
L'Algérie, vaste pays du Maghreb, est riche de traditions ancestrales qui rythment la vie de ses habitants, en particulier dans les régions rurales et semi-désertiques. Parmi ces coutumes profondément ancrées, la tonte du mouton occupe une place prépondérante, allant bien au-delà de la simple nécessité économique. C'est un événement social, un moment de partage et de célébration, qui témoigne de l'ingéniosité et de la résilience d'une communauté en harmonie avec son environnement. Au cœur de cette tradition se trouve le mouton, animal emblématique qui a façonné l'histoire et la culture de nombreuses populations algériennes. De Bou-Saâda, "cité du bonheur" dans le Sud algérien, aux vastes steppes où les nomades perpétuent un mode de vie millénaire, la tonte du mouton est une pratique essentielle qui combine des savoir-faire artisanaux, une organisation sociale spécifique et une profonde signification culturelle. Cet article explore les différentes facettes de cette tradition, depuis la préparation de la tonte jusqu'à la transformation de la laine, en passant par les aspects sociaux et économiques qui la sous-tendent.
Bou-Saâda : Un carrefour entre tradition et ressources locales
Bou-Saâda, située à 250 km d'Alger, est une oasis touristique du Sud algérien, caractérisée par sa palmeraie de seize kilomètres carrés de culture, d'ombre et de verdure. Cependant, cette ressource constitue une maigre source économique pour les douze mille âmes qui habitent l'agglomération. Les habitants tirent ainsi leur subsistance d'autres ressources telles que l'élevage du mouton, le commerce et l'artisanat. La région se prête fort bien à l'élevage, couverte d'alfa et d'autres plantes aromatiques dont le mouton est friand.
La commune, aussi vaste qu'un département français, est peuplée de soixante mille habitants vivant sous la tente et en relation continuelle avec les douze mille citadins de la ville. Ceux-ci placent leurs économies dans des moutons qu'ils confient à la bonne garde des nomades, moyennant des rétributions fixées par l'usage. Ces nomades, chargeant leurs tentes sur les chameaux, changent de campement tous les mois à la recherche de nouveaux pâturages pour leurs troupeaux. À l'approche du printemps, les citadins viennent à la campagne, partager leur vie nomade. Trois mois durant, ils vivent sous la tente, cette tente même qu'ils tenaient pliée dans un coin de la maison le reste de l'année. Cette interdépendance entre citadins et nomades souligne une économie pastorale où la confiance et l'entraide sont les piliers.
La tonte du mouton : Une fête printanière
Le jour de la tonte des moutons est considéré comme jour de fête à la campagne. Elle a lieu fin avril et consiste à débarrasser le mouton de son épaisse robe à l'approche des chaleurs, précoces dans le Sud. Cette pratique remonte à une époque très ancienne, le mouton étant tondu pour sa laine mais aussi pour améliorer sa robustesse selon la science. La tonte des moutons s'effectue, généralement, durant la période s'étalant de la deuxième quinzaine du mois d'avril et la première moitié du mois de mai, vers les coups de 11 heures, après le retour du troupeau des pâturages. Au retour, les béliers et les brebis objet de l'opération de la tonte, trouvent le tondeur à leur attente. Les agneaux et les agnelles ne sont pas concernés par le déshabillement car leurs toisons sont encore légères.

Comme il n'y a pas d'ouvriers salariés, on fait appel aux bonnes gens du douar qui ne refusent pas le concours à cette entraide appelée "twiza". On mange et on boit du petit-lait (lban). Le propriétaire du troupeau égorge un mouton pour offrir un couscous à la viande aux tondeurs. Il le faut bien, puisque c'est un travail non rémunéré, et chacun d'eux peut tondre trente moutons dans la journée. Cette tradition de la "twiza" illustre la solidarité communautaire où le travail est échangé contre un repas généreux et un esprit de convivialité.
Le tondeur, armé d'un tablier et de forces à la main, met à terre l'animal comme s'il s'apprêtait à l'égorger, il lui ligote les pattes avec une corde mince pour l'immobiliser. Un membre de la famille, le berger dans la plupart des temps, l'aide dans son travail. Joignant l'habileté à l'agilité, le tondeur se met au travail, il commence d'abord par tondre la partie arrière de la bête en passant par le corps et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il arrive à la tête. Ensuite, il recommande à son assesseur de tourner l'animal de l'autre côté. Il en fait de même en insérant, à chaque fois, l'outil de travail dans un récipient plein d'eau pour le rafraîchir, et ce, pour ne pas faire de mal à la bête à tondre. Le travail dure quelquefois de trois à quatre heures durant lesquelles quatre à cinq moutons se font "coiffer". Le reste du troupeau est gardé pour le lendemain à la même heure.
Certains éleveurs ne connaissent pas le métier, ils s'arrangent pour confier leurs moutons à un voisin ou à un connaisseur qui vient de la localité avoisinante. La tâche est accomplie souvent en contrepartie d'un repas spécial qu'offre le propriétaire au spécialiste. Il s'agit d'un festin avec du "baghrir", des crêpes mielleuses préparées par la ménagère en guise d'hospitalité à l'honneur du tondeur. À la fin de la tâche, le propriétaire glisse quelques billets dans la poche de l'employé sans que ce dernier ne se rende compte du montant. Ce n'est que quelques jours plus tard que tous les moutons sont dévêtus, et c'est beau à voir.
De la toison brute au fil précieux : Les étapes de la transformation de la laine
La laine provenant de chaque bête est pliée, attachée pour présenter la forme d'une tranche de melon. C'est la toison "jezza" qui pèse près de deux kilos, mais une fois lavée, elle ne pèse plus qu'une livre et demie. De couleur fauve, elle est chargée de sable, de brins d'herbe, de graines et d'épines ("hessak") que l'animal a ramassés autour de ses pâturages.
Le lavage de la laine : Un rituel social au bord de l'oued
Les toisons chargées ensemble par trentaine, dans de vieux tapis, attachées par des cordes, forment de gros ballots ("chlîff") qu'on transporte à dos d'ânes ou de chameaux vers la ville. La mère de famille, aidée de ses filles ou de ses brus, se rend à la rivière pour procéder au lavage de la laine sale ("udhah"). On charge laine, linge sale et ustensiles à dos d'âne et l'on part généralement de bon matin vers l'oued pour y passer la journée. C'est l'occasion d'une sortie au grand air pour ces femmes recluses dans la maison.
Voici comment on procède au lavage : on creuse au bord de l'oued un trou de cinquante centimètres de profondeur et d'ouverture, on le tapisse d'un vieux linge (vieille chemise), on y dépose la toison qu'on saupoudre de terre glaise ("terba") qui joue le rôle de savon, puis on verse là-dessus de l'eau chaude qu'on a eu soin de faire bouillir dans un chaudron ("stal") ou un vieux bidon à pétrole. On bat la toison pendant une vingtaine de minutes à l'aide d'une branche de palmier ("karnâfa") taillée en battoir. Le suint est dissous grâce à l'eau bouillante et à la terre glaise. On relève les bords du linge et l'on porte la laine désuinté près d'un courant d'eau peu profond et rapide pour procéder au rinçage. Pour cela, on frotte la laine entre les doigts, on sépare les flocons afin que l'eau puisse emporter les matières terreuses ; on plonge et replonge les flocons dans l'eau courante, on les serre dans la poignée et quand la laine est blanche comme neige, on la jette sur un linge propre posé sur quelques pierres au bord de l'eau. On laisse égoutter pendant une journée et une nuit, après quoi on étend la laine au soleil sur la terrasse ("stah") pour un séchage complet ("nchir").
Le tri et le peignage de la laine : Des gestes précis pour une qualité inégalée
La laine sèche est battue à l'aide d'un bâton flexible ("muchhat"), branche de grenadier décortiquée. La laine est ensuite triée par les femmes arabes. La partie blanche fine et de fibre longue ("suf artab") est mise de côté pour être réservée au tissage des beaux burnous blancs Bou-Saâdî, fort réputés. La partie grise, à fibre courte et grosse ("suf ahrach"), est réservée à la confection des couvertures et tapis.
La partie fine et blanche est soumise au peignage ("mchit") pour en extraire la chaîne ("gyâm"). Le peigne est un instrument fort simple composé d'une planche longue de 1 m et large de 20 cm. L'une de ses extrémités est plantée de deux rangées de dents en fer ("snân") hautes chacune de quinze centimètres. Il est placé devant l'ouvrière qui, assise à la turque sur un tapis, saisit la laine et la présente aux dents qui l'accrochent au passage. Quand le peigne est garni, elle arrache cette laine et forme une mèche longue et bien peignée ("sawt", pl. "aswât") qui sera filée. Ces débris mélangés à la laine courte sont livrés au cardage.
L'instrument en est la vieille carde ("qardùch") à main, fabriquée par les Kabyles et composée chacune d'une planchette en bois de 20 cm sur 15 cm. L'une de ses faces est munie d'une peau de mouton ("jild") plantée de dents métalliques recourbées. Un manche permet de les saisir et de les actionner. L'ouvrière assise par terre tient la carde inférieure immobile sur son genou gauche plié et actionne de sa main droite la carde supérieure en lui imprimant un mouvement continuel de va-et-vient. L'opération n'est guère aisée à faire toute la journée, c'est pourquoi elle n'est jamais confiée aux jeunes filles. Le léger flocon de laine formant couche entre les cardes est roulé en mèches qu'on recueille dans un plateau ("tebag", pl. "tebagât").
Le filage : L'art de transformer les mèches en fil
Les instruments utilisés pour cela sont la quenouille ("luggâta") et le fuseau ("sunnâra"). La quenouille est formée d'un mince roseau long de quarante centimètres, surmonté de quelques plumes multicolores ; on enroule tout autour les mèches peignées ("aswat") destinées à être filées. Le fuseau comprend une petite broche en bois de l'épaisseur d'un crayon ("zàna", pl. "zânàt") longue de vingt-cinq centimètres, garnie à l'une de ses extrémités d'une armature métallique en forme de hameçon ("dhabbâna") où s'engage le bout du fil. Elle porte en outre une rondelle massive adhérente ("thuggàla") qui fait office de volant.
L'ouvrière attache l'extrémité libre de la mèche à l'armature métallique et imprime au fuseau, avec la main droite ou la main gauche, un rapide mouvement de rotation en le lançant dans le vide. Elle effile la laine et la torsion se répartit sur la longueur comprise entre la quenouille et le fuseau. Elle se tient de préférence sur une terrasse, au bord d'une ouverture pratiquée dans le toit ("rûzna") de façon à donner plus de longueur au fil tordu en laissant descendre sous son propre poids le fuseau qui tourne sur lui-même. Le fil ainsi tordu est enroulé autour de la broche ("zàna"). Il faut filer une journée entière pour garnir l'espace compris entre les deux rondelles. La rondelle inférieure ("razzâna") a été ajoutée pour augmenter le poids du fuseau qui permet d'obtenir un fil plus fin. La confection d'un burnous nécessite quinze fois cette quantité, soit l'ouvrage de quinze jours qui pèse une livre. Heureusement que les filatures de Lille et Roubaix fournissent actuellement un fil fin et bien tordu qui supplée avantageusement au produit de ce laborieux travail.
L'ouvrière assise sur une peau de mouton ("haïdûra") a la jambe droite à demi ployée et nue, le genou levé. La laine cardée est placée à sa gauche. Le fuseau ("magzal") comprend une broche ("zàna") de la grosseur de l'auriculaire, longue de 45 cm et portant une rondelle ("thuggàla") de sept centimètres de diamètre placée à son extrémité qui pivote dans une écuelle en bois ("bâgiya"). Attachant l'extrémité d'une mèche ("rita") à l'extrémité supérieure du fuseau, l'ouvrière lui imprime un mouvement de rotation en frottant le haut de la tige contre sa jambe nue. Elle laisse tourner le fuseau et étire la laine qui est tordue en fil grossier et lâche ("gzal" ou "tua'ma"). On en fera des écheveaux ("lawâha") qu'on lavera pour les utiliser dans le tissage. Avant d'être utilisés, les fils de la chaîne sont passés à la vapeur, on les place dans un couscoussier ("keskes") pendant une demi-heure surmontant une marmite où l'eau bout. Les fils de la trame sont soumis à un lavage méticuleux au savon et aux vapeurs sulfureuses ("kabrit").
Très souvent, l'hiver surprend la mère de famille alors qu'elle n'a pas préparé tout le fil nécessaire au tissage des habits de ses enfants. Elle fait appel à l'entraide ("twiza") qui consiste à inviter un certain nombre de jeunes filles travaillant pour elle sans la moindre rétribution. Mais elle leur offre à manger. Les jeunes filles en quête d'un mari rivalisent d'effort car on les apprécie ce jour-là. Il se trouve toujours dans le groupe une vieille femme qui lui fait de la réclame et la vante à d'éventuels beaux-parents. La besogne en gagne en activité et ainsi se trouve filée toute la laine nécessaire à la famille.
transformation de la laine de mouton à Saint-Sauves d' Auvergne
Le métier à tisser : Un héritage intemporel
Le métier à tisser ("mansaj"), utilisé pour les burnous, gandouras, haïks et couvertures, le seul en usage dans la région de Bou-Saâda, doit être, vu sa simplicité, le même depuis la plus haute antiquité ; depuis que l'homme apprit à tisser ce dont il a besoin pour se couvrir. Il se compose de deux ensouples ("khachba", pl. "khachbât") ayant chacune 3 m 50 de long, à section rectangulaire de 16 cm sur 8 cm, terminée aux deux extrémités par une fourche en pied de biche dont l'ouverture a 8 cm. Sur l'une des arêtes se trouvent des trous percés de dix en dix centimètres pour fixer la chaîne à l'ensouple enrouleuse ("al khachba at tahtaniya"). À un mètre cinquante plus haut se trouve l'ensouple dérouleuse ("al khachba at-fawganiya"), parallèle à la première et retenue par des cordes ("târfa", pl. "tawaref").
Aux quatre fourches de ces deux ensouples s'engagent deux perches ("gayma", pl. "guâyem") de 8 cm d'épaisseur, munies à leur base d'un trou de 3 cm 5, et à leur base d'un crochet où s'attache la corde qui tend la chaîne et retient l'ensouple supérieure. Ces deux perches verticales sont immobilisées à leur place par deux barres horizontales en bois ("mallûch", pl. "mlâlich") scellées au mur qui se trouve derrière le métier à tisser. Les cordes ("târfa", pl. "tawaref") retenant l'ensouple dérouleuse permettent de maintenir la chaîne à la tension voulue. Tandis que l'ensouple enrouleuse est retenue par les deux chevilles ("haddâr", pl. "hdàdir") engagées dans les deux trous aménagés à la base des perches verticales ("gwâyem"). La chaîne vient se fixer aux trous de l'ensoupleau par un fil en coton ("saffâha"). Elle ne se rattache pas directement à l'ensouple dérouleuse, elle est d'abord fixée à un fin rouleau ("maniyâr") en bois de la grosseur d'un roseau, lequel rouleau est attaché à l'ensouple par une cordelette ("sefras") en poil de chèvre, gros comme le doigt.
Trois roseaux lisses ("gasba", pl. "gasbât") permettent de croiser les deux nappes de la chaîne. Le plus haut reste immobile et sépare, de son épaisseur, ces deux nappes dont chaque fil est engagé dans la boucle d'un fil ("nîra", pl. "nirât") en coton appelé remisse supérieur ("nîra fawgâniya"). L'autre remisse ("nira tahtaniya") se trouve placé à 70 cm du sol et permet de croiser les deux nappes quand on baisse ou on relève un troisième roseau libre ("rûh"). Une perche cylindrique ("tirâgla") fixée au mur à l'aide de crochets tire constamment sur le remisse inférieur au moyen de ficelles ("jabbàd", pl. "jbâbîd") en poil de chèvre. Un nœud doux permet d'en régler la tension. Pour introduire la cheville ("haddâr") dans le trou de la perche verticale, l'ouvrière monte sur l'ensoupleau et use de son propre poids pour le faire baisser puis engage la cheville dans le trou ; la chaîne est tendue davantage.
Afin de la maintenir à la même largeur, elle se sert d'un instrument ("addàda") qui vient mordre à la lisière ("hâchiya", pl. "hwâchi") et tire le tissu à droite et à gauche. Il se compose d'un revêtement ("gandùra") métallique en forme d'aimant portant un trou à sa base, là-dedans s'engage un morceau de bois ("jarwa", pl. "jarwàt") taillé en biseau adhérant à l'armature métallique. Un crochet ("‘aggar") tire dessus et la relie par une grosse ficelle ("jabbàd") à la perche verticale. La lisière du tissu engagée entre le fer et le bois se trouve comme pincée et elle est tirée vers la droite ou la gauche du métier à tisser.
L'ourdissage de la chaîne : Une danse synchronisée
Pour ourdir la chaîne, deux femmes s'assoient à la turque et plantent devant elles dans le sol deux pieux ("malzam", pl. "milâzim") en fer distants l'un de l'autre de 4 m 80 environ, longueur de la chaîne d'un burnous pour un homme de taille moyenne. Une partie bien entendu de la chaîne sera nécessairement perdue car il sera impossible de la tisser toute. Une cour non pavée ou un coin de jardin sont tout indiqués pour l'ourdissage car il faut planter profondément les deux pieux et le roseau autour duquel doit s'enrouler le remisse. L'une des femmes assises engagera le fil de la chaîne dans les boucles de la "seffâha" et de la "nîra" aux pieux et au roseau. L'autre femme les engage dans les boucles de la "seffàha" au pieu. Une troisième personne, généralement une jeune fille de quatorze ou quinze ans, tenant à la main une pelote de chaîne ("kabba", pl. "kabbât"), participe à l'opération.
Cette opération ("sediya") terminée, on arrache les deux pieux et l'on tend la chaîne sur toute sa largeur, soit 1 m 80, qui est à peu près la longueur d'un burnous ou d'un haïk. Pour tendre la chaîne, on fait appel à de fortes personnes pour soulever les lourdes ensouples. On l'attache aux trous de l'ensoupleau par "asseffâha" et au moment de l'enrouler autour de l'ensouple supérieure, on a soin de la maintenir à la même largeur pour garder le même espace entre les fils successifs, afin que le tissu soit ferme. Les deux ensouples sont mises en place et l'on s'occupe du remisse inférieur ("an-nira al tahtaniya"), le supérieur ayant été déjà placé au moment de l'ourdissage ("sedwa").
La femme qui tisse s'assied sur une natte ou un tapis face à la chaîne ; elle introduit le fil de la trame entre les deux nappes de la chaîne, elle se sert de sa main droite, ouverte, la paume tournée vers la poitrine. Saisissant le bout du fil entre les deux doigts (majeur et annulaire) elle le tire de gauche à droite en tenant serré bas, le roseau libre ("rûh") à l'aide de la main gauche. Quand le tissage atteint quarante ou cinquante centimètres de hauteur, on l'enroule autour de l'ensoupleau. L'ouvrière détend chaîne et tissu, frotte la partie tissée avec une boule ("fâtûsa") de gypse cuit au four et pétri à la main. Il tient lieu d'amidon ; elle frotte ensuite avec une espèce d'étrille ("mhakka") coupée dans la base d'une branche de palmier ("jrîd"). Les fibres fines et serrées en font une brosse dure et permettent d'égaliser la surface du tissu. Ce travail de toilette terminé, le tissu est enroulé autour de l'ensoupleau ; selon que celui-ci fait sur lui-même un tour complet ou un demi-tour seulement, on dit : "tayya" ou "nuss tayya".

L'élevage ovin en Algérie : Enjeux et perspectives
L'élevage ovin constitue une des principales ressources du pays. Les statistiques de 1922 montrent une répartition significative du cheptel : la division d'Alger comptait 1 432 000 têtes, celle d'Oran 1 700 000, et celle de Constantine 824 850 têtes. Ces chiffres témoignent de l'importance historique du mouton dans l'économie algérienne.
Le mouton arabe, bien que constituant un apport principal dans le grand commerce mondial de la viande, présente un gros déchet en boucherie en raison de sa conformation défectueuse. Les efforts pour améliorer la race sont essentiels et doivent attirer toute notre attention. L'aptitude à l'engraissement de ces moutons, qui pourraient à peine subsister dans d'autres conditions, est notable. En effet, un mouton algérien peut donner à Marseille un rendement de 22 kilogrammes de viande nette, une performance remarquable compte tenu de son mode de vie souvent rude.
Amélioration de la race et transhumance
L'amélioration de la race par des croisements a été tentée, notamment avec des mérinos à Laghouat. Cependant, une seconde tentative faite en 1891 échoua complètement, les animaux croisés se révélant incapables de suivre le troupeau. Une hypothèse avancée, bien que gratuite, suggère que la race ovine algérienne actuelle dérive de l'élevage des Romains, qui affectionnaient particulièrement la fameuse laine blanche. Il est crucial d'éviter de reproduire des erreurs passées et d'adopter une approche rationnelle, inspirée des pratiques locales, pour apporter la moindre amélioration.
Les opinions divergent sur l'introduction des mérinos avec des ovins du Sud. Deux thèses opposées divisent les spécialistes sur ce point, notamment celles préconisées par Bernis en 1851, et par les généraux Margueritte et Diétrie. Les expérimentations faites à la ferme de Djelfa et pratiquées durant quatorze ans ont ouvert la discussion sur les meilleures approches. Il est essentiel de se tenir en un juste milieu, en s'inspirant des recommandations de la Commission d'élevage, par sélection en désignant les meilleurs sujets existants et en s'inspirant de la région où elles sont pratiquées pour préserver les caractéristiques robustes de la race ovine.
La transhumance, cette pratique ancestrale de déplacement des troupeaux à la recherche de pâturages, est un moyen d'existence vital pour l'indigène et constitue sa fortune. Cependant, cette pratique n'est pas toujours rationnellement organisée en Algérie. Les transports par voies ferrées sont des moyens essentiels pour l'acheminement du bétail. Les trains de bétail qui passent sont réduits au minimum, alors que "l'on peut faire presque sans perte une traversée de vingt-deux jours". Les efforts doivent être concentrés sur une meilleure organisation des transports pour éviter les pertes et optimiser l'engraissement. Il convient de lui conserver ce moyen d'existence tout en l'améliorant.

L'Aïd Al Ad’ha en Algérie : Entre tradition religieuse et préoccupations urbaines
L'Aïd Al Ad’ha, la fête du sacrifice, qui célèbre le message d'Abraham par le sacrifice d'un mouton à la place de son fils, est une tradition religieuse majeure en Algérie. Cependant, cette fête a parfois perdu son sens spirituel pour devenir un rite profane imposé par les convenances sociales.
Une "ruralisation" des villes contestée
En attendant le rituel, les grandes villes sont devenues d'immenses bergeries. Alger, déjà défigurée par la promiscuité et une hygiène très approximative, est méconnaissable. Depuis deux semaines, la vie a viré au cauchemar ; des troupeaux de moutons parqués un peu partout dans les quartiers de banlieue sont proposés à la vente aux particuliers par des maquignons venus de la steppe. Puis, petit à petit, les ovins prennent possession du centre-ville. Rue Didouche Mourad, les Champs Élysées de la capitale algérienne, le mouton, exhibé avec fierté comme animal de compagnie par les enfants avant de finir au barbecue, prend ses aises. Sur les trottoirs, dans les immeubles, dans les ascenseurs, sur les balcons, dans les salles de bain, et même dans le métro, le mouton est devenu maître des lieux.
Dans certains quartiers, les combats de béliers sont devenus une tradition qui attire les curieux et les amateurs de paris, pourtant prohibés par l'islam. Mais qu'à cela ne tienne, une entorse mineure aux préceptes rigoristes sera vite oubliée. Surtout pour le propriétaire du vainqueur qui encaisse le jackpot ; un bélier aux cornes impressionnantes, champion depuis 2017, a été vendu un million de Dinars (10 000 Euros !). Après avoir échappé au rituel du sacrifice, il sera bichonné par son nouvel acquéreur comme reproducteur dans un « harem » de brebis pour perpétuer la race ! Sur les réseaux sociaux, on partage des photos insolites, comme celle d'un mouton avec une couche-culotte ! ou celle d'un petit troupeau dans le tramway…
À ceux qui dénoncent cette ruralisation des villes, les islamo-conservateurs opposent « nos traditions culturelles et nos valeurs religieuses » pour justifier des pratiques qui ne respectent aucune règle de la vie citadine. Pour avoir dénoncé cette « bédouinisation-islamique qui menace nos villes », l'écrivain Amin Zaoui est lynché sur les réseaux sociaux.
Impact sur l'hygiène urbaine
Le jour de l'Aïd, les cours d'immeubles et les rues deviennent des abattoirs à ciel ouvert. En moins d'une heure, la symphonie de bêlements qui berçait la ville depuis une semaine dans un air de campagne, se tait. L'odeur âcre du sang mal lavé se mélange aux effluves des abats jetés un peu partout, pour déverser sur la ville une puanteur de décharge publique. Il y a quelques semaines, « Alger la Blanche » a pourtant accueilli un colloque sur les « villes intelligentes » ; mais la capitale algérienne, qui ambitionne d'être la première métropole connectée d'Afrique, est encore plombée par les archaïsmes religieux.
Ces pratiques, qui ont dégradé la vie citadine, révèlent la déliquescence de l'État, qui a abdiqué ses prérogatives devant la pression des islamo-conservateurs. Amin Zaoui met en garde : « nous sommes les fidèles héritiers de la culture arabo-bédouine. (…) Si un jour vous voyez des troupeaux de chameaux arpentant les rues d'Alger, ne vous étonnez pas. Le jour des chameaux d'Alger n'est pas loin ! ». Cette interpellation souligne la tension entre la préservation des traditions et l'adaptation à la vie urbaine moderne, un défi majeur pour l'Algérie contemporaine.
transformation de la laine de mouton à Saint-Sauves d' Auvergne
L'élevage ovin et la jeunesse : Des opportunités traditionnelles
Autrefois, les gérants des exploitations dites « biens vacants » possédaient de nombreuses têtes de moutons qui étaient gardées par des jeunes recrutés à titre saisonnier. Ces jeunes, généralement victimes de la déperdition scolaire, gardent les troupeaux qui se déplacent sur de longues distances en quête de pâturage. Cette pratique offrait une opportunité d'emploi et d'apprentissage pour la jeunesse rurale, les initiant aux rudiments de l'élevage et à la vie nomade. Si les contextes sociaux et économiques ont évolué, l'élevage ovin continue de représenter un pilier économique et culturel, nécessitant une main-d'œuvre qualifiée et dévouée.