L'épisode du figuier desséché, tel que rapporté dans les Évangiles, est une narration puissante et souvent sujette à interprétation. Au-delà de sa signification immédiate, il soulève des questions profondes sur la responsabilité, la foi, le temps opportun et la nature du service divin. Ce récit, apparemment simple, révèle des couches de sens qui résonnent à travers les Écritures et au-delà, invitant à une réflexion sur notre propre capacité à "porter du fruit".
Le Sens Premier : Le Devoir de Porter des Fruits
Le sens le plus évident de cette histoire est assez clair. Le figuier représente l'humanité, et le devoir de l'humanité est de porter des fruits. Ces fruits ne sont pas littéraux, mais symboliques : ils incarnent l'amour, la justice, le pardon, la joie et la paix, comme l'exhorte l'apôtre Paul. Les fruits que nous produisons ne profitent pas uniquement à nous-mêmes ; ils sont destinés aux autres, constituant l'essence de notre utilité dans le monde et de notre descendance spirituelle. L'arbre qui porte des fruits engage une dépense d'énergie, un coût, mais c'est précisément dans ce don que réside sa valeur et sa raison d'être.

La Question Cruciale de la Saison : L'Interrogation de Marc
Cependant, une petite phrase, ajoutée par Marc seul, vient complexifier cette interprétation édifiante : "Ce n'était pas la saison des figues !" Cette précision, apparemment anodine, jette une lumière différente sur l'action de Jésus. Comment peut-il en vouloir à un figuier pour ne pas porter de fruit alors que le moment propice n'est pas encore arrivé ? Cela semble d'une grande injustice, comme si Marc sapait volontairement le récit.
Initialement, on pourrait être tenté de minimiser cette remarque, de la considérer comme un simple détail historique sans incidence théologique majeure. L'idée serait que Jésus, selon son habitude, utilise une image forte pour enseigner une leçon, sans se soucier des subtilités temporelles. Il voit l'absence de fruits, prononce la malédiction, et le figuier se dessèche, indépendamment de la saison.
Pourtant, cette phrase de Marc invite à une exploration plus profonde. Elle pose la question fondamentale : "Quel est le moment opportun où l'on doit donner des fruits à ceux qui nous le demandent, comment être capable de donner du service, des fruits d'amour et de justice à l'autre ?"
Deux Logiques : La Naturelle et la Surnaturelle
Deux logiques se présentent alors à nous, illustrant des approches différentes de la vie et du service.
La Logique du Figuier : Le Temps Naturel et l'Égoïsme
Il y a d'abord la logique du figuier, qui ne donne des fruits que lorsque c'est le "bon moment" pour lui. Cette logique est ancrée dans le temps naturel, le rythme des saisons, et, par extension, nos propres rythmes et convenances. C'est une logique qui, à son niveau le plus basique, peut s'apparenter à l'égoïsme. On est disposé à donner ou à rendre service, mais on choisit le moment en fonction de soi-même, lorsque cela nous arrange.
Cette dynamique est vécue quotidiennement, notamment dans la gestion d'une paroisse. Les demandes de service se heurtent souvent à des réponses telles que : "Ce n'est vraiment pas le moment, j'ai ceci ou cela à faire", ou "Ah, ça tombe mal, en ce moment, je suis très occupé", ou encore "Je donnerais bien quelque chose à l'Église, mais en ce moment je n'ai pas beaucoup d'argent…". Si les excuses sont souvent valables, il arrive aussi que l'on entende : "Ce n'est vraiment pas le moment, j'ai mille choses à faire pour le travail, les enfants, les parents, mais tant pis, je m'arrangerai, je viendrai, comptez sur moi."
De même, en matière financière, si l'on ne donnait que lorsque l'on avait "trop" d'argent, l'Église n'existerait pas. Heureusement, certains donnent non pas quand ils ont abondamment, mais quand le besoin se fait sentir.
La Logique du Christ : Le Temps de l'Autre et le Service Désintéressé
À l'opposé, il y a la logique du Christ, une logique surnaturelle qui va à l'encontre de la loi naturelle. Elle demande de donner des fruits au moment où l'autre en a besoin, même si ce n'est pas le moment idéal pour soi. C'est une logique de don inconditionnel, une disponibilité qui transcende les contraintes personnelles.
Ce que Marc, par sa "petite phrase insidieuse", nous révèle, c'est que si l'on reste prisonnier de la logique du figuier, on risque de ne jamais rien accomplir. Le dessèchement et la mort deviennent alors notre seule attente. Le temps de donner ne doit pas être fixé par nos convenances, mais par le temps de la demande et du besoin de l'autre.

Au-delà des Feuilles : Le Symbolisme Profond
Le texte biblique nous invite à aller plus loin, en reliant l'histoire du figuier à celle de Jésus chassant les marchands du Temple. L'enjeu de cette dernière n'est pas de condamner les ventes paroissiales, mais de souligner que ces marchands participaient à l'organisation du service des sacrifices. Les fidèles venaient pour se faire pardonner leurs péchés et se mettre en règle avec Dieu. Or, les prophètes et Jésus ont constamment rappelé la véritable demande de Dieu : "Ce que je veux, c'est l'amour, et non pas le sacrifice."
Jésus ne veut pas que l'on se donne bonne conscience par des actes religieux superficiels - aller au temple, allumer des cierges, faire des sacrifices, donner de l'argent, accomplir de bonnes œuvres - mais qu'on vive l'amour. La question essentielle n'est donc pas d'être un chrétien pratiquant ou un pilier d'Église, mais de savoir si l'on porte des fruits.
Qu'est-ce que Jésus trouve sur le figuier qui le déçoit ? Des feuilles. En hébreu, le mot pour "feuille" est "alla", qui signifie aussi "ce qui monte". Ce terme a donné "le'ola", qui signifie "sacrifice" ou "holocauste". Jésus voit donc un figuier couvert de feuilles, symbolisant un homme rempli d'actes religieux, de sacrifices, de bonnes œuvres faites dans le temple, mais dépourvu de l'amour véritable.
Les Feuilles et le Figuier : Une Connexion Biblique Ancienne
La question du temps était également cruciale pour les Juifs de l'époque. Jésus a débattu de l'opportunité de guérir un homme le jour du Sabbat. Les Pharisiens arguaient que "ce n'était pas le moment", tandis que Jésus affirmait qu'il est toujours le moment d'aider. Il a ainsi transgressé l'ordre religieux qui interdisait un acte d'amour.
La connexion entre les feuilles et le figuier ne s'arrête pas là. Il n'y a dans toute la Bible que deux passages où ces deux éléments sont mentionnés ensemble : celui de Marc et un passage de la Genèse. Dans la Genèse, Adam et Ève, se sentant imparfaits et pécheurs, cherchent à masquer leur imperfection avec des feuilles de figuier pour paraître parfaits. Symboliquement, ces feuilles représentent une "bonne conscience à bon marché". Dieu refuse cette façade ; c'est Lui qui, par Son pardon, peut cacher l'imperfection après qu'elle ait été reconnue. Il ne s'agit donc ni d'une religion de la bonne conscience (ou de l'inconscience), ni d'une religion de la culpabilité infinie, mais d'une religion où l'on reconnaît sa propre imperfection et où l'on demande pardon : "Oui, Seigneur, je ne suis pas parfait, je ne suis pas autosuffisant, il faut que je donne des fruits, mais Seigneur, pardonne-moi."
Le figuier
La Foi comme Outil de Transformation
Certains ont interprété le dessèchement du figuier comme un acte de puissance, une démonstration de miracle. Les disciples, impressionnés, pensent qu'ils pourraient accomplir des exploits similaires avec la foi. Cependant, la question se pose sérieusement : quel est l'intérêt pratique de dessécher un figuier ou de jeter une montagne dans la mer ? Il n'y en a aucun.
Jésus ne s'adonne pas à des "enfantillages de démonstration de puissance inutile". Ce qu'il nous dit, c'est que si nous avions suffisamment de foi, nous serions capables d'éradiquer les "figuiers stériles" en nous, de détruire tout ce qui, dans nos vies, ne produit pas de fruit d'amour pour les autres. Cela demande une foi immense pour arracher les branches mortes et sèches de notre existence. Il n'est pas aisé de se défaire de cette tendance à ne produire que des feuilles, car les feuilles nous protègent et notre bonne conscience nous est agréable. Les fruits, eux, nous épuisent, car ils représentent tout ce que nous donnons aux autres.
C'est pourquoi Jésus dit simplement : "Ayez foi en Dieu." C'est l'essentiel. La relation à Dieu n'est pas un marchandage, comme avec les marchands du Temple. Ce n'est pas le figuier qui donne des fruits quand il en a envie ; c'est Dieu qui donne quand on le lui demande.
La Demande et la Prière : Un Dialogue avec Dieu
"Demandez pardon à Dieu : même si ce n'est pas le moment, il vous le donnera, sans contrepartie, sans condition, sans que vous lui promettiez une bonne œuvre." C'est pourquoi le Christ conclut : "Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez reçu, et vous le verrez s'accomplir."
Dieu donne ce qu'on lui demande dans la prière, à condition que ce soit approprié. Dans le contexte de ce passage, il s'agit de faire disparaître de notre vie le superflu stérile, pour ne laisser que l'essentiel : la foi en Dieu. Si nous demandons cela, et si nous y croyons fermement, Dieu nous l'accordera.
Les versets suivants (Marc 13, 24-31) évoquent un langage apocalyptique, souvent appelé "l'apocalypse de Marc". Ce type de discours imagé et perturbant était courant à l'époque de Jésus. Il donnait à penser que l'on vivait au début de la fin. Cette question resurgit régulièrement au cours de l'histoire, et nous pouvons nous la poser aujourd'hui, en un temps où le monde semble se fissurer. Qu'est-ce qui va mourir ? Qu'est-ce qui va germer et fructifier ?

Le Figuier dans l'Ancien Testament : Symbole d'Alliance et de Fidélité
Le figuier n'est pas une image nouvelle. Dans le Premier Testament, il est l'image du don de Dieu à Israël, l'image de l'Alliance. Ce qui est attendu du figuier, c'est-à-dire de la fidélité à l'Alliance, c'est de porter du fruit. Les fruits de l'Alliance sont la justice, la paix, la justesse du comportement, le pardon des offenses. C'est à cela qu'il faut veiller, à temps et à contretemps, en gardant la foi.
Lorsque Israël ne se consacre pas de tout cœur à la Loi de Dieu, celle-ci devient lettre morte. L'Alliance est rompue, Israël n'est plus protégé, et la fin survient - le figuier se dessèche. Cette image précède la Passion du Christ, annonçant que les temps sont arrivés où Dieu va frapper, car son Alliance est rompue. Mais cette Alliance sera renouvelée à Golgotha.
La fidélité à la Loi de Dieu reste nécessaire, et cette Loi se résume désormais en un mot : amour. Il nous appartient de traduire cet amour en faits, en comportements, en politiques. Nous devons porter du fruit, en bons et fidèles figuiers, surtout en un temps où sévissent des dangers terribles, où la violence humaine se manifeste sur elle-même et sur son monde. Nous sommes à la fois victimes et acteurs de cette violence. Comment rester fidèles à la loi d'amour ?
L'Église comme Figuier Témoin
Le figuier n'est pas le seul arbre ; il est l'image de la communauté qui témoigne. L'Église, communauté des croyants, n'est pas l'humanité entière. Sa première fonction est le témoignage, de deux manières :
- Vivre selon les vues du Seigneur : Porter une parole de paix et d'amour, en actes, dans tous les domaines de l'existence. Devenir un peuple témoin.
- Entraide et formation des croyants : S'entraider, se former dans l'écoute de la Parole et la prière. L'amour est pratique, constructif, positif, du travail, un combat, mais aussi un plaisir.
Donner du bonheur, de l'ombre et porter son fruit, c'est la fonction du figuier. Soyons de bons et beaux figuiers !
Nathanaël et le Figuier : Une Rencontre Intime
L'Évangile de Jean nous présente une autre rencontre significative sous un figuier. Philippe trouve Nathanaël et lui parle de Jésus de Nazareth. Nathanaël, sceptique, demande : "De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ?" Philippe l'invite : "Viens, et vois."
Lorsque Jésus voit Nathanaël, il déclare : "Voici vraiment un Israélite : il n'y a pas de ruse en lui." Nathanaël, intrigué, demande : "D'où me connais-tu ?" Jésus répond : "Avant que Philippe t'appelle, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu."
Cette phrase révèle une connaissance intime et personnelle. La réaction de Nathanaël est immédiate : "Rabbi, c'est toi le Fils de Dieu ! C'est toi le roi d'Israël !" Jésus lui dit alors : "Tu crois parce que je t'ai vu sous le figuier. Tu verras des choses plus grandes encore."

Le figuier, dans ce contexte, semble être un lieu de méditation, de recueillement, peut-être même de prière. Jésus connaît Nathanaël dans son intimité, dans ses pensées les plus profondes. Cette connaissance fait tomber les barrières du scepticisme et conduit Nathanaël à la conversion. La meilleure évangélisation n'est pas la conviction, mais le témoignage de notre propre rencontre avec le Christ, incitant les autres à le chercher. C'est Dieu qui touche les cœurs, qui connaît chaque âme et sait comment y entrer.
La Parabole du Figuier Stérile dans Luc : La Patience Divine
L'Évangile de Luc (13, 6-9) rapporte une parabole différente, celle d'un homme qui a un figuier planté dans sa vigne. Après trois ans de recherche infructueuse de fruits, le propriétaire veut le couper. Mais le vigneron intercède : "Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il des fruits à l'avenir…"
Cette parabole est souvent interprétée comme une méditation sur la patience infinie de Dieu envers l'humanité. La vigne représente Israël, et le figuier, dans la tradition juive, est associé à la Loi, à l'attachement à Dieu, voire au Temple. Ici, le figuier, représentant peut-être les élites religieuses ou le Temple lui-même, ne remplit plus sa fonction. Il fatigue le sol, nuit à la vigne. Le vigneron, qui pourrait symboliser le Christ intercédant auprès du Père, demande un délai supplémentaire, évoquant l'année favorable du Messie. Le jugement du maître est certain, mais le soin du vigneron appelle à la conversion.
L'Enseignement sur la Foi et le Pardon
Les récits du figuier desséché et de la parabole du figuier stérile nous rappellent que la foi est essentielle. La foi n'est pas seulement croire en des miracles, mais agir avec conviction pour éradiquer ce qui est stérile en nous et cultiver ce qui porte du fruit. La foi nous permet de demander pardon, de pardonner aux autres, et de croire que nos prières seront exaucées.
L'autorité de Jésus est contestée par les chefs religieux, qui lui demandent par quelle autorité il agit. Jésus renvoie la question à leur propre crédulité face à Jean-Baptiste. Leur incapacité à répondre révèle leur propre manque de foi et leur résistance à la vérité.
Conclusion : Le Figuier, Miroir de Notre Foi
L'histoire du figuier, avec ses différentes interprétations, nous invite à un examen de conscience. Sommes-nous des figuiers portant les fruits attendus de l'amour, de la justice et du pardon ? Ou sommes-nous des figuiers couverts de feuilles, symbolisant une religiosité superficielle et inefficace ? La remarque de Marc sur la saison des figues, loin de disculper l'arbre, souligne l'importance de la disponibilité et de la capacité à répondre aux besoins, indépendamment de nos propres convenances. La foi, le pardon et un amour agissant sont les véritables fruits qui attestent de notre relation avec Dieu et de notre utilité dans le monde.