La tonte des moutons, une pratique ancestrale au cœur de l'élevage ovin, est bien plus qu'une simple nécessité agricole. Elle représente un savoir-faire technique exigeant, une véritable performance sportive pour certains, et une composante essentielle du bien-être animal. Si le grand public, et parfois même le monde agricole, méconnaît encore l'ampleur et la complexité de cette activité, des associations comme l'AMTM (Association pour le Mondial de Tonte de Mouton) œuvrent à démystifier le métier de tondeur et ses objectifs.

Le Métier de Tondeur : Exigences Physiques et Techniques
Contrairement à une idée reçue, le métier de tondeur ne demande pas spécialement une force phénoménale. Il requiert avant tout une bonne endurance au travail physique, une souplesse du dos et de toutes les articulations, ainsi qu'un bon contact social avec les animaux. La précision et la rapidité sont des qualités primordiales, le tondeur retirant la laine des brebis en une à deux minutes par bête à l'aide de peignes tranchants. C'est un geste précis et rapide, indispensable au bien-être animal.
La méthode de tonte la plus utilisée et préconisée par l'ATM (Association des Tondeurs de Moutons) est la méthode "bowen", également appelée "méthode néo-zélandaise". Cette technique, détaillée dans un petit livret fourni aux stagiaires lors des stages d'initiation, allie au mieux l'efficacité du travail sur toutes les races ovines, le respect de l'animal et l'aisance du tondeur, contribuant ainsi à une diminution significative de la fatigue. La méthode de tonte pratiquée par les professionnels permet à l'animal de se laisser aller et de ne pas trouver d'appuis pour se relever. Le mouton n'est pas entravé, il est donc libre de ses mouvements. Le tondeur n'utilise pas la force pour contenir l'animal, et l'on constate que le mouton reste tranquille. Pour optimiser le confort de l'animal, les moutons doivent être tondus à jeun, ce qui évite que la panse ne comprime les poumons et ne rende sa position inconfortable. Les coupures sont rares et, pour la plupart, superficielles, comparables à celles que l'on pourrait se faire en se rasant. Au-dessus de 10° Celsius, un mouton fraîchement tondu et en bonne santé n'a pas froid, à condition qu'il ne soit ni mouillé ni exposé à un vent fort.
L'importance de la tonte va au-delà de la simple collecte de matière première. Si la tonte est utile à l'homme pour collecter une matière première naturelle aux qualités uniques, elle est surtout une condition du bien-être animal, indispensable à sa bonne santé. La laine du mouton est une fibre dont la pousse est continue. Une laine non tondue se transforme en cocon de laine feutrée, humide, qui moisit et accueille de nombreux parasites tels que les tiques et les larves de mouches. De plus, bien que la laine soit un excellent isolant, une toison trop épaisse et sale peut causer des problèmes de surchauffe et d'hygiène à l'animal.
Les champions de la tonte de mouton
La Tonte : Un Sport de Compétition International
Ce métier, qui exige une précision et une dextérité remarquables, a donné naissance à un sport de compétition mondialement reconnu. L'idée d'organiser un concours de tonte est née en 1958 en Nouvelle-Zélande, lorsqu'un groupe de jeunes éleveurs de moutons a eu l'idée de mettre en concurrence les tondeurs de l'île. Devant le succès et l'engouement du public, Laurie Keats, Lain Douglas et Graham Buckley ont organisé, en 1961, le premier Golden Shears au Memorial Stadium, à Masterton. Cet événement a attiré une foule immense et les plus grands tondeurs, retransmis par la télévision, a rapidement attiré des sponsors majeurs. En 1977, le premier championnat du monde a vu le jour. Le Golden Shears World Council, créé en 1980 par la Nouvelle-Zélande, l'Australie et la Grande-Bretagne, a codifié les règles et assure depuis la maîtrise de ces championnats. Depuis, tous les deux ans, un Championnat du monde de tonte est organisé, la plupart du temps dans l'hémisphère Sud.
La tonte professionnelle relève d'une véritable performance sportive. La préparation physique des tondeurs intègre des activités d'endurance comme la natation et le football, auxquelles s'ajoute du cardio lors des compétitions. Cet entraînement est indispensable pour anticiper au mieux les exigences de ces compétitions. Les Néo-Zélandais ont d'ailleurs inclus l'étude de ce métier dans leur système universitaire, avec des thèses dédiées à l'entraînement sportif. Sur le plan mental, lors des concours de tonte, comme dans tout sport, les compétiteurs s'isolent pour mieux se concentrer, en s'adossant à des techniques telles que le yoga ou la méditation. Cette préparation rigoureuse a pu conduire, en Nouvelle-Zélande, à des records impressionnants de 867 brebis tondues en 9 heures de travail et 12 heures de présence, par des tondeurs qui se focalisent spécifiquement sur ces compétitions. En France, malgré l'absence de coaching ou d'entraînement structurés, faute de temps et d'argent, certains tondeurs connaissent une progression remarquable en se confrontant à leurs homologues étrangers, apportant ainsi leur pierre à la progression de toute la filière. Les tondeurs français, sous la bannière de l'ATM, participent à ces championnats du monde, et bien qu'ils aient été aux portes de la finale, aucun Français n'a encore atteint ce stade. Néanmoins, l'expérience de ces compétitions est fondamentale pour leur développement et celui de la profession.

Critères de Jugement lors des Concours de Tonte
Lors d'un concours de tonte de moutons, trois facteurs principaux sont pris en compte dans la notation :
- La rapidité : Une tonte effectuée rapidement diminue le temps de stress de l'animal, ce qui en fait un facteur primordial. Pour chaque minute que le tondeur passe à tondre ses brebis, il concède 1 point de pénalité toutes les 20 secondes, soit 3 points par minute.
- La qualité de la coupe (recoupes) : Les juges de podium, effectuant une rotation devant chaque compétiteur, pénalisent les recoupes (second cuts), c'est-à-dire les zones où la laine a été coupée deux fois. Ils évaluent la quantité de laine coupée deux fois et appliquent une ou plusieurs marques de pénalité. Par exemple, un tondeur concède 12 marques pour 8 brebis tondues, soit une moyenne de 1,5 point entier (12 divisé par 8).
- La finition et le respect de l'animal : À l'arrière du podium, des juges évaluent les brebis sur la finition. Ils examinent les coupures, les griffures du peigne et vérifient si le tondeur a laissé des mèches ou de la laine qui auraient dû être tondues. En tout, pour 8 brebis, un tondeur peut concéder 56 marques de pénalité, soit 7 points entiers (56 divisé par 8, en faisant la moyenne sur le nombre de brebis tondues).
Un concours de tonte comporte également deux aires de jugement pour le tri de la laine. Sur le podium, le travail des compétiteurs trieurs est jugé pendant la compétition. Puis, hors du podium, après le passage des compétiteurs, leurs différents lots de laines triées sont présentés aux juges. Chaque compétiteur dispose de deux tondeurs dédiés qui tondent, en décalé, un nombre de brebis différent selon les phases qualificatives.
Sur le podium, le compétiteur doit séparer, lors de la tonte, différentes parties de la toison de la brebis : le ventre, l'écusson (l'entre pattes arrières) et les chaussettes, la casquette, les laines courtes (mèches courtes), les défauts de couleur (laines noires), et la laine longue (la majeure partie de la toison). Il doit ensuite les placer dans différentes caisses. Pour les toisons pleine laine, le compétiteur concède des points de pénalité (lors du lancer de la toison sur la table de tri) pour les parties de laine tombées à côté de la table et pour les parties qui se superposent sur la table. Pour la laine d'agneau, le compétiteur doit "aérer" la toison. Un zéro indique une toison bien aérée, tandis qu'il concède 35 points de pénalité pour une toison mal aérée. Lorsque le dernier des deux tondeurs du concurrent éteint sa machine, le chrono est lancé, car le facteur temps joue également un rôle essentiel dans le tri de la laine.
Se Former à la Tonte Ovine : Des Stages pour Tous les Niveaux
Pour répondre aux demandes des professionnels, mais aussi des particuliers, des stages de tonte ont été mis en place depuis de nombreuses années. Ces formations vont du stage d'initiation et débutant (3 jours) au stage de perfectionnement (2 à 4 jours). Les stages d'initiation se déroulent, en partie, dans des structures d'enseignement national agricole et dans des centres de formation pour adultes.

Stages d'Initiation et Débutants
Les stages organisés par l'ATM s'adressent aux élèves motivés pour tondre leurs propres brebis, mais aussi à ceux qui souhaiteraient devenir tondeurs. Les stages débutants sont ouverts à toute personne souhaitant apprendre à tondre une brebis selon la méthode néo-zélandaise, qui s'est avérée la plus adaptée aux outils utilisés et à la collecte de la laine, permettant un tri bénéfique en vue de la transformation lainière. Malgré tout, trois jours de stage ne suffisent pas pour maîtriser l'art de la tonte.
Ces formations pratiques visent à donner à un néophyte, même s'il n'a jamais manipulé de brebis, les bases nécessaires pour :
- Organiser un chantier de tonte.
- Attraper et contrôler une brebis.
- Connaître les différents outils disponibles.
- Savoir régler, utiliser et entretenir une tondeuse.
- Connaître les différents types de peignes et leur utilisation.
- Connaître les différents types d'affûteuses et savoir les utiliser.
- Savoir tondre une brebis selon un schéma précis.
Dans l'apprentissage de la tonte, la contention de la brebis est l'élément majeur à appréhender avant toute chose, toujours dans le respect du bien-être animal. C'est pourquoi on parle du "toucher" lors des formations débutants. En effet, la contrainte de la machine oblige le tondeur à manipuler la brebis dans différentes positions pour faire le tour de la toison. La main droite étant occupée par la machine et la main gauche devant préparer la peau pour le passage de la tondeuse, seuls les genoux et les pieds du tondeur permettent de tourner la brebis dans les différentes positions. Pour apprendre l'enchaînement de ces mouvements, l'instructeur fait longuement s'entraîner les novices avec une brebis entre les jambes avant de leur confier une tondeuse.
Stages de Perfectionnement
Pour les tondeurs confirmés, des stages de "super perfectionnement" sont proposés. Ces formations sont essentielles, comme dans tout métier, pour gagner en rapidité tout en travaillant proprement, en étant perpétuellement attentif au respect de l'animal et de la laine récoltée.
Les objectifs de ces stages avancés sont multiples :
- Améliorer la qualité de la tonte (réduire les coupures, assurer la propreté, affiner la finition…).
- Diminuer la fatigue du tondeur (optimiser la contention, travailler en souplesse, adopter une bonne position du dos…).
- Augmenter la vitesse de tonte.
- Approfondir la connaissance des différents types de peignes et la rectification d'un mauvais peigne.
- Comparer les différents systèmes d'aiguisage : fonte, aluminium, bronze, cuivre, papier abrasif.
- Résoudre les problèmes que peut rencontrer un tondeur.
La Tonte dans la Pratique : L'Exemple des Moutons de l'Ouest
La tonte du cheptel, comme celui des Moutons de l'Ouest, a lieu tous les ans, généralement aux mois de mai et juin. Plus il fait chaud, plus les moutons produisent du suint (la graisse sécrétée par la peau du mouton), ce qui rend le passage des peignes dans la toison plus simple. Le cheptel des Moutons de l'Ouest est tondu par une dizaine de tondeurs situés à proximité des sites d'éco-pâturage. Si les tondeurs professionnels utilisent aujourd'hui des tondeuses électriques ou pneumatiques, certains, comme chez Les Moutons de l'Ouest, font régulièrement appel à des tondeurs spécialisés dans la tonte "aux forces", c'est-à-dire avec des ciseaux manuels, perpétuant ainsi une tradition.
L'organisation de la tonte de plus de 1000 animaux sur de nombreux sites d'éco-pâturage représente un véritable défi logistique. De nombreux clients en éco-pâturage demandent d'ailleurs aux Moutons de l'Ouest d'organiser une animation lors de la tonte, transformant cet événement en un moment pédagogique et convivial. C'est également l'occasion de regrouper les moutons pour tailler leurs ongles, une véritable "manucure du mouton". Lorsque les ovins ont accès à des zones où le sol est dur, leurs onglons s'entretiennent naturellement et le parage devient quasiment superflu.

Le Parcours d'un Jeune Tondeur : L'Exemple de Noé Alayrac
Noé Alayrac, fils d'éleveur de moutons dans le Lot (Occitanie), a grandi au rythme des saisons agricoles, avec la tonte déjà intégrée dans le paysage familial. Après un parcours classique dans l'enseignement agricole - bac pro CGEA au lycée agricole de Figeac, BTS en comptabilité agricole puis certificat de spécialisation -, Noé s'est lancé dans la tonte à 18 ans, d'abord par curiosité, puis par conviction.
Il a vite constaté le manque criant de tondeurs en France. Encouragé par les professionnels qui intervenaient sur la ferme familiale, Noé a tenté l'expérience. Les débuts ont été rudes, car c'est un métier très physique et technique qui demande de la répétition. "Pour apprendre à tondre, il faut tondre. Les premières années sont les plus dures", précise-t-il. La rencontre avec un ami de son âge, également motivé, a fait la différence, et ils se sont lancés ensemble.
Aujourd'hui, Noé est tondeur indépendant pendant sept mois de l'année, travaillant à la ferme le reste du temps. Chaque jour apporte un nouveau poste de travail. Avec son équipe, il sillonne les fermes du Lot et des départements voisins. La saison de tonte rime avec réveils matinaux, lever à 5 heures pour être opérationnel entre 7 et 8 heures. "On fait surtout de grosses matinées, parce que c'est très physique", explique Noé. Le dos, les bras, les poignets sont mis à rude épreuve, et les coupures, bien que rares, font partie du métier, pour le tondeur comme pour l'animal.
Malgré la pénibilité, la convivialité compense largement ces efforts. Le repas du midi, souvent partagé avec l'éleveur, est un moment important. "On relâche la pression, on discute, on rigole", raconte Noé, soulignant ces instants précieux dans un métier solitaire et éprouvant, exercé loin des bureaux.
Contrairement aux idées reçues, la tonte attire également des femmes, représentant environ un tiers des participants lors des concours. Car la tonte est aussi un sport. Chronomètre, qualité de la coupe, finitions : Noé participe à des compétitions nationales et a récemment décroché une deuxième place en catégorie junior. "C'est motivant, on se compare, on progresse", se réjouit-il.
Côté rémunération, le métier permet "de vivre normalement". En tant qu'indépendant, Noé facture les éleveurs et se verse ensuite un salaire. Une fois la laine tondue, elle ne reste pas sur l'exploitation, car "les éleveurs n'en ont pas l'usage", souligne Noé. Ramassée puis stockée, elle est majoritairement exportée en Chine, faute d'infrastructures adaptées et en raison du coût environnemental du lavage, la France valorisant encore peu sa laine. Une petite partie est néanmoins utilisée localement, notamment pour des projets innovants, comme les sacs isothermes en laine de mouton du Mouton Givré, une marque lancée par deux jeunes couturières lotoises.
À 22 ans, Noé est conscient que la tonte ne sera pas un métier à vie. "On s'abîme trop le corps", reconnaît-il. Son objectif est d'exercer encore dix à quinze ans, tout en perfectionnant sa technique. Parmi ses projets, un départ en Nouvelle-Zélande, la référence mondiale de la tonte, qu'il considère comme un "passage presque obligé". Il envisage d'y partir avec sa compagne Justine, qui termine une licence agricole. À plus long terme, Noé se projette sur la ferme familiale. Avec son frère, il prévoit de reprendre l'exploitation de 450 brebis, spécialisée dans l'agneau fermier du Quercy. Pour lui, "la tonte, c'est une étape, la ferme, c'est l'avenir". À celles et ceux qui rêveraient de suivre le même chemin, il conseille de s'accrocher : "Il n'y a pas d'école, mais des stages."
