La viticulture moderne, qu'elle soit biologique ou conventionnelle, fait face à une menace persistante et redoutable : le mildiou (Plasmopara viticola). Ce champignon, originaire d'Amérique du Nord et arrivé dans les vignes du Bordelais au XIXe siècle, trouve dans les conditions d'humidité son terrain de prédilection. Pour protéger les vignobles, le cuivre s'est imposé comme une solution incontournable, bien que sa place dans l'itinéraire technique soit aujourd'hui au cœur de débats environnementaux et réglementaires intenses.

Identification et biologie du pathogène
Le mildiou est un organisme cryptogamique qui se manifeste de manière caractéristique sur la plante. Sur la face externe de la feuille de vigne, ce champignon apparaît sous forme de taches huileuses décolorées ; de l'autre côté de la feuille, un duvet blanc est visible. Ces symptômes ne se limitent pas au feuillage, car les autres organes de la plante, notamment les inflorescences, sont aussi touchés.
La propagation du pathogène est intimement liée à la météorologie. Le mildiou a tendance à se propager dans des conditions d'humidité, rendant la surveillance de l'état sanitaire de la parcelle primordiale pour tout viticulteur. L'apparition du mildiou de la vigne (Peronospora viticola) en 1878 allait consacrer le cuivre en tant que substance phytosanitaire, et plusieurs observations indiquaient alors son intérêt vis-à-vis de ce nouveau pathogène.
Historique et émergence de la « bouillie bordelaise »
L'usage des sels de cuivre comme remède remonte à des observations empiriques précoces. L’abbé Pluche en 1746, puis H. Schultess en 1761 et H.-A. Tessier en 1783 avaient émis l’idée d’employer les sels de cuivre comme remède préventif à la carie, en traitement des semences de céréales. Il faudra cependant attendre les expériences de I. B. Prévost en 1807, confirmées par J. Kühne en 1866, pour établir, à grande échelle, le sulfate de cuivre dans le traitement des semences.
C. Morren tenta lui aussi d’employer le sulfate de cuivre quand survint l’arrivée du mildiou de la pomme de terre, en 1845, mais il utilisa cette solution sur les tubercules et non sur le feuillage, et n’obtint malheureusement pas le résultat escompté. Pourtant des observations appuyaient l’intérêt du cuivre pour lutter contre le mildiou de la pomme de terre, comme le rapporte une contribution anonyme dans la Gardeners chronicle du 29 août 1846 : « La fumée de cuivre est un préventif de la maladie de la pomme de terre. »
Le tournant décisif survient grâce à Alexis Millardet. En 1882, il observe dans le Médoc que les vignes situées le long des routes, traitées au « vert de gris » pour éloigner les maraudeurs, conservaient leurs feuilles intactes. Millardet constata rapidement que ce traitement était préventif et « qu’il ne s’agit en aucune façon de détruire le Peronospora, mais simplement d’empêcher ses germes de pénétrer ». À partir de 1885, la « bouillie bordelaise », nom attribué de facto au sulfate de cuivre, commença à être utilisée comme anti-mildiou. Très adaptée aux conditions particulières imposées par le mode d’action nécessaire sur les conidies, cette préparation connut un succès immédiat.
Mode d'action fongicide du cuivre
Le cuivre est un fongicide qui permet de lutter contre les maladies fongiques ou cryptogamiques. Il tue les spores de mildiou et de black-rot. Il existe sous différentes formes : sulfate de cuivre dans la bouillie bordelaise, hydroxyde de cuivre, oxyde cuivreux ou oxychlorure de cuivre.
Le mode d’action du cuivre se décline en plusieurs étapes. La première, primordiale, consiste en sa solubilisation. Celle-ci va dépendre du pH de l’eau apportée par la pluie ; plus celui-ci sera acide, meilleure sera sa solubilisation. Il est bon de noter que le pH a un impact plus fort sur le cuivre sous sa forme hydroxyde que sous sa forme sulfate (bouillie bordelaise). Une fois soluble, sous forme d’ions Cu2+, le cuivre peut se fixer à la surface des spores et exercer son activité fongicide via de multiples sites d’action. En étant adsorbés sur la surface cellulaire, les ions Cu2+ peuvent se substituer aux ions H+, K+, Ca2+ et Mg2+, ce qui permet d’altérer la semi-perméabilité de cette membrane et ainsi faciliter la pénétration du cuivre dans les cellules. Une fois à l’intérieur, les ions Cu2+ se fixent sur les groupements imidazoles, carboxyles, phosphates, amines et hydroxydes, perturbant ainsi le fonctionnement enzymatique et protéique, empêchant ainsi la germination des spores. Cette multiplicité des sites d’action rend l’apparition de résistance quasi improbable.

Optimisation des traitements et gestion du lessivage
Les produits cupriques ont un mode d’action fongicide de contact : ils se déposent à la surface des organes végétaux. Lors des pluies ou d’une humectation, des ions Cu2+ sont libérés. L’application du cuivre doit donc être faite de façon préventive, avant les pluies qui vont générer des contaminations.
Le lessivage du cuivre est un phénomène majeur. La quantité de cuivre diminue de moitié lors des 5 premiers millimètres de pluie. Il a été démontré que la dose initiale de cuivre, sa forme, l’intensité de la pluie, le régime des pluies et l’intervalle entre le traitement et la pluie n’ont pas d’influence sur le pourcentage de pertes dues au lessivage. Le cuivre lavé par la pluie s’infiltre ensuite dans le sol où il s’accumule dans les premiers centimètres.
Pour optimiser l’efficacité, la finesse des particules est cruciale : plus celles-ci seront fines, plus le cuivre recouvrera le végétal et persistera. La formulation du cuivre a un impact sur son adhésivité et sa persistance. La rapidité d’action dépend également de la forme : l’hydroxyde de cuivre est plus rapidement dissocié que l’oxychlorure, et l’oxychlorure que le sulfate de cuivre.
Défis logistiques et pratiques viticoles
La pousse de la vigne engendre le développement de nouveaux organes non protégés et une augmentation générale de la surface végétative qui peut être contaminée. Le cuivre étant un produit de contact, il ne protège que les organes ayant reçu du produit lors du dernier traitement. Il est important de surveiller la cinétique de pousse de la végétation.
Aujourd’hui, la quantité de cuivre métal appliquée par traitement est définie de façon empirique, bien que certains outils d’aide à la décision (OAD) soient développés pour accompagner les viticulteurs. Lors des premières applications, les doses varient en général entre 50 g et 150 g de cuivre métal par hectare. En pleine végétation, lors de risques importants, les doses employées sont proches de 400 g à 500 g.
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Dans des situations critiques, certains viticulteurs se sont équipés de quads avec pulvérisateur porté ou traîné pour être plus réactifs et pouvoir intervenir là où un tracteur interligne ne pourrait pas entrer. Le positionnement des traitements arrive bien avant la dose ou la formulation de cuivre dans la réussite de la protection. Toute la végétation doit être bien couverte. Pour cela, les traitements sont réalisés en face par face.
Enjeux environnementaux et réglementaires
La bouillie bordelaise est controversée en raison de la toxicité du cuivre pour l'environnement. Du fait de leur toxicité sur les micro-organismes du sol et les organismes aquatiques, les traitements cupriques doivent être réfléchis et optimisés. En 2018, la Commission européenne a renouvelé l’approbation du cuivre comme substance phytopharmaceutique pour 7 ans, assortie d’une limitation à 4 kg/hectare et par an des quantités utilisables.
La réglementation européenne limite les apports de cuivre à 28 kg/ha sur 7 ans (2019-2025). L’ensemble des viticulteurs, que ce soit en viticulture biologique ou conventionnelle, est concerné par ces restrictions. Pour les 12 000 viticulteurs bio français, pour qui le cuivre est le seul traitement possible, ces limitations représentent un défi technique majeur. La viticulture conventionnelle est aussi touchée par ces décisions, car elle se sert du cuivre faute d'alternatives suffisantes.
Impact sur la qualité des vins
Les apports de cuivre peuvent laisser des résidus dans la vendange. De récents travaux menés par l’IFV Occitanie montrent que la quantité totale de cuivre apportée sur la campagne semble peu impacter l’importance des résidus retrouvés sur les raisins. Une quantité importante de cuivre au dernier traitement paraît cependant favoriser la présence de cuivre à la récolte. Lors des vinifications, en traitement non excessif à la vigne, aucune conséquence sur les fermentations alcooliques ou malolactiques n’a été démontrée. En revanche, la présence de cuivre dans les moûts, notamment en blanc et en rosé, entraîne des conséquences sur les arômes des vins avec des productions moindres en esters et acétates et surtout en composés thiolés.
Perspectives et alternatives
Depuis la fin du XIXe siècle, de nombreuses tentatives ont été faites pour trouver une alternative à la bouillie bordelaise. Pour le professeur J. Branas, « toutes ont échoué ». Mi-XXe siècle, les restrictions d’approvisionnement en cuivre qu’avait entraînées l’économie de guerre ont favorisé, dans les années 1950, l’usage des premiers fongicides de synthèse (zinèbe, manèbe, captane, dithane).
Actuellement, 6 matières actives classées biocontrôle sont utilisables contre le mildiou. Néanmoins, le cuivre reste un incontournable dans la lutte contre le mildiou de la vigne. L'évolution des pratiques, via l'utilisation d'OAD et une meilleure précision dans l'application, reste la voie privilégiée pour maintenir la viabilité des exploitations tout en respectant les impératifs de réduction des intrants. Le futur de la filière dépendra de la capacité à concilier cette protection indispensable avec les exigences croissantes en matière de santé publique et de préservation des écosystèmes.