La trogne ne désigne pas une essence, mais le résultat d’une technique d’exploitation particulière. Celle-ci consiste à étêter un jeune arbre ou ses branches maîtresses (à une hauteur généralement comprise entre 2 et 3 mètres) puis à récolter régulièrement les rejets qui surgissent après chaque émondage suite au réveil des bourgeons dormants. Elle se pratique majoritairement sur les feuillus. Loin de mutiler les arbres, l’étrognage favorise la production de nouveaux rameaux et stimule leur croissance. La réduction régulière de l’ampleur de l’arbre le rend moins vulnérable aux aléas climatiques et facilite son insertion dans l’espace agricole. Cette pratique tisse un lien fort entre la nature et l’être humain. C’est un acte de confiance envers le végétal qui repartira de plus belle, une fois taillé. La trogne produit beaucoup plus de bois et de biomasse qu’un arbre ordinaire.

Origines et Nature du Génie Végétal
La nature produit « naturellement » des trognes. Bien avant qu'ils ne soient taillés par les humains, les arbres ont été confrontés aux dommages naturels causés par les tempêtes, le givre, la glace, les avalanches, les crues, la chute de rochers ainsi que la dent des herbivores. Au cours de cette longue évolution, les feuillus, notamment, ont acquis la faculté étonnante de se régénérer à partir de bourgeons dormants situés sous leur écorce. Stimulés, suite à un stress (casse, coupe, abroutissement), ces bourgeons se réveillent pour former de nouvelles branches. En pratiquant le taillis et l'étrognage, les hommes ont eu l'idée géniale d'utiliser cette incroyable faculté du génie végétal. Coupés à faible hauteur par le castor, saules, peupliers, frênes, ormes repoussent comme des mini-trognes naturelles. En Guyane, en mangeant les feuilles de Pterocarpus officinalis, l'hoatzin, oiseau ruminant, crée des trognes sur lesquelles il peut installer son nid.
Dans les montagnes, les arbres broutés au-dessus de la couche de neige repartent en se ramifiant et en émettant de nouvelles branches. Les trognes ou arbres têtards, trognard, escoup, hautain, chapoule, émonde, ragole, tronche, gueule, mère-souche, arbre à fagots, sont une source de biodiversité dans nos campagnes. On les trouve dans tous types de paysages : montagne, plaine, colline, champ mais aussi en ville. Ces sculptures végétales sont un patrimoine précieux à plus d’un titre, hérité de l’idée de récolter plusieurs fois le houppier d’un même arbre, au cours de sa vie.
La minute d'oncle Michel #39 Les arbres têtards
Fonctionnalités et Usages des Trognes
La trogne est un arbre taillé périodiquement à la même hauteur pour produire durablement du bois, du fourrage ou des fruits. Ce n’est pas l’essence de l’arbre qui fait la trogne mais sa taille régulière. Entre le têtard et l’émonde, il existe une multitude de combinaisons : une trogne peut avoir plusieurs têtes, plusieurs troncs, plusieurs bras. Après chaque recépage (taille), surgissent des bourgeons latents qui donnent de nouveaux rameaux (suppléants) et des bourrelets de recouvrement se forment au niveau des branches coupées. Ces tissus vivants recouvrent plus ou moins les coupes et préparent de nouveaux bourgeons. Au fil des recépages, la formation des bourrelets génère des replis et des boursouflures qui donnent aux trognes cette allure particulière. La trogne est l’arbre "paysan", utile par excellence, que l’on taille avec assiduité pour en tirer le maximum de profit, ou en contenir le développement, tout en respectant au mieux ses exigences biologiques.
Le concept même de trogne traduit cette vision totale de l’arbre qui sert à tout et dont on ne laisse rien perdre : branches, rameaux, fruits et feuillages, perches, fagots et brindilles, autant d’intérêts et de profits fournis par un unique capital fixe : des racines et un tronc. Cette analyse "capitaliste" de l’arbre nous éclaire sur le potentiel considérable dont nous pourrions disposer en développant et en gérant notre patrimoine arboré de proximité, en le faisant fructifier et fournir à profusion énergie, matières premières, fertilité pour les sols, vitalité à nos milieux et paysages.
Biodiversité et Écosystèmes Aériens
Grâce aux trognes, on protège la biodiversité. Écosystèmes à part entière, les trognes sont de véritables refuges de biodiversité. Comme les haies, elles sont essentielles à la vitalité des corridors écologiques. En effet, en vieillissant, les trognes se creusent et les cavités de leur tronc offrent le gite et le couvert à de nombreuses espèces rares et menacées : oiseaux (passereaux, rapaces), mammifères (chauve-souris, écureuil, loir…), batraciens. Sans oublier les insectes et autres invertébrés auxiliaires qui s’installent volontiers dans ces vieux arbres. Les arbres trognés fournissent enfin des services agroécologiques très bénéfiques à l’équilibre et la fertilité des sols. Ils contribuent aussi au stockage de carbone. En effet, grâce au renouvellement cyclique de leur houppier, les trognes offrent de grandes capacités de stockage du carbone émis par les activités humaines.

L’apparition de cavités, consécutives aux diverses tailles, s’accompagne de la formation de terreau issu de la décomposition du bois, de l’apport de matériaux organique et minéral par le vent et les oiseaux. Ce terreau, aussi appelé "sang de trogne", est une matière précieuse, il était autrefois récolté pour préparer les semis et enrichir le potager. Le têtard est également un lieu de vie et de ressources pour de nombreuses espèces animales et végétales. En vieillissant, ces arbres se creusent, la partie centrale se dégrade alors que la périphérie continue de se développer. D'abord, au niveau de la "tête" de l'arbre, la décomposition des feuilles, les particules apportées par le vent et l’accumulation des fientes d’oiseaux participent à la formation d’un terreau spécifique favorable au développement d’une flore dite épiphyte (fougères, fleurs sauvages, arbres et arbustes, mousses, lichens…).
Pratiques de Taille et Entretien
La taille d’un arbre en têtard s’effectue plusieurs années après la plantation, ou dès que le diamètre a atteint 5 à 10 cm. L’étêtage est réalisé à la hauteur voulue. La coupe de la tige principale doit être nette pour que la reprise se fasse bien en couronne autour de la section. Il est également nécessaire d’élaguer complètement le sujet pour éviter qu’il ne parte en "buisson". Cette opération pourra se répéter les premières années si une repousse de gourmands se fait sur le corps de l’arbre. Les autres étêtages pourront se faire tous les 3 à 4 ans pour bien former la "tête" de l’arbre. Après la formation de la "tête", l’entretien d’un arbre têtard est réalisé à intervalle régulier.
L'essence de l'arbre détermine la périodicité : les tailles des bois durs comme le chêne, peuvent êtres espacées de 10 ans. Pour les bois à croissance rapide, comme le saule et le peuplier, il est conseillé de tailler tous les 4-5 ans. Par exemple, un saule osier est taillé tous les ans. On estime que les tiges ne doivent pas dépasser 15 cm de diamètre. Il faut veiller a toujours couper au même endroit pour ne pas perturber l’arbre et détruire les réserves accumulées dans la tête. Comme pour toute taille sévère d’un arbre, l’exploitation du têtard est réalisée préférentiellement entre la mi-novembre et la mi-mars, quand la sève et les réserves sont descendues dans les racines.

La Trogne dans le Paysage Moderne
La motorisation de l’agriculture, l’avènement des énergies fossiles, la dépopulation des campagnes et la désaffection des arbres champêtres ont précipité nombre de trognes dans l’oubli. La production de bois est toujours profitable aux plus entreprenants. Pourtant, les paysans ont arrêté d'utiliser le bois d'émondage et c'est toute une culture de l'arbre qui a failli s'éteindre. Même si dans certaines régions bocagères ou de montagne, la coutume est restée vivace, beaucoup de trognes ont été abandonnées. Dans le meilleur des cas, elles reprennent sans dommage une forme libre et un aspect naturel, à tel point que seul le regard initié peut les distinguer. Mais le plus souvent, lorsqu'une trogne cesse d'être taillée, ses branches grossissent, s'alourdissent et elles offrent une prise au vent qui sous l'effet du déséquilibre, menace l'intégrité de l'arbre tout entier.
La disparition des trognes est aussi extrêmement accélérée par l’exploitation abusive qui en est pratiquée. Le bois des arbres champêtres est très recherché et particulièrement les arbres de bocage ou de trognes pour leur "bois de loupe", devenu rare et d’une très grande valeur commerciale. Une valeur sous-estimée par le passé. Cette adaptation de l’arbre à des usages agricoles s’applique à la plupart des feuillus, plus rarement sur des conifères. Les agriculteurs, les collectivités, les professionnels du paysage ou les particuliers redécouvrent progressivement l’étêtage des arbres. C’est une usine à biomasse et à biodiversité.
Vers une Gestion Durable
Le BRF (Bois Raméal Fragmenté) est un broyat de rameaux verts et de petites branches fraîches, utilisé comme paillage ou incorporé au sol. Leur utilisation semble être une voie intéressante pour restaurer la vie des sols cultivés. L’usage du fagot ayant quasiment disparu, les rejets d'un diamètre inférieur à 10 cm, récoltés lors de la taille des arbres têtards sont bien souvent brûlés. Ils trouvent avec le BRF un nouveau débouché en accord avec les nouveaux enjeux agro-environnementaux (eau, sol, biodiversité, énergie,…) et attentes sociétales.
La taille en ragosse consiste en l’élagage des branches latérales au ras du tronc. Les ragosses ou émondes sont des formes spécifiques à la Bretagne, en particulier au bassin rennais. Les branches récoltées étaient utilisées en fagot puis à maturité, le fût servait à du bois d’œuvre (charpente notamment) ou des bûches de bois de chauffage. Candélabre de hêtre au Pays Basque. Le candélabre est une trogne à plusieurs têtes : lors de la taille de formation, l’arbre n’a pas été totalement étêté, on a coupé ses branches charpentières. Les plus fameux candélabres sont les hêtres de la forêt d’Iraty au Pays Basque, autrefois utilisés pour la production de charbon de bois pour les fonderies d’acier et comme bois d’œuvre pour la construction navale.

L'Arbre Transgénérationnel
On peut dire qu'une trogne, est un arbre transgénérationnel car il est à la fois vieux et jeune, vivant et mort. Il est capable de réunir tous les âges de la vie. Un arbre creux ou porteur de champignons ne signifie pas qu’il est mort ni qu’il va dépérir rapidement. En effet, le bois mort est au centre de l’arbre, le bois vivant, où circule la sève, est en périphérie du tronc, juste sous l’écorce. Taillés annuellement, les saules, aussi appelés osier, produisent des brins souples et droits utilisés en vannerie. Au-delà de la production de paniers et autres objets tressés, ces rejets servaient également à lier les sarments de vignes et les gerbes de blé. Aux principales fonctions s’en ajoutent d’autres répondant à une logique d’aménagement (fixer les berges, calmer l’ardeur des eaux,…) ou à divers emplois domestiques (tuteurage dans les vignes et les vergers, parcage du bétail,…).
Enracinés dans le temps, les trognes sont des arbres de la modernité ! Leur polyvalence permet de couvrir des besoins économiques, écologiques et esthétiques en répondant aux enjeux climatiques. La trogne rassemble tous les aspects de la diversité : diversité des milieux, des paysages, des formes, des usages, des produits. L'arbre en trogne devient un véritable écosystème qui s'enrichit en vieillissant. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, il offre une très grande longévité même s'il se creuse au centre, puisque sa sève se concentre vers sa périphérie. Le cœur de l'arbre qui se décompose fournit un excellent terreau appelé le "sang de la trogne". Le trognage a évidemment pâti du développement de l’agriculture intensive, de la disparition du bocage, de la généralisation des énergies fossiles et de la mondialisation des articles manufacturés. Découvrez l'histoire de la trogne, ses caractéristiques et surtout son sens de l'accueil de multiples espèces, qui font d'elle un habitat privilégié de la biodiversité !