La résilience : Un chemin de reconstruction face aux traumatismes

Boris Cyrulnik portrait

Le concept de résilience, popularisé notamment par le célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik, est devenu un pilier fondamental de la psychologie contemporaine. Il représente la capacité à « se relever du pire », à renaître de sa souffrance après un événement traumatique. Ce processus, loin d'être une simple résistance au choc, est une dynamique complexe de reconstruction qui s'étend tout au long de la vie. Il ne s’agit pas du développement normal puisque le traumatisme inscrit dans la mémoire fait désormais partie de l’histoire du sujet comme un fantôme qui l’accompagne. La résilience est une qualité humaine qui offre la possibilité de reprendre un cours de vie satisfaisant malgré les blessures.

Qu'est-ce que la résilience exactement ?

Le terme même de résilience est riche de sens et mérite une attention particulière. Il provient du verbe latin resaltare, signifiant rebondir, ou resilire, littéralement sauter en arrière. Scientifiquement, le mot est employé en métallurgie pour décrire la résistance d'un métal au choc, ou en biologie pour expliquer la capacité à vivre dans un environnement malgré ses altérations et les attaques de prédateurs. Cependant, c'est dans le domaine de la psychologie que Boris Cyrulnik a introduit le concept en France, le définissant comme la capacité à faire face à un trauma sans en être affecté ultérieurement, ou à trouver les moyens de se reconstruire après celui-ci.

Plus largement, la résilience est la capacité à poursuivre sa vie après une souffrance ou un choc, définissant une forme de stabilité immédiate ou retrouvée. Cela implique une qualité psychologique qui permet un retour à la normalité, conscient ou inconscient, sans blessure durable. Toutefois, comme le souligne le psychiatre Michel Hanus, la résilience n'est pas une forme d'invulnérabilité. Elle est plutôt la capacité à récupérer une vie humaine malgré la blessure subie, mais sans être obsédé par cette blessure.

Boris Cyrulnik - La mémoire traumatique

Les fondements de la résilience selon Boris Cyrulnik

Boris Cyrulnik, neurologiste, psychiatre, ethnologue, psychanalyste et écrivain français, a lui-même connu le pire dès l'âge de 6 ans, en 1940, ayant été arrêté et déporté enfant. Cette fracture initiale a profondément organisé son existence et sa pensée, le poussant à vouloir remonter à la vie et à comprendre comment d'autres pouvaient aussi se relever de l'horreur.

Il explique qu'on ne peut parler de résilience que s'il y a eu un traumatisme suivi de la reprise d'un type de développement, une déchirure raccommodée. Pour se reconstruire d'un traumatisme (maltraitance, accident, violences psychologiques, psychiques…), il faut tout d'abord se sentir en sécurité. Celles et ceux qui, dans leur passé, se sont sentis en sécurité, auront davantage de résistance à la douleur. Résilience et attachement vont donc de pair.

Selon Cyrulnik, la résilience se construit dans la relation avec autrui, et donc dans les liens d'attachement que l'enfant aura en amont du traumatisme et de ceux qu'il pourra créer dans son processus de reconstruction. Il insiste sur l'importance de chercher les facteurs de protection acquis avant la blessure : l'attachement confiant, l'aptitude à la parole pour faire un réseau amical et social, le niveau intellectuel et social, et l'entourage amical et familial. Ceux qui ont acquis ces facteurs de protection reprendront plus facilement un processus de résilience, tandis que ceux qui ont acquis des facteurs de vulnérabilité, s'ils sont laissés seuls, auront du mal à déclencher un processus de résilience.

Le rôle crucial des tuteurs de résilience

Les "tuteurs de résilience" sont des personnes qui vont guider et soutenir l'enfant. Cyrulnik décrit cela comme le fait que l’enfant résilient ait pu croiser ou accrocher un jour avec un adulte, ou au moins un aîné, qui lui a apporté de l’aide, de l’affection ou de l’estime. Le tuteur de résilience est donc une tierce personne qui va rendre possible la reprise du développement de l'enfant après son traumatisme. C'est grâce à ces figures protectrices que la blessure peut être suffisamment remaniée pour être supportable.

Ces tuteurs peuvent prendre de nombreuses formes : un parent, un enseignant, un ami, un grand-parent, ou même une figure symbolique. Ce qui est fondamental, c'est le lien sécurisant qu'ils offrent, une sorte de "nid" qui permet à l'enfant de se sentir en sécurité et de construire un récit supportable de son histoire.

Concept de tuteur de résilience

La théorie de l'attachement et son application

Dans les années 1950, le psychologue anglais John Bowlby a défini le concept de la théorie de l’attachement comme un champ de la psychologie qui traite des relations entre êtres humains. Boris Cyrulnik a repris ce concept et lui a donné une approche pluridisciplinaire qui intègre des données biologiques, affectives, psychologiques, sociales et culturelles.

Cette théorie est directement applicable aux établissements d’accueil des jeunes enfants et intéresse particulièrement ceux qui vont travailler avec les enfants de manière générale. Pour Boris Cyrulnik, la formation des professionnels qui accueillent les enfants à ces pratiques pédagogiques est indispensable pour favoriser leur développement et contribuer à leur épanouissement.

En 2014, Cyrulnik a créé l’association « Institut Petite Enfance Boris Cyrulnik » dans le but de former les professionnels du secteur de la petite enfance et d’unifier l’accompagnement des jeunes enfants autour de bases communes telles que la théorie de l’attachement, la cognition ou l’éducation. C'est la preuve de l'importance qu'il accorde à la mise en place de structures et de relations sécurisantes dès le plus jeune âge.

Résilience individuelle et collective : Une notion à multiples facettes

Le terme de résilience, au-delà de l'individu, peut être appliqué à une organisation, une communauté, voire une société entière. Selon Pierre d’Huy, consultant, la résilience n’offre pas la possibilité de résister à tout vent et marée, mais est la capacité à créer une structure telle que la crise ou le choc, même totalement imprévisible, puisse être supporté par une entreprise, au point que l’entreprise pourrait même en sortir plus forte. On parle alors de résilience organisationnelle.

Dans le domaine de l'économie, la résilience est la capacité à retrouver la croissance après une crise. Gilles Paquet de l’Université d’Ottawa soutient que la résilience est la capacité à retomber sur ses pieds, à maintenir le cap, à faire fonctionner une organisation ou une entreprise et à maintenir un élément de permanence dans un environnement turbulent.

Le concept s'étend également aux communautés et aux sociétés. Gary Caldwell, sociologue canadien, parle de la capacité à tenir le coup, ajoutant que cette capacité est la responsabilité de tous, et particulièrement de la société civile, trop souvent négligée. Il s’agit de la résilience sociétale, c’est-à-dire la capacité d’une société à tous ses égards et sous toutes ses facettes à surmonter les conséquences d’une attaque tout en préservant sa culture et sans sombrer dans un état de psychose qui donnerait à l’adversaire un goût de victoire.

La résilience dans le contexte géopolitique

La notion de résilience connaît un succès grandissant dans le domaine de la géopolitique, notamment avec l’approche britannique. Elle est la pierre angulaire de la Stratégie de Sécurité Nationale (NSS) présentée au Parlement en mars 2008, où la résilience est définie comme la capacité à réduire le risque d’urgences afin que les gens puissent mener leurs activités librement et avec confiance. Elle repose largement sur la protection des libertés civiles et une forte volonté de ne pas perturber les modes de vie britanniques tout en préservant la cohésion sociale intercommunautaire.

En contraste, la résilience aux États-Unis est perçue comme une capacité à anticiper les risques et à limiter leur impact afin de revenir à l’état antérieur. Le concept américain de Homeland Defense met l'accent sur le risque terroriste, avec une série de mesures préventives qui portent atteinte aux libertés individuelles. La loi Patriot Act, adoptée après les attentats du 11 septembre 2001, en est un exemple marquant.

En France, la résilience est définie comme la volonté et la capacité d’un pays, de la société en général et des pouvoirs publics à faire face aux conséquences d’une agression ou d’une catastrophe majeure, puis à rétablir rapidement leurs fonctions normales dans des conditions au moins socialement acceptables. Le Livre blanc de 2008 sur la défense et la sécurité nationale ajoute que cette définition suppose l’existence d’autorités publiques organisées et une coopération organisée entre les autorités nationales et locales, et entre l’État et les secteurs privés.

Les différentes applications du concept de résilience

Les étapes du processus de résilience

La résilience est un phénomène dynamique et non une simple résistance au choc. Elle se développe en deux étapes distinctes. La première est à court terme et immédiate, pendant la crise et face à l'expérience traumatique. Elle est caractérisée par la mise en place de mécanismes de protection et de défense qui résistent à la désorganisation causée par l'invasion de la réalité. C'est pourquoi la résilience peut se manifester de deux manières : soit un retour à l’état original, ce qui permet un nouveau départ dans le même contexte qu’avant sans difficulté, soit l’établissement d’un état différent, bien que stable, sans que le changement d’état lui-même n’entraîne un nouveau traumatisme.

Le deuxième aspect fondamental est que la résilience de toutes les personnes et de toutes les organisations face à des circonstances similaires n'est pas la même. Il faut donc faire la distinction entre les circonstances d'un choc et la personne ou l'organisation qui en a souffert. Ce ne sont ni les événements passés ni les circonstances de la catastrophe qui doivent intéresser ceux qui étudient la résilience, mais juste la manière dont l'individu ou l'organisation s'engage dans son existence au-delà du traumatisme de l'événement. Boris Cyrulnik explique que la résilience signifie aussi être capable de s'extraire du passé et de ne pas en devenir prisonnier.

Au-delà du traumatisme : Le rôle du récit de soi et de l'espoir

La fabrication d'un récit de soi est essentielle pour remplir le vide de nos origines qui trouble notre identité. On bricole une image, on donne cohérence aux événements, on répare une injuste blessure. Un récit n'est pas le retour au passé, c'est une réconciliation. Ce processus de narration permet de donner un sens à l'expérience traumatique et de l'intégrer dans une histoire de vie cohérente.

Chacun a besoin de héros pour vivre, l'enfant pour se construire, l'adulte pour se réparer. Les héros apportent l'espoir, le rêve, la force. Il est cependant important de faire attention aux faux héros, attiseurs de violence et de haine. L'espoir, la capacité à croire en une aide extérieure ou même en une force divine, joue un rôle non négligeable. Cyrulnik observe qu’aujourd’hui, sur la planète, 7 milliards d’êtres humains entrent plusieurs fois par jour en relation avec un Dieu qui les aide. Il y a certainement une explication psychologique à cette grâce. Ce livre est le résultat de cette quête.

Boris Cyrulnik démontre que même ceux qui ont de graves blessures affectives peuvent les transformer en grand bonheur. Des cas célèbres de résilience, tels que ceux de Hans Christian Andersen, Maria Callas, Barbara, ou Georges Brassens, illustrent cette capacité humaine à rebondir et à transformer la souffrance en une source de force et de créativité. Loin d'être un destin inexorable, la honte, ce poison de l'existence, peut être dépassée. Ni nos gènes ni notre milieu d'origine ne nous interdisent d'évoluer.

tags: #traduction #de #tuteur #de #resilience #boris