malin et utile, le lierre est bien l’ami du forestier et loin d’être cet ennemi dont il a la triste réputation. Enfin, parmi ses qualités incontestables, il faut ajouter que le lierre est un dépolluant atmosphérique très efficace.
Le lierre : utile ou nuisible ?
Quand Faut-il Limiter la Présence du Lierre ?
La question de savoir s’il faut enlever le lierre sur les arbres dépend avant tout de l’état de l’arbre. Sur un sujet sain, bien enraciné, et avec une couronne aérée, le lierre ne représente pas de danger immédiat. Il grimpe en quête de lumière et cohabite souvent sans problème avec son hôte.
En revanche, si l’arbre est affaibli, malade, ou de petite taille, le lierre peut accélérer sa dégradation. Il ajoute du poids sur les branches, surtout lorsqu’il est chargé de pluie ou de neige, ce qui peut provoquer la chute de branches sur des arbres âgés ou déjà fragiles. Il peut également masquer des signes de maladie. Autre inconvénient : il peut priver le feuillage de lumière, notamment lorsqu’il atteint la canopée. Ce manque de lumière perturbe la photosynthèse et peut affaiblir progressivement l’arbre. Enfin, le lierre offre un abri à certaines espèces indésirables, comme les rongeurs ou certains insectes nuisibles au bois, surtout lorsqu'il n'est pas entretenu.

Le Lierre et la Lumière : Une Compétition Spécifique
La lumière est essentielle pour la photosynthèse, unique source de matière et d’énergie des plantes. Les feuilles des arbres et celles du lierre sont en compétition pour la lumière dans les parties hautes des arbres. Cependant, le lierre, dont les feuilles sont plutôt situées près du tronc et des grosses branches de l’arbre, supporte en outre très bien l’ombre. Les feuilles de l’arbre sont davantage situées sur les extrémités des rameaux, en pleine lumière. Cette compétition est donc plutôt en faveur de l’arbre, sauf si son feuillage est déjà très clairsemé, comme c’est le cas pour les arbres affaiblis par l’âge ou la maladie.
Le lierre a besoin de lumière pour fleurir. Sa tendance naturelle est, comme chez un grand nombre de plantes, à s’élever vers le soleil. Pour cela, il s’aide de tout support, notamment des arbres en forêt. Mais il ne prend rien de la sève des arbres, pas plus qu’il ne les étouffe, n'abîme leur écorce ou ne concurrence leur absorption de minéraux par les racines.
Entretien du Lierre sur les Arbres
Il n’est pas nécessaire d’arracher entièrement le lierre. Une taille de contrôle suffit souvent à le maintenir dans des proportions acceptables. Pour ce faire, il est recommandé de couper les tiges principales à la base, à 20 ou 30 cm du sol, et de les laisser sécher sur place avant de les retirer doucement du tronc. Il est important d'éviter de tirer sur les crampons, cela risquerait d’arracher l’écorce de l'arbre. Il est également essentiel de surveiller sa progression chaque année, notamment s’il s’approche des branches maîtresses ou de la cime. Dans certains cas, notamment sur les fruitiers, il est préférable de ne pas laisser le lierre grimper du tout. Un lierre bien taillé est bien plus facile à contrôler et beaucoup moins problématique.
L'Évaluation de la Relation Arbre-Lierre : Complexité et Nuances
Il est difficile de savoir ce qui l’emporte, l’aspect bénéfique ou les dommages, car si le lierre peut être l’objet de beaucoup d’émois et de discussions, évaluer la balance bénéfice-risque de sa présence sur le long terme et dans différents cas de figure serait méthodologiquement long et difficile. Peu de publications scientifiques sont disponibles pour jauger cela.
Une étude menée en Turquie a indiqué que les arbres portant du lierre avaient une croissance moindre que ceux qui n'en portaient pas. Les auteurs ont interprété cette corrélation en concluant que le lierre est nuisible aux arbres. Cependant, comme pour toute corrélation, on peut envisager une causalité inverse (le lierre s’installerait de préférence sur les arbres qui poussent moins vite) ou une absence de causalité, ce que les auteurs n’ont pas exploré. Il est aussi important de noter que les conditions climatiques de la Turquie ne sont pas les mêmes que celles de la France, et on ne sait pas si ces résultats seraient transposables, étant donné les rythmes de croissance et les effets de l’éclairement potentiellement différents.
Une étude rapportée dans la revue La Hulotte a porté sur la qualité du bois. Un propriétaire forestier avait systématiquement éliminé le lierre sur une de ses parcelles pendant soixante-quinze ans et était arrivé à la conclusion que la qualité du bois n’était pas différente entre les parcelles avec lierre et celles sans lierre. Cela ne renseigne pas sur les différences de mortalité entre les arbres, mais indique que les forestiers n’ont pas d’intérêt à arracher le lierre pour favoriser la vente du bois.
Ainsi, le lierre peut parfois favoriser la chute d'arbres, notamment quand son poids devient conséquent et que l’arbre est vieux et malade, ou quand le vent s'engouffre dans son feuillage dense. Mais il ne les parasite pas systématiquement. Lierre et arbre entretiennent des interactions complexes, comme le sont les interactions dans les écosystèmes, qui ne sont ni entièrement nuisibles, ni entièrement bénéfiques. Avant de détruire le lierre, il est donc essentiel de considérer son utilité pour les autres espèces de l’écosystème.

Le Rôle des Lianes dans la Litière et le Recyclage des Nutriments
Les lianes jouent d’autres rôles importants dans les écosystèmes forestiers. Il a été montré en forêt subtropicale que la chute des feuilles des lianes fournissait proportionnellement plus de litière, et une litière de meilleure qualité que celle des arbres. La litière est le tapis de feuilles mortes et autres débris qui tombent au sol et y sont décomposés. Cette décomposition permet de séparer les éléments minéraux des molécules organiques, et de les recycler lors de la nutrition minérale des plantes. De plus, en raison de leur croissance à l’horizontale, les lianes prélèvent les éléments minéraux loin des troncs, et la chute des feuilles relocalise ces minéraux au pied des arbres. Qu’elles aident à nourrir les arbres ou qu’elles en fassent tomber certains, ouvrant ainsi la place pour d’autres, les lianes ont une influence considérable sur l’écologie forestière, et les spécialistes estiment que leur action est globalement favorable à la biodiversité forestière.