Le tutorat, qu'il s'agisse d'un stage en entreprise ou d'un parcours d'apprentissage plus formalisé, est une étape cruciale dans le développement professionnel et personnel. Cependant, cette voie est parfois semée d'embûches, comme un manque de communication, des incompréhensions ou une absence de reconnaissance. Pour éviter des situations qui mènent à l'échec, il faut anticiper, former et accompagner. François Gabaut, formateur chez Proactive Academy, partage son expérience pour aider à trouver des solutions lorsqu'un tutorat se passe mal. Cet article explore les multiples facettes des problèmes d'encadrement en tutorat, en s'appuyant sur des témoignages et des analyses d'experts, afin de proposer des stratégies concrètes pour redresser la barre.

La Nature Complexe du Tutorat : Une Relation à Trois Piliers
Le tutorat est souvent perçu comme une relation binaire entre un tuteur et un apprenti. Cependant, cette vision simplifiée omet un acteur essentiel : l'école ou l'établissement de formation. François Gabaut, fort de ses nombreuses années d'expérience en accompagnement de tuteurs et en mise en place de systèmes de tutorat, souligne que pour que le tutorat fonctionne bien, il faut que la relation avec l'école soit sereine. Et, bien souvent, il n'y a pas suffisamment d'interactions entre les professeurs et les tuteurs. Pour débloquer rapidement les situations délicates, la relation entre le jeune, l'entreprise et l'école doit donc être fluide, formant ainsi une relation triangulaire dont la solidité est garante de la réussite de l'apprentissage.
L'Apprenti : Entre Salarié et Élève
Souvent, les entreprises recrutent des apprentis pour répondre à des besoins spécifiques, mais elles oublient qu'un apprenti est également un élève qui doit valider un diplôme. Cette dualité exige une approche nuancée de la part de l'entreprise. François Gabaut raconte avoir travaillé cinq ans avec une entreprise qui affichait un taux d'échec de 30 à 50 % chez les jeunes apprentis. Les raisons de ce taux élevé étaient claires : des tuteurs pas suffisamment formés, qui ne savaient pas comment gérer le tutorat et accompagner les apprentis dans la réussite de leur diplôme. Après avoir fait appel à un formateur, l'entreprise a vu son taux d'échec chuter à moins de 10 %.
L'accompagnement d'un apprenti ne se limite pas à la transmission de compétences techniques ; il implique un travail en amont et une attention particulière à son parcours académique. Sans une bonne préparation effectuée en amont, la situation peut rapidement se dégrader. François Gabaut se souvient d'une anecdote marquante : un jeune étudiant en école de commerce, ayant des difficultés à trouver une entreprise, a finalement été accueilli par une TPE fin août. Cependant, les missions proposées ne correspondaient pas à ses attentes ni à sa formation. La cuisine faisait office de bureau et l'apprenti a commencé à faire de la prospection téléphonique alors qu'il souhaitait rencontrer des clients et se déplacer. Il y avait donc un vrai décalage dans le contrat de départ, qui s’est approfondi au fil des semaines. Les résultats n’étant pas bons, la période d’essai a pris fin et le jeune s’est retrouvé sans entreprise au mois d’octobre. Ces situations mettent en lumière l'importance d'une adéquation entre les attentes de l'apprenti, les missions proposées et les objectifs pédagogiques.
Le Tutorat
Le Tuteur : Expertise, Pédagogie et Temps
Le tuteur est la pierre angulaire du dispositif d'encadrement. Cependant, les réalités du terrain sont souvent complexes. De nombreux tuteurs manquent de formation et de temps pour suivre correctement les stagiaires en entreprise. La baisse de l'indemnité de tuteur, dont beaucoup ne prennent conscience que tardivement, risque de poser problème pour le recrutement des tuteurs à l'avenir. Certains tuteurs se retrouvent face à des situations abracadabrantes. Un tuteur a témoigné avoir été agressé et manqué de respect dès le premier entretien avec sa stagiaire, simplement parce qu'il avait osé lui dire que non, ça ne se faisait pas de se pointer sans aucun cours à son premier cours de 4ème de l'année, qui en plus dure 2h d'affilée. Ces situations, bien que spécifiques, soulignent les défis émotionnels et professionnels auxquels les tuteurs peuvent être confrontés.
De plus, la qualité de l'encadrement est parfois remise en question. Pour l'Institut de recherche sur l’éducation et les syndicats étudiants, les entorses au Code de l’éducation sont dues au manque de formation des tuteurs en entreprise, qui n’ont pas toujours le temps ou l’habitude de suivre les stagiaires. Un stagiaire a rapporté avoir un tuteur qui annule les rendez-vous à la dernière minute et se prend pour un inspecteur, tout en lui reprochant un manque d'autorité parce qu'elle est une femme. Ces comportements peuvent être dévastateurs pour la confiance et la progression de l'apprenti.
Il est important de souligner que la généralisation est à éviter. Certains tuteurs sont extraordinaires, souhaitant participer à la formation de leurs collègues dans le dialogue et l'échange. D'autres sont moins efficaces, cherchant à se faire mousser ou manquant de compétences relationnelles. De la même manière, il existe des stagiaires consciencieux et à l'écoute des conseils, et d'autres qui ne s'investissent pas pleinement dans leur rôle. L'opposition frontale tuteurs vs stagiaires ne reflète pas la complexité des situations individuelles.

Les Signes Précurseurs d'un Tutorat en Difficulté
Identifier rapidement les signaux qu'un tutorat se passe mal est crucial pour pouvoir agir avant que la situation ne devienne irréversible. Les signes les plus fréquents incluent :
- Retards répétés ou absences injustifiées de l'alternant.
- Communication qui se réduit, avec un manque d'échanges entre le tuteur et l'apprenti.
- Missions effectuées sans entrain ou bâclées, indiquant une démotivation ou une incompréhension.
- Plaintes informelles du tuteur ou de l'équipe concernant l'apprenti, ou vice-versa.
- Baisse de moral visible chez l'apprenti, ou une appréhension à venir au travail.
Plus ces signaux sont détectés tôt, plus il est facile de redresser la barre. La pire erreur est d'attendre que la situation se résolve d'elle-même : sans intervention, elle dégénère presque toujours vers une rupture de contrat.
5 Leviers Essentiels pour Redresser un Tutorat en Difficulté
Un tutorat en difficulté n'est pas une fatalité. La rupture de contrat est presque toujours évitable si on agit vite et au bon endroit. François Gabaut identifie cinq leviers clés pour redresser la situation :
1. Former le Tuteur
Le choix du tuteur est déterminant. Il est important de choisir une personne à la fois pour son expertise, mais aussi pour son relationnel. Un tuteur doit être volontaire et avoir des compétences relationnelles d’accompagnement, voire des compétences pédagogiques. Si la situation entre l’apprenti et son tuteur semble se compliquer, il est impératif de se tourner rapidement vers une formation au tutorat en entreprise. Des tuteurs bien formés sont mieux équipés pour gérer les défis, anticiper les problèmes et offrir un soutien efficace à l'apprenti.

2. Mobiliser une Équipe
Le tutorat n'est pas une mission solitaire. Ce n’est pas parce que l’on nomme un tuteur que tout repose sur ses épaules ! Le tutorat est un travail d’équipe qui réunit les RH, le manager, le tuteur de référence et des collaborateurs qui peuvent prendre en charge le jeune. Ces "tuteurs de compétences" ont un rôle important à jouer dans le bon déroulement de l’apprentissage. Pour réussir et obtenir son diplôme, le jeune a parfois besoin d’une expertise que son tuteur principal ne possède pas ! Si le tutorat se passe mal, il faut mobiliser l’ensemble de cette équipe pour trouver les meilleures solutions et recadrer l’accompagnement de l’apprenti. Cette mobilisation aurait dû être préparée dès la phase d’accueil et d’intégration de l’alternant - c’est souvent là que les bases d’une équipe tutorale solide se posent.
3. Réorganiser les Missions du Tuteur
Afin d’éviter les conflits d’intérêt, le tuteur doit également bien identifier sa mission : Est-ce lui ou le manager qui se charge de confier des responsabilités au jeune ? Est-ce lui qui fait l’évaluation du travail ? Si la répartition des missions ne semble pas adaptée au tutorat, il est nécessaire de réorganiser les tâches de chacun pour que l’accompagnement de l’apprenti puisse se dérouler dans de bonnes conditions. Une clarification des rôles et des responsabilités est essentielle pour éviter les confusions et les frustrations.
4. Trouver les Bons Outils
Le tuteur doit aussi accompagner l’apprenti grâce à des outils de pilotage mis en place à partir du référentiel du diplôme et de la fiche de poste. Pour aider le jeune dans sa progression, il construit un programme de montée en compétences de la tâche la plus simple à la plus complexe. Ces outils de pilotage permettent aussi d’anticiper les activités à venir. Si ce n’est pas encore fait, il est judicieux de partir en quête de l’outil qui permettra de garder le cap. Des outils de suivi, de planification et d'évaluation sont indispensables pour structurer l'apprentissage et mesurer les progrès.
Le Tutorat
5. Organiser des Entretiens Réguliers
Enfin, pour s’assurer que l’apprentissage se déroule dans de bonnes conditions, il faut planifier régulièrement des entretiens : un par semaine au début, puis une fois par mois après plusieurs semaines. Lors de ces entrevues, on évoque le travail en lui-même, mais aussi le ressenti du jeune : s’il se sent intégré, s’il rencontre des difficultés… Ces entretiens sont indispensables pour un tutorat réussi ! Pour structurer ces rituels dans la durée, il est utile de consulter des articles dédiés sur le suivi régulier de l’apprenti par le tuteur.
Quand le Conflit S'installe : Stratégies de Résolution
Quand la situation devient conflictuelle entre l’apprenti et l’employeur, des paliers de résolution existent avant la rupture. La gestion des conflits fait partie de la vie d’une entreprise : le travail en équipe demande un sens du relationnel qui s’acquiert au fil des expériences.
Impliquer l'École en Cas de Persistance
Dès que la situation persiste plus de 2-3 semaines, il est crucial d'impliquer l'école. Le tuteur pédagogique est un médiateur naturel, neutre, qui peut entendre l’alternant et l’employeur sans prendre parti. Beaucoup d’entreprises hésitent à signaler une difficulté à l’école par peur d’être jugées - c’est une erreur, l’école préfère intervenir tôt qu’apprendre la rupture trop tard.
Le Changement de Tuteur : Une Option Valable
Si malgré tous les efforts, le tutorat ne fonctionne pas, le changement de tuteur en cours de contrat est tout à fait possible et parfois souhaitable. Cela suppose de désigner un nouveau maître d’apprentissage qualifié, et de mettre à jour le Cerfa auprès de l’OPCO. Ce changement de tuteur est souvent vécu comme un soulagement par toutes les parties - y compris par le tuteur initial qui se sent parfois piégé dans une mission qui ne lui convient plus.
Envisager la Rupture en Dernier Recours
Si après plusieurs semaines de travail correctif la situation n'évolue pas, il est temps d'envisager une rupture du contrat dans des conditions négociées. C'est rarement un échec personnel - souvent un mauvais matching entre l'apprenti, l'entreprise et le métier. Mieux vaut une rupture saine et précoce qu'un parcours subi jusqu'au bout. Des guides complets sur la rupture du contrat d’apprentissage peuvent aider à respecter la procédure.

Les Enjeux Spécifiques des Stages en Entreprise
Les stages en entreprise se généralisent, mais les conditions de travail et d’encadrement sont l’objet de critiques. Le stagiaire ne doit pas être considéré comme un salarié de l’entreprise. Le stage reste une expérience professionnelle temporaire, pas un salariat, rappelle Yves Calvez, chargé de la formation professionnelle pour le syndicat étudiant Fage. Les jeunes ont une vie à côté, comme des jobs ou des cours. Entre leurs études et les impératifs financiers, les étudiants doivent parfois fournir un effort supplémentaire pour ajouter une ligne à leur CV, et avec une gratification inférieure à celle d’un petit boulot.
L'expérience d'Hugo, stagiaire en management, illustre ces défis. Une start-up parisienne lui promettait une immersion enrichissante dans les ressources humaines. Puis ses responsabilités sont montées en grade, sans qu’il n’en ait les compétences. Hugo a préféré écourter son contrat au bout de deux mois. Ces situations soulignent l'importance d'une définition claire des missions, d'un encadrement adapté et d'une prise en compte des limites du statut de stagiaire.
Les Tuteurs Face aux Difficultés des Stagiaires
Les tuteurs se retrouvent aujourd'hui face à de plus en plus de collègues stagiaires en difficulté, car de plus en plus se retrouvent certifiés d'une matière qu'ils n'ont pas étudiée, ou arrivent là sans avoir jamais vraiment envisagé d'être enseignant, ou sans avoir conscience de ce que c'est, avec parfois comme seul ticket d'entrée le fait qu'on est mère de trois enfants, tant on a largement ouvert les portes des concours. De plus en plus de stagiaires vont aux prud'hommes quand, pour des motifs sérieux, on les a licenciés avec ou sans renouvellement du stage, et le tuteur s'en prend régulièrement plein la tronche alors que nombreux sont ceux qui assument cette mission avec une réelle envie de partager leur expérience, de soutenir un stagiaire et de l'accompagner dans son entrée dans le métier.
Un tuteur a exprimé sa frustration : "Moi, ma stagiaire m'a tellement agressée et manqué de respect dès notre premier entretien que j'en ai chialé le soir chez moi. Tout ça parce que j'avais osé lui dire que non, ça ne se faisait pas de se pointer sans aucun cours à son premier cours de 4ème de l'année, qui en plus dure 2h d'affilée." Ces témoignages révèlent les pressions et les attentes parfois irréalistes qui pèsent sur les tuteurs, qui sont souvent des professionnels expérimentés mais pas nécessairement formés à la pédagogie ou à la gestion de situations conflictuelles.
Malgré ces difficultés, de nombreux tuteurs reconnaissent que parmi eux, il y a un nombre certain qui ne devrait pas être là, pour différentes raisons. Il est crucial de ne pas faire une généralité de cas particuliers, mais de reconnaître que les défis sont réels et nécessitent des solutions structurelles.
L'Importance de l'Encaissement pour les Stagiaires
Lorsqu'un stagiaire se retrouve face à un tuteur avec qui ça se passe mal, il est souvent conseillé d'encaisser, tant que la situation reste dans les limites du raisonnable. La peur d'être "foudroyé" en cas de plainte est réelle dans de nombreux contextes professionnels. Certains stagiaires doivent faire profil bas et appliquer les conseils du tuteur quand ils ne sont pas trop destructeurs, faisant semblant de ne pas avoir entendu ceux qui les mettront dans une position trop problématique.
Cependant, il est important de noter que les inspecteurs connaissent en général les tuteurs "problématiques". Au pire, l'inspecteur viendra voir le stagiaire et jugera lui-même de la qualité de son enseignement. En cas de conseils allant à l'encontre des attentes de l'inspection, il est préférable de ne pas les suivre, car c'est l'inspecteur qui tranche, in fine, pour la titularisation.
La clé est de trouver la bonne méthode pour que l’apprenti se sente à l’aise dans l’entreprise, aux côtés de son tuteur. La présence de ce dernier tout au long du parcours doit aider le jeune à s’intégrer et à progresser.