Jacques Lecomte et la Résilience : Un Regard Profond sur le Tuteur de Vie

Portrait de Jacques Lecomte

Le concept de résilience, bien que de plus en plus omniprésent dans le discours public, revêt une profondeur et une complexité souvent mal comprises. Jacques Lecomte, figure majeure de la psychologie positive en France, a apporté une contribution essentielle à cette compréhension, notamment à travers sa mise en lumière du rôle fondamental du "tuteur de résilience". Loin des simplifications et des injonctions hâtives, son travail invite à une réflexion nuancée sur la capacité humaine à se reconstruire après un traumatisme, et sur les conditions nécessaires à cette renaissance.

La Résilience : Au-delà de la Simple Résistance

Le terme "résilience" est emprunté à la métallurgie, où il désigne le retour à l’état initial d’un élément déformé, sa résistance au choc. Historiquement, le mot est apparu en anglais en 1626, dérivé du latin resilientia, pour décrire l’écho qui rebondit. Dans les sciences humaines et sociales, cette notion a évolué pour décrire la capacité observée chez certaines personnes à surmonter des traumatismes graves vécus pendant leur enfance.

Les premières approches psychologiques de la résilience sont nées dans les années 1940 avec les études menées par René Spitz et Anna Freud sur les enfants placés en orphelinat ayant vécu des traumatismes pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces observations ont montré comment le développement de l’enfant a tendance à cesser suite à une carence affective, comme le souligne Cristina Castelli en 2015. Par la suite, dans les années 1970, la théorie de John Bowbly (1980) sur le lien d’attachement a dessiné la voie vers l’élaboration du concept de résilience qui est apparu pour la première fois en 1984 dans une étude d’Emmy Werner (Stanislaw Tomkiewicz, 2004).

En France, la notion de résilience a été popularisée par Boris Cyrulnik, qui a pris appui sur son propre traumatisme - ayant été témoin à 6 ans de la rafle à la grande synagogue de Bordeaux en 1944, où ses parents, juifs, furent embarqués et périrent en déportation - pour devenir le chantre de la résilience que l'on connaît.

Cependant, Jacques Lecomte met en garde contre une généralisation abusive et une interprétation simpliste de la résilience. Il observe que le terme est repris de manière extensive dans de nombreux domaines : les Fermes d’Avenir évoquent des fermes « résilientes », plus adaptées au climat et sobres en eau ; le journal La Croix parle de « résilience » pour fêter ses 140 ans, l'associant à la longévité ; Jean Castex annonce « un plan de résilience » au sens de résistance et de protection, un terme repris par Emmanuel Macron et commenté par Le Figaro comme « la dernière trouvaille sémantique du quinquennat ».

Cette généralisation, si elle change le regard sur le malheur, risque de vider la notion de sa substance, de lui retirer sa gravité, ou de l’instrumentaliser, surtout si l'on ne distingue pas entre responsabilité personnelle et responsabilité collective. La résilience n’est pas une injonction, car c’est une violence pernicieuse que de faire peser sur la victime seule la responsabilité de s’en sortir. Il n’y a pas une bonne ou une mauvaise façon de réagir à l’adversité, et ceux qui s’écroulent n’y mettent pas de la mauvaise volonté. La résilience n’est pas une qualité dont on peut s’enorgueillir.

Schéma illustrant le processus de résilience

Les Conditions d'un Processus de Résilience Réussi

La résilience est ainsi vécue comme un processus qui permet de se développer et de vivre de manière acceptable « en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative ». Ce n’est pas tout à fait pareil que de qualifier de résiliente toute personne optimiste et dynamique face aux inévitables petits tracas du quotidien. La résilience, en tant que processus, vise une restauration de la personne en tant que sujet responsable, sans être ni soumission de la victime à ce qu’on lui a infligé, ni révolte confuse avec son lot de violences réactives. Cette réparation n’a rien d’automatique et relève parfois du miracle.

Jacques Lecomte, fort de son histoire de vie particulière, marquée par des moments très douloureux dans sa jeunesse, apporte une crédibilité supplémentaire à son affirmation qu'aucune personne n'est irrécupérable, qu'aucune situation n'est désespérée. Il identifie plusieurs conditions essentielles pour qu'une personne ait la chance de retrouver, non pas son état initial, mais la possibilité de continuer sa vie et de lui donner un sens.

1. Être Équipé d'une Bonne Vitalité

Certains enfants ont plus de santé que d’autres, mais ne sont pas pour autant plus méritants. Nous ne sommes pas égaux face à l’adversité. Le même événement peut broyer des vies, alors que d’autres personnes vont puiser en elles une énergie prodigieuse pour rebondir. La bonne nouvelle est que la résilience se travaille, le cerveau humain étant paraît-il élastique, avec des connexions neuronales anti-déterministes.

2. Pouvoir Raconter

Certaines personnes ont eu l’opportunité de faire de leur traumatisme un récit, un spectacle, une œuvre d’art. Elles ont pu ainsi se confronter à leur histoire puis la mettre à juste distance, par une mise en scène, de la poésie, de l’humour, etc. Elles ont maintenu vivant le souvenir de ce qu’elles ont vécu tout en sortant de leur inhibition de victime. Elles ont reçu l’autorisation de parler, et non l’obligation de parler, ni, à l’opposé, l’obligation de se taire. On pense à ces survivants des camps de concentration à qui, tacitement, on demandait d’oublier et d’être gai. Avant de pouvoir raconter, il faut parfois faire émerger à la conscience ce qui s’est passé il y a longtemps, en retrouver les traces dans le corps, revivre une émotion enfouie, la mettre à jour, comprendre ce qui s’est passé. Différentes thérapies ou techniques peuvent y aider.

3. Rencontrer un Tuteur de Résilience

C'est ici que le travail de Jacques Lecomte prend toute sa dimension. Il écrit qu’« un être en souffrance peut créer du sens dans son existence lorsqu’il a la possibilité de s’appuyer sur d’autres êtres qui sont en lien avec lui. Certains, notamment parmi les travailleurs sociaux [ou les enseignants], sont de véritables ‘’tuteurs de résilience’’ qui jouent un rôle central dans l’émergence de la résilience d’autres êtres humains : ils constituent un repère solide pour autrui tout en le laissant se développer à sa manière ».

Le tuteur de résilience représente une ressource externe importante, comme le souligne Bernard (2011). La réflexion sur les tuteurs de résilience provient de l’approche médicale de la résilience en santé publique et s’inscrit aussi dans l’approche psycho-dynamique. Plusieurs auteurs soulignent l’importance des tuteurs de résilience dans le développement d’un parcours de résilience individuelle (Cyrulnik, 2003 ; Anaut, 2005 ; 2015 ; Kone, 2021 ; Teneau, 2021). C’est l’association d’avoir acquis des ressources internes et la présence de ressources externes comme le tuteur de résilience dans notre environnement, qui permet de créer une nouvelle dynamique chez l’individu face à sa situation. Autant dans un contexte organisationnel qu’individuel, les tuteurs de résilience sont des acteurs clés pour orienter des trajectoires de la résilience (Teneau, 2021).

La notion de tuteur de résilience renvoie notamment à l’idée du tuteur en tant que protecteur de la jeunesse, de l’autorité et de l’adoption (Koninckx & Teneau, 2010). Afin de se reconstruire dans un parcours de résilience, l’individu doit tisser des liens, faire confiance à autrui et rompre cette spirale d’isolement en acceptant sa situation douloureuse pour se diriger vers une transformation (Bernard, 2011). Des attitudes pro-sociales, c’est-à-dire d’ouverture et des qualités relationnelles, seront nécessaires pour établir ce contact (Bernard, 2011). De plus, la mobilisation des capacités adaptatives et à penser de l’individu intervient au moment où il va pouvoir tisser de nouveaux rapports. Ces tuteurs de résilience peuvent correspondre à des membres de la famille, d’une communauté ou amis avec qui il y a un lien fort (Bernard, 2011). Notons que la signification de ces tuteurs pour les individus doit être particulière et significative pour favoriser la résilience des individus (Koninckx & Teneau, 2010).

Ainsi, si ce lien est présent, la famille représenterait le premier environnement ressource de l’individu. En effet, ce sont les premiers à appréhender la souffrance liée à la situation de l’individu et ce sont les premiers aussi à pouvoir remédier à une reprise de son développement interne (Bernard, 2011). Les individus résilients ont nécessairement dû développer des capacités relationnelles dans leur parcours et notamment une capacité à rechercher et à accepter le soutien (Bernard, 2011). Cette capacité à rechercher et à accepter le soutien se rapproche des stratégies de coping de Muller et Spitz (2003) avec le soutien instrumental et le soutien émotionnel. La première représente vraiment la capacité à aller chercher du soutien auprès d’un tuteur de résilience ou d’un accompagnement spécialisé. Le rôle majeur des tuteurs de résilience et de l’environnement dans le développement d’une capacité de résilience résulte d’un processus évolutif, dynamique et varie selon les circonstances et l’environnement de l’individu (Manciaux, 2001 ; Coutu, 2002). De plus, tout individu peut devenir résilient à l’aide d’un accompagnement réalisé par ces tuteurs (Anaut, 2005 ; 2015).

Un tuteur de résilience accompagne, entoure, soutient, accueille inconditionnellement, même le silence, même les rechutes. Il inspire confiance et fait confiance. Yazid Kherfi, qui fut un délinquant et braqueur avant d’initier la Médiation Nomade dans les quartiers et de devenir enseignant à l’Université, remercie encore cette « autre famille qui lui a fait confiance ». Le témoignage de son parcours singulier montre à quel point ce qui pousse à être délinquant, comme à ne plus l’être, est ténu et hasardeux : aucun parcours n’est tracé d’avance, ni irréversible.

La résilience : des écosystèmes aux humains | Lyne Morissette | TEDxQuébec

4. S'engager dans un Projet qui a du Sens

Après un premier apaisement lié à une écoute de qualité, la personne en parcours de réparation peut mesurer ses ressources et chercher quels projets, même modestes, l’aideront à reconstruire sa vie : aider d’autres victimes, s’engager dans l’éducation, se battre pour obtenir justice, ou tout autre projet constructif. Elle passe ainsi de « qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? » à « je suis la victime d’une violence énorme » et enfin à « cette dure réalité fait partie de ma vie, mais aujourd’hui, qu’est-ce qui dépend de moi et qui pourrait être utile, à moi, à d’autres ? » On pense à Georges Salines et Azdyne Amimour qui écrivirent à deux le livre « Il nous reste les mots » après le Bataclan, un dialogue entre le père d’une victime et celui d’un terroriste. Le lien est la facette interpersonnelle, le sens est la facette intrapersonnelle. Finalement, cela rejoint les besoins de chaque enfant.

Les Enseignants comme Tuteurs de Résilience

Jacques Lecomte insiste particulièrement sur le rôle des enseignants en tant que tuteurs de résilience. Il regrette que l’affectivité à l’école soit un tabou, malgré la peur des débordements. Pourtant, le désir de plaire à l’enseignant est un tremplin sur lequel les élèves peuvent rebondir.

Les enseignants peuvent avoir une forte influence sur les élèves, tant dans le sens positif que négatif. Les enseignants tuteurs de résilience ont l’art de valoriser les réussites, le don de mettre en valeur les aptitudes et centres d’intérêt de l’enfant pour le faire progresser. Jacques Lecomte rapporte de nombreux exemples d’adultes qui ont connu, dans leur enfance, un enseignant qui a changé le cours de leur vie. Par exemple, un enfant d’une école primaire qui n’aimait pas l‘école avait été déclaré « responsable des animaux familiers » de l’école par un de ses enseignants qui avait repéré son amour pour les chiens. Cette responsabilité impliquait de prendre soin de divers animaux de l’école, d’écrire un petit manuel sur les soins à donner aux animaux, qui a été finalement relié et placé dans la librairie de l’école, et de parler à toutes les classes des soins aux animaux.

Lecomte cite Allen Larès, spécialiste de la violence des élèves à l’école, pour expliquer le déni de l’affectivité : « Ce déni de l’affectivité se comprend à la lumière de la peur qui l’origine : la peur des “débordements” de l’affectivité. » Les enfants qui ont le malheur de vivre dans un désert affectif, qui ne reçoivent pas dans leur famille de retour positif sur leurs activités scolaires, ont besoin de trouver une personne qui les encourage dans leurs tâtonnements, les félicite pour leurs réussites et leur indique comment dépasser leurs erreurs sans condamnation ni dédain. Jacques Lecomte invite les enseignants à dépasser le tabou de l’affectivité à l’école car, selon lui, le désir de plaire à l’enseignant est un tremplin sur lequel les élèves peuvent rebondir. D’autant plus que l’altruisme, le fait de donner à autrui, de lui faire plaisir est à la fois une manifestation et une source de résilience.

Par le lien qu’il établit avec l’élève, l’enseignant permet à l’enfant de créer du sens, il l’invite à se projeter dans l’avenir, à donner une direction et une signification à son travail scolaire, voire à son existence. Car en agissant ainsi, l’enseignant ne fait pas qu’insuffler à l’élève le désir de lui faire plaisir, il permet aussi à ce dernier de découvrir que, contrairement à ce qu’il avait pu croire jusqu’alors (ce qu’on lui avait fait croire ?), il lui est possible d’obtenir de bons résultats ; contrairement à ce qu’il ressentait, il peut éprouver du plaisir à la découverte du savoir.

Jacques Lecomte cite plusieurs sondages menés auprès d’élèves desquels il ressort qu’un enseignant est d’autant plus efficace dans sa fonction première qu’il sait dépasser celle-ci. L’enseignant ne peut se contenter d’être un simple transmetteur de connaissances, même auprès des enfants issus de la population générale. S’en tenir au rôle strict d’enseignant contient un message implicite, perçu par les enfants et les adolescents, à savoir : « La discipline que je vous enseigne est plus importante que vous-mêmes. »

D. Aspy et F. Roebuck ont choisi au hasard 25 enfants de six ans travaillant avec un enseignant à haut niveau d’interactions facilitantes et 25 autres enfants du même âge ayant un enseignant à bas niveau d’interactions facilitantes. Or, ces simples messages aidaient les jeunes à apprendre à lire plus rapidement ! Ceci est encore plus vrai chez l’enfant en souffrance. En effet, soulignent les auteurs, « la relation avec le professeur semble une condition sine qua non de l’apprentissage. Un professeur avec qui l’on ne s’entend pas ne donne pas envie de se confronter au travail ».

Jacques Lecomte rapporte l’histoire d’un élève reconnaissant envers une enseignante : « Pourquoi aurais-je appris des leçons ou fait des devoirs puisque je ne comprenais rien à rien ! C’est faux ! Et voici que je voulais vous plaire, vous faire plaisir, vous prouver que vous n’aviez pas tort de me faire confiance. Bien sûr, j’ai eu des moments de doute, mais je me suis aperçu que, si je les apprenais, ces leçons, eh bien, je les savais ! Vous m’aidiez, et vous m’encouragiez. Aujourd’hui, je peux me targuer d’avoir une bonne situation que j’estime vous devoir. » Il ajoute : « Dans cette rencontre fondatrice, M. C. Ceci est simple à comprendre. Humaine, tout simplement, ce qui n’est pas si extraordinaire, en fin de compte. Elle ne lui a jamais fait de reproches concernant ses retards, ses endormissements en classe, ses vêtements sales. Plutôt que de faire lui-même, il facilite l’action de l’autre. Merci. » Il cite aussi une autre Maria : « Dès que je franchissais le seuil de votre classe, ma vie ralentissait puis s’arrêtait. […] Et surtout votre regard, ce regard positif que vous avez su porter sur moi. Un regard qui savait si bien dire : “Vas-y, tu peux !” » Ceci est, pour Rogers, l’attitude la plus importante. Le titre de leur ouvrage est d’ailleurs on ne peut plus clair : « On n’apprend pas d’un prof qu’on n’aime pas ». L’impact d’un enseignant peut susciter des vocations.

La Résilience : Un Chemin Parfois Semé d'Embûches

Le processus de résilience s’avère une épreuve en soi, longue, avec ses hauts et ses bas. Le traumatisme ne s’efface pas magiquement grâce à quelques conseils. En 2016, des chercheurs de l’Université de Genève ont prouvé que les traumatismes - viol, maltraitance, guerres - laissent une trace sur l’ADN des victimes. Cette cicatrice, mesurable, se transmet jusqu’à au moins trois générations, mais peut également s’atténuer. « Ce que l’on vit, et la manière dont on gère les événements difficiles, va laisser une réaction sur l’ADN, commente le Dr Belleux. La résilience, notamment, aura le pouvoir de soigner la personne concernée, ainsi que sa descendance. […] Mais il n’existe pas de canevas type pour savoir quel individu aura plus ou moins de facilité à développer des capacités de résilience. »

La Fidélité au Trauma

Dans un groupe qui a connu un traumatisme, il peut exister une sorte de « fidélité au trauma », collectivement entretenue et qui pollue le regard sur le présent. É. M. raconte une expérience dans un collège : « Des profs m’ont décrit un récent évènement en me disant “le couloir était à feu et à sang”. À la pause, je m’en inquiétai auprès de la directrice. Elle m’expliqua qu’il s’agissait d’une manifestation un peu bruyante d’un groupe de collégiens suite à une altercation, mais l’incident fut ponctuel et sans fait grave. Mais elle m’informa que douze ans avant, certains de ces profs avaient vécu une agression physique à l’entrée du collège. L’ordre était rétabli depuis longtemps, les élèves n’étaient plus les mêmes… mais le trauma était toujours là. »

Les Dangers d'une Résilience Instrumentalisée

Jacques Lecomte s'insurge contre l'idée que les épreuves sont une chance. « Non les épreuves ne sont pas une chance. Non, une bonne guerre ne forme pas la jeunesse. Les guerres tuent, mutilent, détruisent des familles, appauvrissent les pays. Ce qui aide, ce n’est pas le traumatisme, c’est tout ce qui est mis en place pour vivre quand même ; ce qui aide ce n’est pas la souffrance, c’est toute l’énergie déployée pour renaître de cette souffrance, lui donner un sens. Oui, ce cheminement-là, quand il a été possible, peut rendre plus solide et témoigner d’une foi en la vie et en l’amour plus forts que la mort et la destruction. »

Illustration des dangers de la résilience instrumentalisée en entreprise

Il met également en garde contre la surmédiatisation de certaines histoires de vie érigées en modèles, car la résilience n’est pas une vertu d’excellence à copier, avec de mauvais élèves qui n’y arriveraient pas. Un drame intime surmonté ne devient pas un trophée qui donnerait le droit de snober les autres.

Sous la bannière de la résilience, il y a parfois, en particulier chez les tenants du néolibéralisme, le message « quand on veut, on peut ». Les responsables politiques appellent à ne pas subir, mais à s’adapter à plus de rusticité, à devenir une nation plus forte face aux difficultés à venir. Finalement, ils préparent à "avaler des couleuvres", plutôt qu’à élucider les causes des problèmes et à mettre en place des politiques efficaces pour y remédier. Qu’en est-il de la solidarité, de la réduction de la fracture sociale, de l’égalité des traitements et d’une politique écologique à la hauteur des enjeux ?

Le monde du travail s’est aussi emparé de cette notion de résilience. La capacité à rebondir suite à un licenciement, à une détérioration des conditions de travail est forcément intéressante. Les personnels dits résilients coûtent moins cher en soins, supportent mieux les contraintes, sont moins revendicatifs. The Resilience Institute l’a bien compris, qui transmet ses techniques aux managers pour que leurs équipes passent les caps difficiles avec plus de sérénité, aidés par les tuteurs de résilience efficaces que sont les coachs. « Notre approche n’est pas thérapeutique, mais préventive. Elle vise à mobiliser toutes ses ressources plutôt qu’à subir et souffrir », précise Alexia Michiels, associée du Resilience Institute en Europe. Mais est-ce que l’entreprise est interrogée sur son management global, sur la place des syndicats, sur sa politique salariale, sur la responsabilisation de ses personnels ? Hiérarchiser les êtres humains en les jaugeant à l’aune de leur capacité psychique à rebondir déresponsabilise les institutions de leur propre violence institutionnelle.

É. M. illustre ce propos avec une expérience de formatrice : « Une école de commerce demande à l’Ifman une formation pour que ses agents d’accueil apprennent à rester zen. En rencontre préalable, je m’inquiète de ce qui préoccupe ces agents. Ceux-ci sont malmenés par des étudiants friqués, pédants et insolents qui restent impunis, et par certains professeurs qui les prennent de haut, du haut de leur doctorat… Les agents ont par ailleurs appris une fusion prochaine entre deux établissements avec des suppressions de postes à la clé. Faut-il les former à prendre de la distance, à se taire et à sourire au guichet ? Je propose pour les agents des exercices de communication assertive et un travail de discernement sur les causes de leur stress ; pour les cadres éducatifs, un travail de sensibilisation et une réflexion sur la sanction éducative envers les étudiants irrespectueux. J’évoque aussi la question d’un accompagnement des personnels à la perspective de la fusion. Mais la DRH imaginait plutôt des exercices de relaxation. Nous n’aurons pas le marché. Quels agents d’accueil voulons-nous, résignés ou responsables ? »

Jacques Lecomte, à travers ses ouvrages comme « La bonté humaine » et « Les entreprises humanistes ; comment elles vont changer le monde », offre une perspective essentielle sur la capacité humaine à transformer les épreuves en opportunités de croissance, à condition que soient réunies les conditions favorables et que le regard porté sur la résilience soit empreint de bienveillance et de lucidité. Son approche ne propose pas une méthode comportant des solutions toutes faites, toutes prêtes, mais préfère fournir des informations solides et permettre à chacun d’en tirer profit, de s’en inspirer et de les transposer à sa manière. Cet enthousiasme qu'il souhaite transmettre repose sur la conviction que la bonté humaine et la capacité à agir pour le bien commun sont des forces puissantes, aptes à changer le monde.

tags: #tuteur #de #resilience #jacques #lecomte