La Tonte des Moutons dans le Nord-Pas-de-Calais et la Somme : Un Rituel Ancien Face aux Défis Modernes

La tonte annuelle des moutons, une tradition profondément enracinée dans le paysage agricole, s'organise généralement à l'approche de l'été, après la transhumance. Ce rituel, essentiel pour le bien-être animal et la gestion des troupeaux, se déroule souvent en plein air, soumis aux caprices de la météo. L'événement du jeudi 5 juin en est un exemple frappant, où 500 brebis ont vu leur toison retirée, malgré des perturbations causées par la pluie. Cet article explore les détails de cette pratique, les raisons de son maintien, les acteurs impliqués, ainsi que les défis économiques et environnementaux auxquels la filière laine est confrontée dans la région.

Tonte de moutons dans un champ, avec des éleveurs et tondeurs

La Précision d'une Tonte Contre-la-Montre

Le jeudi 5 juin, à l'aube, à Favières, dans la Somme, Roland, Laure et François ont commencé leur journée par le tri minutieux des brebis. Ces animaux, appartenant à deux éleveurs de la Baie de Somme, étaient destinés à la tonte. Les éleveurs, avec un œil attentif sur leurs moutons, surveillaient également le ciel menaçant, conscients que la pluie pouvait à tout moment perturber les opérations délicates. Roland Moitrel, berger et éleveur à Saint-Valery-sur-Somme, exprimait son empressement face à l'arrivée imminente des tondeurs. Il soulignait l'importance de la préparation des troupeaux, un préalable indispensable à l'intervention des professionnels. Les tondeurs, venant à la fois de la Somme et du Pas de Calais, avaient pour mission de retirer environ deux kilos de laine par animal. Cette tâche, bien que répétitive, exige une grande dextérité et une rapidité d'exécution, transformant chaque session de tonte en une véritable course contre la montre.

Les Raisons Fondamentales de la Tonte

Laure Poupart, bergère et éleveuse également à Saint-Valery-sur-Somme, met en lumière les multiples raisons derrière cette pratique ancestrale. La première raison est liée au confort des animaux : les brebis, une fois leur toison retirée, peuvent « profiter du soleil l'été, sans avoir trop chaud ». La laine, bien que protectrice en hiver, devient une charge thermique importante lors des fortes chaleurs estivales, pouvant entraîner un stress thermique considérable pour les animaux.

La tonte des moutons chez Ardelaine

L'autre raison, tout aussi cruciale, est sanitaire. La tonte permet de prévenir les myiases, une affection parasitaire grave. Laure explique clairement le mécanisme : il s'agit d'« une mouche qui pond des œufs dans la laine. Et après les asticots grignotent la chair des moutons ». Ces larves, en se nourrissant des tissus de l'animal, peuvent provoquer des infections sévères, des souffrances importantes et, dans les cas extrêmes, la mort de la brebis. La tonte régulière est donc une mesure préventive essentielle pour maintenir la santé et le bien-être du troupeau, réduisant considérablement le risque d'infestation et de propagation de ces parasites.

L'Organisation du Travail et les Imprévus Météorologiques

Le travail de tonte s'effectue généralement à la chaîne, avec une coordination précise entre les différents intervenants. Le processus commence par une personne qui attrape les brebis dans un petit parc et les amène aux tondeurs. Ces derniers, équipés de tondeuses électriques spécialisées, procèdent ensuite à la tonte de l'animal. Cette organisation permet d'optimiser le temps et l'efficacité des opérations.

Cependant, comme chacun le redoutait, la pluie s'est abattue sur la Baie de Somme au cours de cette journée du 5 juin. Un tel événement météorologique, bien que fréquent en région, a des conséquences immédiates sur la tonte en extérieur. Il a fallu tout arrêter en catastrophe, les participants cherchant rapidement un abri dans les véhicules. Daniel, l'un des participants, a fait remarquer avec un certain amusement la singularité de la situation : « on tond deux, trois jours par an, dehors. Ça fait deux mois et demi qu’il n’a pas plu. » Cette observation souligne la nature imprévisible de la météo et la malchance de voir la pluie réapparaître précisément le jour de la tonte, après une longue période de sécheresse. Heureusement, la perturbation n'a duré qu'une heure. Les tondeurs et les éleveurs sont rapidement sortis des tracteurs pour reprendre leur activité. Malgré une conjoncture économique très défavorable, chacun s'est activé avec le sourire, témoignant de leur passion et de leur résilience face aux difficultés.

Un groupe d'éleveurs souriants, malgré la pluie, reprenant le travail de tonte

Les Défis Économiques de la Filière Laine Picarde

La situation économique de la filière laine est particulièrement préoccupante, surtout depuis la crise sanitaire liée au Covid-19. Laure Poupart exprime avec franchise cette réalité difficile : « Aujourd’hui, elle va dans le tas de fumier. » Cette phrase, lourde de sens, révèle que la laine picarde n'a plus de débouchés significatifs. Le marché de la laine a été profondément impacté, et la valorisation de cette matière naturelle est devenue un casse-tête pour les éleveurs.

Laure ajoute : « On n’arrive pas du tout à la valoriser. On essaye de remettre en route des choses mais c’est très compliqué de remettre en place une filière. » Ce constat met en évidence la difficulté de reconstruire des canaux de distribution et de transformation qui existaient autrefois. Historiquement, la laine était une ressource précieuse, utilisée dans de nombreuses industries, de l'habillement à l'isolation. Cependant, la concurrence des fibres synthétiques, la délocalisation des industries textiles et les changements de modes de consommation ont progressivement érodé la demande pour la laine brute locale.

La remise en place d'une filière de valorisation nécessite des investissements importants, une coordination entre les différents acteurs (éleveurs, transformateurs, artisans, distributeurs) et une sensibilisation du public aux qualités intrinsèques de la laine naturelle. Cela implique de repenser l'ensemble de la chaîne de valeur, de la tonte à la commercialisation des produits finis.

Des Initiatives Locales pour la Valorisation de la Laine

Malgré la morosité générale, quelques initiatives locales tentent de redonner de la valeur à la laine. Une petite boutique située à Saint-Valéry-sur-Somme fait partie des rares commerces à racheter cette matière naturelle. Laure indique qu'il s'agit d'« environ 200 kilos » destinés à la fabrication de ses pelotes. Cette initiative, bien que modeste en volume, est cruciale. Elle représente une lueur d'espoir et montre qu'il existe un potentiel pour la transformation et la commercialisation de produits à base de laine locale.

Ce type de démarche artisanale permet de créer des circuits courts, de valoriser le travail des éleveurs et de proposer aux consommateurs des produits authentiques et durables. Il s'agit souvent de petits ateliers qui transforment la laine brute en fils, en couvertures, en vêtements ou en articles de décoration, mettant en avant le caractère unique de la laine locale et le savoir-faire artisanal. Le développement de ces micro-filières pourrait contribuer à revitaliser l'économie locale et à donner un nouveau souffle à la laine picarde. Cela passe par le soutien aux artisans, la promotion des produits locaux et l'éducation des consommateurs sur les avantages écologiques et qualitatifs de la laine naturelle par rapport aux alternatives synthétiques.

Pelotes de laine colorées dans une petite boutique artisanale

Le maintien de la tonte des moutons dans le Nord-Pas-de-Calais et la Somme est un témoignage de l'attachement des éleveurs à leurs animaux et à leurs traditions. C'est un travail exigeant, soumis aux aléas climatiques et à une conjoncture économique difficile. Pourtant, la passion et le dévouement des bergers et des tondeurs persistent. Les efforts pour relancer la filière laine, même à petite échelle, sont essentiels pour l'avenir de cette matière première précieuse et pour la pérennité de l'élevage ovin dans la région.

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