L’histoire de l’horticulture dans l’Yonne ne se résume pas à une simple succession de saisons et de récoltes ; elle est le reflet d’une ambition collective, celle de transmettre un savoir-faire séculaire et de cultiver le lien social autour de la terre. De l’effervescence des marchés couverts aux réflexions pointues sur les variétés botaniques, cette épopée s’inscrit dans la durée, portée par des figures locales qui ont su, dès la fin du XIXe siècle, structurer une passion devenue institution.
Aux origines d’un mouvement structuré
L’association fut fondée le 2 septembre 1888 lors d’une première assemblée placée sous la présidence de M. Thierry, Directeur de l’Ecole d’Agriculture de la Brosse, et celle de Charles Baltet, horticulteur-pépiniériste troyen, sommité horticole de cette fin du XIXe siècle. Elle prendra le nom de « Société Horticole, Viticole et Forestière de l’arrondissement de Sens ». Le premier conseil d’administration désigne comme président M. René LAFON, député de l’Yonne. Les initiateurs de la création de cette association furent MM. Maurice ROBERT-ROSAY, Horticulteur-pépiniériste (Sens), Gustave GLACHANT, arboriculteur à Gron, Louis BELIN, correspondant de l’Yonne à Sens. A cette séance, assistait M. de Vasson, Sous-préfet et M. Landry, maire de la Ville.
Elle avait pour vocation de succéder à la défunte Société d’Horticulture de Sens fondée en 1855, afin de développer le formidable élan de l’horticulture en France, le XIXe siècle ayant été l’âge d’or de cette activité. La constitution du premier Bureau émanant du Conseil d’Administration nouvellement formé semble définir une stratégie que l’on retrouvera tout au long des différents changements intervenant au fil du temps.

Stratégies d’influence et réseaux d’acteurs
La structure organisationnelle de la société visait à proposer la Présidence, le Secrétariat Général (et dans un premier temps une Vice-présidence) à un homme public possédant une certaine envergure politique ou sociale à l’échelle de l’Arrondissement sinon du Département. Les autres postes reviennent à des professionnels reconnus de l’horticulture ou à des sociétaires choisis suivant leurs compétences propres, hors du sérail horticole éventuellement.
Concernant ces postes-clés confiés à des personnalités politiques, il est certain que, d’emblée, ce choix permettait d’inscrire la jeune société dans les réseaux d’influence du moment, de faciliter les démarches administratives et les activités parfois lourdes à organiser comme les expositions d’horticulture, et susciter évidemment l’intérêt de nombreuses personnes, voire la recherche des subsides nécessaires à son fonctionnement. Elle traduit, me semble-t-il, un contrôle vigilant des associations naissantes par le pouvoir politique en place, même si l’enjeu n’apparaît pas clairement.
Le jardin, la passion des Français
L’évolution des missions : de l’économie à la pédagogie
Il convient également de préciser qu’à cette époque, les notions de loisir et d’agrément étaient moins prégnantes qu’aujourd’hui et que les buts définis dans l’Article 3 des Statuts conféraient à cette institution naissante des rôles tant pédagogique qu’économique importants. Il est à noter que, bien qu’aucune parité ne soit instituée dans les statuts, sauf celle d’un « nombre égal autant que possible d’amateurs et de praticiens », une répartition soigneuse des différentes branches de l’horticulture se retrouve naturellement dans le choix des Conseillers Administrateurs (également désignés sous l’appellation de Commission) : maraîchers, horticulteurs (au sens large s’entend), viticulteurs. De forestier, pas la moindre trace.
En 1906, sous le tout nouveau marché couvert d’Auxerre, une exposition de chrysanthèmes fait sensation. Cent vingt ans plus tard, cette histoire continue de s’écrire, avec la même passion pour la terre, les plantes et la transmission du savoir. Lorsque Jules Louis, horticulteur auxerrois, fonde la société le 4 février 1906 avec une trentaine de passionnés, les ambitions sont déjà grandes.

La vie de la société : échanges et savoirs
Dès les premières années, les membres visitent les jardins des sociétaires, échangent des graines, débattent des nouvelles variétés - on parle alors des pommes de terre « Commerconii Violet », « Étoile du Nord » ou « La succulente » - et réfléchissent à des questions toujours d’actualité : Quand cueillir les fruits ? Comment améliorer les récoltes ?
L’activité de la société ne s’est jamais limitée à la simple contemplation. Elle a toujours été un lieu de confrontation technique et de partage d’expériences. Fêter 120 ans d’existence n’est pas seulement regarder en arrière, c’est reconnaître que chaque geste pratiqué aujourd’hui dans les jardins de l’Yonne trouve ses racines dans ces débats passionnés du début du XXe siècle. Le maraîchage comme l’horticulture d’ornement ont bénéficié de cet encadrement, permettant aux amateurs de se professionnaliser et aux professionnels de rester connectés aux attentes d’un public toujours plus curieux de nouveautés botaniques.
L’enracinement local et la pérennité d’une institution
La force de cette organisation réside dans sa capacité d’adaptation. Si le paysage politique et social a radicalement changé depuis 1888, la structure de base - celle d’un rassemblement de passionnés sous l’égide d’une gouvernance structurée - a permis de traverser les épreuves du temps. La Société d’Horticulture de l’Yonne s’est imposée comme un pilier de la vie locale, transformant une pratique privée, celle du jardinage, en une activité d’intérêt public.
Le soin apporté au choix des dirigeants, alliant expertise technique et poids politique, a garanti la pérennité des expositions et des événements. Ces moments, comme l’exposition de chrysanthèmes de 1906, ne sont pas seulement des vitrines commerciales ; ils sont des jalons culturels qui marquent l’attachement de la population aux cycles naturels et à la richesse du sol icaunais. L’héritage de MM. Robert-Rosay, Glachant et Belin perdure, non pas comme une relique, mais comme un moteur vivant qui continue d’animer les jardins de la région, des potagers familiaux aux parcs publics.