Les Skyblogs et la Scarification : Un Reflet des Souffrances Adolescentes à l'Ère Numérique

Adolescente utilisant un ordinateur avec le logo Skyblog

L'avènement d'internet et des réseaux sociaux a profondément transformé les modes d'expression et les processus d'identification des adolescents. Il y a vingt ans, les Skyblogs, lancés à la fin 2002, représentaient une plateforme majeure pour cette tranche d'âge, permettant le partage des états d'âme, souvent agrémenté de gifs pailletés et de typographies colorées. Avec pas moins de 55 millions de blogs, principalement tenus par des adolescents, la plateforme est rapidement devenue un exutoire, une sorte de journal intime virtuel où la créativité permettait de transformer les fragilités en textes et en photos retravaillées. Cet espace a marqué la culture web et l'histoire du web, offrant aux adolescents la possibilité de laisser libre cours à leur créativité. Océane, 26 ans, se souvient par exemple poster des photos d'elle et de ses copines, des musiques qu'elle aimait bien et des textes un peu "deep", en mode ado rebelle.

L'Émergence des Signaux de Détresse sur les Plateformes Numériques

Cependant, au-delà de l'expression créative, les Skyblogs ont également révélé des processus mortifères à l'œuvre chez certains jeunes. Scarification, automutilation, suicide et troubles de la conduite alimentaire étaient des thématiques abordées dans certains articles. Le souhait de Pierre Bellanger, PDG du groupe Skyrock, en lien avec la détresse du service de modération, était alors de proposer une aide psychologique à ces adolescents. Cette initiative, unique à l'époque, posait déjà la question de la liberté d'expression sur internet face à la nécessité de prendre en charge des conduites à risques.

Comprendre la Scarification et l'Automutilation

Infographie sur les causes de l'automutilation chez les adolescents

L'automutilation, c'est quand une personne fait volontairement du mal à son propre corps, par exemple en se mordant, en se grattant jusqu'au sang, en s'arrachant les cheveux ou en se coupant. Le geste le plus connu, c'est la scarification, c'est-à-dire se blesser la peau avec un objet tranchant, ou brûlant, créant ainsi des cicatrices. Alors que dans certaines sociétés traditionnelles, les scarifications étaient un moyen d’identifier une personne et de connaître son appartenance à un groupe social, dans notre société actuelle, cela n’a rien à voir. C’est une façon d’exprimer un mal-être en se faisant du mal. L'expression française "être mal dans sa peau" traduit bien cette façon d'exprimer la souffrance.

La scarification est considérée comme un signe de crise grave justifiant une hospitalisation. Dans un rapport remis au gouvernement, la Défenseure des Enfants Dominique Versini a alerté les pouvoirs publics sur l'augmentation de ces nouvelles formes de souffrances psychologiques chez les adolescents. On estime que 11% des filles et 6% des garçons s’incisent volontairement la peau des poignets, cuisses ou ventre à l’aide d’un rasoir, d’un cutter ou autre objet coupant pour exprimer leur souffrance.

Le Dr Jimmy Mohamed parle d'automutilation - Allo Docteurs

L'Impact des Réseaux Sociaux et le Rôle de l'Identification

Avec l'avènement des réseaux sociaux, un bouleversement dans les processus d'identification s'est joué avec les influenceuses. Filmées chez elles, avec un ton intimiste et un tutoiement, elles créent les ingrédients pour tomber dans le piège d'une identification adhésive. Ce miroir idéalisé va renforcer un double mouvement qui fait tant de ravages : le désir d'être comme elles et la culpabilité de ne pas y arriver.

Ces discours, qui vantaient par exemple les vertus des hallucinations chez le schizophrène sur Instagram ou glorifiaient la dépression comme remède contre la surconsommation sur X, persuadent les jeunes followers qu'elles sont enfin heureuses. Pour rayonner autant qu'elles, leurs followers doivent obéir à un diktat : maigrir. Encore faut-il une caisse de résonance pour que celles qui suivent ou plutôt sont sous influences y croient. Nombre de jeunes patientes - les troubles du comportement alimentaire (TCA) touchant plus les filles - se sont entendu dire par leurs proches qu’il faudrait penser à faire attention à leur poids. Le drame étant que ces petites phrases auront un impact catastrophique avec l’avènement de l’adolescence.

À la puberté, les filles prennent des formes pour accueillir la mère en devenir. Cette fragilité narcissique s’accompagne aussi par l’émergence des pulsions sexuelles qui créent souvent des inquiétudes teintées de culpabilité. Enfin, la construction de l’image de soi, véritable véhicule social, est en pleine construction. Pendant longtemps, les repères identificatoires étaient des actrices, chanteuses, et on cherchait évidemment à leur ressembler, par exemple en adoptant une manière de marcher ou en empruntant un accessoire vu dans un film. Il y avait quelque chose d’une symbolique d’être « comme ».

Dans le cadre de l’anorexie, cet idéal devient tellement tyrannisant que des adolescentes vont avoir des conduites de type anorexique sans être non plus dans ce que l’on nomme anorexie mentale. Cela leur colle à la peau et le challenge de la maigreur flirte avec le processus d’autodestruction par une maîtrise alimentaire. Les anorexiques deviennent ainsi des prêcheurs de la cachexie pour que tout un chacun puisse se soumettre à leurs diktats. Le télescopage avec l’exigence de minceur propre aux normes sociétales fait de ces prêches une évidence. Un autre élément est que cet algorithme vous répétera à peu près la même chose avec des formes différentes, persuadant à force de répétition que maigrir rend heureux.

L'Absence de Modération et ses Conséquences

Icônes de réseaux sociaux avec un cadenas ouvert symbolisant le manque de modération

La plupart des grands réseaux sociaux ne pratiquent pas ce type de modération et, avec perversité, savent que les vidéos dites « négatives » ou à haute valeur émotionnelle créent de l’engagement et donc du flux. Nous sommes bien au-delà de problèmes éthiques ; il s’agit d’un positionnement moral. Liker des personnes qui souffrent d’anorexie apparaît comme une folie partagée. Il est crucial d'engager une réflexion plus complexe sur le contexte social, culturel, psychologique et philosophique dans lequel des adolescents utilisent les réseaux sociaux.

En contraste, le travail unique de la cellule psychologique des Skyblogs, dirigée il y a vingt ans, posait la question de la modération. Le choix d'une position active était alors fait pour éviter d'être dans la « non-assistance à personne en danger ». Évoquer les questions autour des TCA dans le cadre d’un forum, par exemple, paraît légitime et sûrement nécessaire, car la parole de l’autre-semblable a souvent beaucoup plus de poids que celle du soignant ou des parents. Encore faut-il que ce forum soit modéré pour éviter justement des dérives qui ressemblent étrangement à des complotistes de la santé mentale. Si la santé mentale est déclarée cause nationale, il semble que les plateformes jouent sur tous les tableaux, parlant de la maladie mentale tout en ne faisant aucune distinction avec des vidéos qui recommandent des processus mortifères.

La Crise de la Santé Mentale Adolescente et les Besoins en Prise en Charge

Les modes d’expression de la souffrance des adolescents ont changé, et le constat dressé par Dominique Versini est inquiétant quant aux nouvelles formes de souffrances psychologiques. Si le nombre de suicides a baissé depuis 2000, il reste la deuxième cause de mortalité chez les adolescents. Environ 15 % d’entre eux auraient déjà fait une tentative de suicide, et pour la moitié d’entre eux, elle passe inaperçue.

Les structures de prise en charge sont insuffisantes : les Maisons des adolescents sont en nombre insuffisant, les consultations médico-psychologiques ont des listes d’attente de 3 mois à 1 an, et 16 départements manquent de lits d’hospitalisation en pédopsychiatrie. Les dispositifs de prise en charge des adolescents devraient être considérablement renforcés pour répondre à la demande croissante de soins, qui a augmenté de 70% en 15 ans.

Parmi les autres problématiques identifiées, la polyconsommation a doublé en 10 ans, avec 38% des jeunes de 15-16 ans ayant déjà fumé du cannabis. Dans 75 % des cas, les parents ne sont pas au courant. Si le tabagisme régulier est en recul, 26% des adolescents en Terminale ont déjà consommé des neuroleptiques, antidépresseurs, hypnotiques ou anxiolytiques. Une fois sur deux, c’est un médecin qui a recommandé la prise de ces médicaments, les médecins généralistes ne disposant pas du temps nécessaire pour écouter les jeunes.

Un quart des adolescents a des difficultés à s’endormir ou souffre d’insomnies, de cauchemars ou de fatigues. La consommation d’alcool jusqu’à la défonce est une tendance observée chez des adolescents de plus en plus jeunes, les médecins urgentistes s’inquiétant de recevoir un nombre croissant de 12-13 ans en coma éthylique. Des entretiens de santé en classe de 5ème sont jugés très importants pour le dépistage de la souffrance et l’information sur les dangers de la consommation excessive d’alcool.

Graphique montrant l'augmentation des troubles de la santé mentale chez les jeunes

Un adolescent sur dix souffre d’anorexie, de boulimie, de crises d’hyperalimentation ou d’autres formes de troubles du comportement alimentaire. 1% présente des formes très graves de ces troubles, en majorité des filles. L'absentéisme scolaire est également un indicateur de mal-être, avec 250 000 collégiens et lycéens absents plus d’une semaine par trimestre, et plus de 50% d'entre eux déclarant une grande insatisfaction scolaire.

Le Skyblog : Un Témoin de l'Évolution du Web et de l'Adolescence

Page d'accueil typique d'un Skyblog avec des éléments personnalisés

Les Skyblogs ont connu un succès fulgurant, devenant le 17e site mondial en 2007, comme l'écrit Pierre Bellanger. Son succès s'explique par sa capacité à répondre à un besoin d'expression typique de l'adolescence et à un besoin de connexion. La plateforme était gratuite et connue de tous, offrant aux utilisateurs la possibilité de personnaliser leur page et de se créer un univers de toutes pièces. Avoir un compte Skyblog, "c'était clairement le gage d'être stylé", assure Jade, 27 ans. La popularité d'un compte se jugeait principalement au nombre de commentaires laissés sous les publications, poussant certains à organiser des "Coupes du monde des commentaires".

Cependant, dès le début des années 2010, Skyblog a perdu de son attrait auprès de sa cible habituelle. La plateforme, qui attirait les adolescents âgés de 13 à 18 ans en moyenne, a été progressivement délaissée. Cela s'est arrêté car les usages étaient vraiment liés à la vie adolescente et à la sociabilité adolescente, qui tournent autour du collège et du lycée. Avec l'avènement de Facebook et d'autres réseaux sociaux, Skyblog a souffert très vite d'une image désuète et n'était accessible que sur ordinateur. Une crise interne a également marqué le réseau Skyrock en février 2010, avec la confirmation de la culpabilité de son fondateur pour corruption de mineure.

Malgré ces difficultés, la fermeture officielle de Skyblog, après plus de vingt ans d'existence le 21 août 2023, a provoqué une vague de nostalgie profonde chez ses utilisateurs. Pour beaucoup, c'était un marqueur d'une certaine utilisation d'internet, un retour à un "mood" de l'époque, évoquant des musiques pop rock, des disputes parentales et des objets comme le baladeur MP3. Si le web a évolué, cette nostalgie d'un web plus petit et plus préservé est indéniable, même si tout n'était pas "rose" à l'époque. Les utilisateurs avaient cette impression d'avoir le contrôle, mais la réalité économique est aujourd'hui différente, internet étant dominé par de grosses entreprises.

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