Gestion des risques phytotoxiques et stratégies de désherbage en viticulture

La viticulture moderne fait face à un défi complexe : concilier la protection sanitaire du vignoble avec des impératifs environnementaux et réglementaires de plus en plus stricts. Parmi les pesticides utilisés en agriculture, bon nombre d'entre eux peuvent être à l'origine de phytotoxicités sur vigne. Si des dégâts plus ou moins importants sont parfois associés à l'emploi d'insecticides ou de fongicides sur-dosés ou utilisés en mélange, ce sont ceux occasionnés par les herbicides qui sont les plus fréquents et les plus dommageables.

Schéma illustrant les symptômes de phytotoxicité foliaire sur vigne

Les manifestations de la phytotoxicité sur la vigne

L’utilisation d'un herbicide sur une parcelle de vigne ou à proximité n'est pas une opération totalement anodine. Les risques de provoquer une phytotoxicité ne sont jamais totalement écartés. Les symptômes apparaissent souvent par un développement ralenti des plus jeunes feuilles qui sont particulièrement sensibles ; dans certains cas, leur croissance est totalement bloquée. On observe également une teinte verdâtre à livide des folioles, un jaunissement, un blanchiment, une anthocyanisation, ou encore un aspect terne et/ou bronzé du limbe.

D'autres pesticides, par exemple des insecticides, des fongicides, utilisés seuls ou en mélange, des substances comme des régulateurs de croissance ou des engrais, peuvent aussi être à l'origine de phytotoxicités sur cette plante. Concernant le soufre, on note des brûlures foliaires à des températures supérieures à 32 °C. Sur les jeunes feuilles, des zones inter-nervaires jaunissent, brunissent et meurent. Des lésions superficielles brunes à noires, plus ou moins subérisées, se forment sur les fruits.

Diagnostic et origines des dommages

L'origine d'une phytotoxicité est assez difficile à déterminer. En effet, bien souvent le producteur réfute la possibilité d'avoir effectué une erreur ou subi un préjudice, à l'origine des dégâts. Le délai entre l'apport du produit à l'origine de la phytotoxicité et l'apparition des premiers symptômes peut être variable. Il peut être très court, immédiatement après l'application d'un pesticide sur la culture ou à proximité sous la forme d'embruns. Il peut aussi être assez long dans le cas d'un mauvais précédent cultural, par exemple une précédente culture annuelle ou pérenne, désherbée par un herbicide rémanent ou mal lessivé à la suite d'un hiver sec.

Ce phénomène peut également survenir après une culture pérenne désherbée pendant plusieurs années, situation conduisant à une accumulation de produit dans le sol, ou à la suite d'un apport d'un fumier constitué à partir de paille provenant d'une culture de céréale désherbée. Signalons que des différences de sensibilité peuvent exister entre cépages de vigne. Par ailleurs, nous vous conseillons aussi de regarder toutes les mauvaises herbes encore présentes dans la culture ou d'autres plantes cultivées à proximité qui ont pu subir la même phytotoxicité et donc exprimer les mêmes symptômes.

Questions clés pour l'autodiagnostic

Avant de conclure à une origine pathologique, il est impératif de se poser les questions suivantes :

  • La précédente culture n'a-t-elle pas été désherbée avec des herbicides rémanents ?
  • Des traitements herbicides ont-ils été réalisés à proximité de votre culture ?
  • Avez-vous bien rincé votre matériel de traitement ?
  • Entretenez-vous bien votre matériel de pulvérisation (nettoyage, calibrage…) ?
  • Avez-vous utilisé le bon produit, à la bonne dose ?
  • Ne l'avez-vous pas utilisé trop fréquemment (effet cumulatif) ?
  • Avez-vous respecté les recommandations d'utilisation indiquées sur l'emballage ?
  • Est-ce que le traitement a eu lieu dans des conditions climatiques particulières (températures trop élevées, stress divers) ?
  • N'avez-vous pas mélangé des produits incompatibles ou trop de produits ? (Certains mélanges sont susceptibles d'occasionner des taches plus ou moins nécrotiques sur la végétation, mais aussi sur les jeunes baies).
  • Les applications n'ont-elles pas été réalisées dans de mauvaises conditions (vent fort, températures trop basses ou trop élevées) ?

Lors de l'application de pesticides sur vigne, il arrive parfois que les pressions mises en œuvre pour pulvériser ces derniers soient momentanément trop importantes. Bien qu'il n'existe pas de solution miracle dans cette situation, vous pouvez toujours adopter les mesures suivantes : bien définir l'origine de la phytotoxicité, empêcher qu'elle ne se manifeste une nouvelle fois, et conduire les plantes normalement tout en observant l'évolution des symptômes qui ne sera pas fatale dans tous les cas. En fait, cela dépendra surtout de la nature, de la dose et de la rémanence du ou des produits en cause, du stade de croissance des plantes, et du cépage. Certains espoirs sont donc permis.

Optimisez la qualité de la pulvérisation en vigne : les réglages à la parcelle

Évolution de la réglementation et usage du glyphosate

La France s’est fixée pour objectif de sortir de l’essentiel des usages du glyphosate. Dans le cadre du plan de sortie du glyphosate engagé par le gouvernement, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a lancé une évaluation des alternatives non chimiques à cet herbicide. Depuis septembre 2021, l’utilisation du glyphosate en viticulture est exclusivement réservée au cavaillon et interdite dans l’inter-rang. La dose maximale autorisée est de 450 g de matière active par hectare et par an.

Pour les deux campagnes à venir, l’utilisation de glyphosate en vigne est limitée à 450 g/ha/an, ce qui correspond à une réduction de dose de 80 % par rapport aux années précédentes (2160 g/ha). L’usage de la molécule est désormais interdit dans l’inter-rang mais la réduction de dose est telle que, même appliqué uniquement sur le rang, les viticulteurs n’auront droit qu’à une seule « cartouche ». Selon l’Institut français de la vigne et du vin (IFV), la nouvelle dose autorisée ne sera pas en mesure de détruire un couvert végétal fortement développé en sortie d’hiver.

Stratégies de gestion du sol : buttage et décavaillonnage

L’IFV recommande fortement la réalisation d’un cavaillon à l’automne. L’objectif de cette opération, qui sera suivie d’un décavaillonnage en sortie d’hiver, est d’aborder la reprise de végétation avec des mauvaises herbes peu développées et donc plus facilement négociables, par voie chimique comme par voie mécanique. Le travail du sol automnal a pour objectif de sécuriser une intervention de glyphosate sur des mauvaises herbes le moins développées possible. Cette recommandation est à raisonner en fonction des parcelles et de l’année climatique en lien avec le potentiel de développement des mauvaises herbes après les vendanges.

Schéma des étapes de travail du sol : cavaillon, décavaillonnage et binage

À la reprise de végétation, l’IFV fait des vivaces l’arbitre de la stratégie herbicide. En présence avérée de vivaces (chiendent, liseron), l’IFV recommande de les cibler avec les 450 g/ha de glyphosate pendant l’été et de privilégier des interventions mécaniques sur le rang pour maîtriser la flore annuelle. En l’absence de vivaces, le glyphosate peut être appliqué en sortie d’hiver, associé à un herbicide de prélevée. Le glyphosate est un herbicide foliaire de post-levée, systémique et non sélectif. Il s’applique sur les feuilles des adventices et migre rapidement jusqu’aux racines.

Vers des alternatives au désherbage chimique

Jusqu’à présent, le désherbage chimique du rang repose souvent sur une stratégie associant des produits de post-levée à action systémique (glyphosate) et des produits de pré-levée. Cela permet de contrôler une grande partie de la flore en peu d’interventions avec un coût maîtrisé. Avec la nouvelle préconisation de l’Anses, le viticulteur va se retrouver dans l’impossibilité de réaliser deux applications de glyphosate par an. Si l’on souhaite garder son application de glyphosate annuelle pour détruire les vivaces en juillet, il est nécessaire de gérer la flore par un travail du sol en amont, l’hiver précédent et au printemps.

La première étape consiste à réaliser un cavaillon à l’automne (octobre-novembre) et de procéder à un décavaillonnage léger en sortie d’hiver (février-mars) pour éviter de toucher les racines. On procèdera ensuite à un ou plusieurs passages de lames bineuses au printemps (mai-juin) qui vont fragmenter la terre pour dissocier les mottes et les racines des adventices. L’application de la « cartouche » de glyphosate pourra se faire en sortie d’hiver (février-mars) en association avec un herbicide de prélevée. En mars ou avril, selon les vignobles, au cas où l’herbe réapparaît, il conviendra de réaliser une opération de travail du sol par un désherbage avec une décavaillonneuse ou des lames bineuses pour défaire le cavaillon et dissocier les mottes des racines des adventices.

En cas de retrait du glyphosate, des stratégies faisant appel uniquement à des désherbants foliaires seraient difficiles à tenir, en particulier pour la destruction du couvert végétal en sortie d’hiver. On peut alors envisager des stratégies mixtes ou un basculement complet vers l’arrêt des herbicides. Les techniques mixtes se définissent comme un travail mécanique et l’application d’herbicide de prélevée sur un sol sans mauvaises herbes en sortie d’hiver.

Pour faciliter cela, des outils permettent de combiner les deux types de désherbages ont vu le jour, comme le Grifherbu et l’Herbiduo. D'autres pistes incluent le désherbage électrique qui repose sur la mise en contact des végétaux avec des électrodes, bien qu'il nécessite un investissement important, ou encore l’enherbement naturel ou semé (engrais verts). Enfin, le biocontrôle fait l'objet de recherches, notamment sur des insectes phytophages capables de contrôler des plantes nuisibles. Ces évolutions imposent une réflexion approfondie sur l'itinéraire technique global de la parcelle.

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