
L'argile est le matériau prédominant dans les constructions traditionnelles à travers l'Afrique subsaharienne. Historiquement, les habitations en banco, un mélange de sable argileux et d'eau, ont marqué le paysage, adoptant des formes variées, allant des cases circulaires aux bâtiments rectangulaires. La fabrication du banco est un processus ancestral, débutant par le piétinement de l'argile imbibée d'eau, suivi du remuement à l'aide d'une pelle. Cette technique artisanale met en lumière une compréhension profonde des matériaux locaux et des cycles naturels, notamment avec des superpositions de murs espacées de trois jours pour un séchage optimal. Cette méthode demande même au constructeur de se tenir sur le troisième mur pour ériger le quatrième, soulignant l'ingéniosité des techniques de construction vernaculaires.
Le plafonnage des maisons en banco, plus courant en zone rurale qu'en zone urbaine, implique l'installation de poutrelles de rôniers ou en bois sur les murs, la pose de bâtons découpés selon l'intervalle, et enfin, l'application d'une couche d'argile. Ces constructions traditionnelles subsistent encore aujourd'hui, notamment dans les quartiers périphériques des villes de Casamance, témoignant de leur durabilité et de leur pertinence culturelle.
La Terre Crue, une Solution Durable pour l'Urbanisation Africaine
On redécouvre la brique en terre crue
Les villes africaines connaissent une croissance démographique et urbaine sans précédent. Chaque jour, de nouveaux quartiers émergent pour accueillir une population urbaine en plein essor. Cependant, cette expansion repose majoritairement sur le béton, un matériau dont la production est responsable de près de 8 % des émissions mondiales de CO₂. Face à ce défi environnemental majeur, une alternative se trouve littéralement sous nos pieds : la latérite, cette terre rouge abondante dans de nombreuses régions africaines. Mélangée à du sable et une faible quantité de ciment, la latérite peut être transformée en briques solides et naturellement fraîches, offrant une solution de construction plus écologique.
Longtemps perçue comme un matériau réservé aux populations rurales ou aux constructions "bas de gamme", la terre crue connaît un regain d'intérêt grâce à une nouvelle génération d'architectes et de bâtisseurs. Des personnalités comme Francis Kéré, lauréat du prestigieux prix Pritzker, ont ouvert la voie il y a plus de 25 ans. Kéré a démontré le potentiel de la terre crue en construisant une école dans son village natal de Gando, au Burkina Faso, modernisant les techniques traditionnelles pour créer des bâtiments fonctionnels, esthétiques et respectueux de l'environnement.

À Dakar, l'Institut Goethe incarne cette révolution architecturale. Conçu par Kéré et son équipe, ce bâtiment culturel associe béton et briques de terre stabilisée, illustrant comment la terre peut s'intégrer harmonieusement dans des projets contemporains d'envergure, même pour des institutions internationales. Une autre figure emblématique est Nzinga Mboup, fondatrice du cabinet Worofila, dont les projets résidentiels intègrent les principes de la construction passive, favorisant la ventilation naturelle, l'ombrage et une lumière optimisée. De Gando à Dakar, la terre rouge se transforme en un symbole de progrès qui respecte l'environnement et s'inscrit dans la durée, prouvant que l'innovation ne rime pas toujours avec technologie high-tech, surtout dans un contexte de crise climatique.
Les Tribus de Namibie et Leurs Habitations : L'Exemple des Himbas
La Namibie abrite une diversité de groupes ethniques fascinants, parmi lesquels les Ovambos, les Kavangos, les Hereros, les Damaras, les Namas, les Capriviens et les Bushmen, également appelés San. Ces derniers sont considérés comme les premiers habitants de la Namibie et d'une grande partie de l'Afrique australe. Chasseurs-cueilleurs pendant des millénaires, ils ont laissé derrière eux des peintures rupestres, toujours visibles, témoignant de leur présence et de leur culture ancienne.

Les Himbas, une tribu emblématique de la Namibie, sont particulièrement connus pour leurs mœurs ancestrales et leur mode de vie qui a su préserver ses spécificités. Leur histoire est intrinsèquement liée à celle des Hereros, dont ils étaient initialement une branche nomade, vivant de l'élevage de bétail. À la fin du XIXe siècle, durant la colonisation allemande, une partie de ce peuple fut contrainte de chercher refuge en Angola, où ils durent s'adonner à la chasse et à la cueillette, activités perçues comme déshonorantes et qui leur valurent le surnom de Himbas, signifiant « les mendiants ». Pendant ce temps, le reste des Hereros fut majoritairement christianisé, leur mode de vie se transformant radicalement sous l'influence des troupes allemandes, ce qui créa une nette fracture entre les deux groupes. Autour de 1920, sous la colonisation sud-africaine, une grande partie de la communauté Himba retourna dans le Kaokoland, la « terre lointaine », pour y reformer ses troupeaux et reprendre son activité pastorale.
Aujourd'hui, les Himbas vivent principalement de l'élevage semi-nomade de bétail, se déplaçant pour trouver nourriture et eau pour leurs animaux. L'importance de leur cheptel est telle que l'organisation de leurs campements est centrée sur l'enclos des animaux, les cases étant installées tout autour. Les vaches sont une source essentielle de lait, de viande et d'excréments, utilisés notamment pour la construction de l'habitat, mais elles sont aussi un symbole de richesse et de statut social.

La beauté occupe une place centrale dans la culture Himba, en particulier à travers les coiffures féminines. La manière de se coiffer est révélatrice du statut social. Les petites filles et les jeunes filles portent deux tresses dirigées vers l'avant, qui sont ensuite tournées vers l'arrière lorsqu'elles sont prêtes à être mariées. Les femmes mariées arborent de longues tresses enduites d'un mélange de beurre, d'argile ou de graisse de vache, et d'ocre rouge. Ce même mélange est utilisé pour enduire leur corps, non seulement pour des raisons esthétiques, mais aussi pour se protéger de l'ardeur du soleil, des piqûres d'insectes et de la sécheresse de l'air. Avant de s'enduire, les femmes s'exposent à des vapeurs d'écorces odorantes pour nettoyer leur corps. Elles complètent leur tenue avec des bijoux qu'elles fabriquent elles-mêmes, portés autour du cou, des chevilles et des bras. Hommes et femmes portent principalement un pagne, parfois agrémenté d'une étole de tissu sur les épaules.
La vie quotidienne des Himbas, comme celle d'Urirasera et de sa petite sœur, est rythmée par les besoins de leur troupeau. Après avoir trait les chèvres à l'aube pour le petit déjeuner, les enfants peuvent parcourir une dizaine de kilomètres sous une chaleur et une sécheresse accablantes, bidon d'eau à la main. Le changement climatique impacte de plus en plus durement leur quotidien. Historiquement bergers sédentaires, ils sont désormais contraints de migrer plus fréquemment, environ tous les deux mois, pour trouver des pâturages et de l'eau suffisants pour leurs bêtes. Les filles connaissent parfaitement les plantes comestibles du désert et trouvent des moments de joie en créant des mélodies avec de simples bidons d'eau. Elles ne reviennent au campement qu'au coucher du soleil. Cette immersion dans la vie Himba révèle la symbolique profonde de leurs rites et coutumes, transmises de génération en génération.
Le Défi de l'Urbanisation au Sénégal et la Promesse de la Terre Crue

Au Sénégal, plus de la moitié de la population est désormais citadine. L'urbanisation galopante, particulièrement à Dakar, contraint le gouvernement à redoubler d'efforts pour répondre à une demande croissante en infrastructures et en logements. La majorité des constructions sont réalisées en béton, un matériau jugé peu onéreux mais souvent mal adapté au climat tropical du pays. Le Plan Sénégal Émergent (2014-2035) du gouvernement de Macky Sall vise à réaménager les territoires, développer de nouvelles infrastructures et créer un grand nombre de logements pour faire face à l'afflux de population vers les centres urbains depuis le début des années 2000.
Cependant, ces projets d'urbanisme, majoritairement menés par de grandes entreprises (Sococim, Ciments du Sahel…), privilégient le béton, encouragés par un puissant lobby du ciment. Annie Jouga exprime un regret partagé : "Le lobby du ciment est un lobby fort. De plus, beaucoup restent encore persuadés que le béton est une matière plus solide et mieux adaptée que la terre. Ils pensent que celle-ci est uniquement faite pour des constructions bas de gamme. Pourtant, au Burkina Faso, le Président Thomas Sankara a su imposer la construction en terre et a construit des bâtiments d’envergure. Aujourd’hui, partout dans le monde, on construit en terre et ce n’est pas une architecture de pauvres. Au contraire, ce sont les riches qui construisent en terre parce qu’ils se sont rendu compte de l’intérêt de ce type de construction. Et nous, nous en sommes encore avec nos réticences."
Bien que le béton soit peu coûteux à l'achat, sa fabrication est énergivore. Le secteur du bâtiment est l'un des plus grands consommateurs d'électricité et d'eau au niveau mondial et est responsable d'importantes émissions de chaleur. Il représente 8 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone, selon une étude du Think Tank britannique Chatham House.
La Renaissance de la Brique de Terre Crue au Sénégal

Pour limiter les dégradations environnementales et offrir une meilleure qualité d'habitat, certains architectes de la jeune génération au Sénégal, comme le souligne un reportage de Reuters, souhaitent que Dakar et le pays en général s'orientent vers une construction éco-responsable avec des bâtiments en briques de terre crue. Bien que ce type de construction et ces techniques anciennes soient encore une niche et puissent être plus coûteux que le béton à l'heure actuelle, ils regagnent en popularité.
Doudou Deme, qui valorise l'architecture moderne avec son entreprise Elementerre, spécialisée dans la fabrication de briques en terre, témoigne d'un intérêt croissant. Il travaille sur plusieurs chantiers et constate un engouement pour ce type de construction écologique et durable, bien qu'il estime que son entreprise seule ne pourra pas résoudre le déficit de logements urbains à Dakar. Il est convaincu que l'attrait pour la terre crue serait bien plus important si les pouvoirs publics donnaient l'exemple. En 2019, il déclarait au Quotidien : "Chacun à son niveau doit faire ce qu’il a à faire. Mais à partir du moment où l’État construit en terre, les gens se poseront beaucoup moins de questions." Elementerre ambitionne d'ailleurs d'automatiser sa production pour passer de 1 000 à 4 000 briques par jour.
On redécouvre la brique en terre crue
Nicolas Rondet, architecte français basé au Sénégal et cofondateur du cabinet Worofila, s'efforce de minimiser l'utilisation du béton dans ses projets. Il souligne qu'au Sénégal, la production de ciment implique l'abattage de précieux baobabs, car le calcaire nécessaire à la fabrication du ciment se trouve souvent sous ces arbres emblématiques. En 2002, la société sénégalaise Les Ciments du Sahel a implanté une cimenterie à De Bandia, l'une des plus belles forêts de baobabs du Sénégal, et exploite une vingtaine de mines à ciel ouvert dans les environs pour l'approvisionnement en calcaire.
Le cabinet Worofila, également spécialisé dans la conception bioclimatique, a été sélectionné pour un Ashden Award, un prix britannique qui récompense les solutions climatiques mondiales. La terre régule naturellement la chaleur et l'humidité, ce qui en fait un matériau idéal pour les climats tropicaux. Les briques de terre crue réduisent non seulement la pollution des cimenteries et la demande en électricité, mais elles permettent également de maintenir la fraîcheur à l'intérieur des habitations. Le béton, thermiquement inconfortable, transforme les logements urbains en véritables fournaises, où les températures peuvent facilement atteindre 38°C en journée.
Nzinga Mboup, supervisant la construction d'une maison à plusieurs étages dans le quartier de Ngor, explique comment les briques rouges en terre crue compressées sont coupées en deux et dépassent de la façade, créant une esthétique distinctive tout en apportant ombre et fraîcheur. Ces briques de nouvelle génération sont fabriquées à partir d'un mélange de latérite, de sable, d'eau et de seulement 8 % de ciment, ce qui les rend significativement plus écologiques. Pour l'isolation acoustique, des blocs de typha sont utilisés. Ce roseau très envahissant, principalement trouvé dans le fleuve Sénégal et considéré comme un fléau pour les populations locales, est déchiqueté, compressé, puis placé entre les étages. Avec ces constructions véritablement écologiques, les acteurs du secteur espèrent freiner le développement anarchique de certains espaces dans les grandes villes du pays, et à Dakar en particulier. Au cours des vingt dernières années, le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP) a connu une croissance constante. Le développement de l'habitat représente aujourd'hui 11 % du PIB du Sénégal, et d'ici à 2025, 10 000 logements par an devraient être construits, offrant un potentiel immense pour l'adoption de pratiques de construction plus durables.