L’agriculture est l’un des piliers fondateurs de notre société. Sans elle, pas de nourriture - autant dire qu’il ne s’agit pas de sinistrer le secteur, mais de l’aider à se réformer pour passer du modèle (très décrié) de l’agriculture intensive à l’agriculture durable. Ce qui n’est pas une mince affaire - voyons pourquoi l’autosuffisance en fertilisants demeure un défi structurel majeur.
Le contexte de l’agriculture intensive
L’agriculture intensive est un modèle agricole caractérisé par un taux de rendement particulièrement élevé. Imaginons deux carrés de terre d’une surface parfaitement égale. Plus on se tourne vers un modèle agricole “intensif”, plus le niveau de production par hectare augmente. L’arrêté du 20 septembre 1993 rappelle néanmoins que ce n’est pas parce qu’il existe une différence de production entre deux exploitations équivalentes que cela signifie automatiquement que l’une d’elles peut être taxée “d’intensive”. Le niveau de production ne dépend pas seulement de l'intensité, il est aussi fonction de circonstances telles que les conditions naturelles ou les connaissances agronomiques des agriculteurs.

L’agriculture intensive est le modèle agricole qui a émergé au sein des pays développés au sortir de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, beaucoup de pays ayant été impliqués dans le conflit étaient totalement ravagés, et une grande partie de la population avait cruellement souffert de la faim. La France et l'Europe voulaient retrouver leur autosuffisance alimentaire et ont mis en œuvre une politique agricole offensive, qui se concrétisera par la Politique agricole commune européenne (PAC) en 1962.
La dépendance aux énergies fossiles et aux intrants
Une urgence, donc : produire des denrées alimentaires en grande quantité et le plus vite possible. Un objectif qui, à l’époque, s’est vu soutenu par les rapides progrès de la mécanisation. Contrairement à un animal ou un être humain, un tracteur est infatigable. Grâce à ces machines performantes, aujourd'hui, un agriculteur peut cultiver tout seul 200 hectares de terre.
Il est essentiel de rappeler que l’agriculture intensive n’aurait jamais pu émerger sans une exploitation massive des énergies fossiles. Les machines consomment directement des énergies fossiles sous forme de diesel ou d’essence pour le travail mécanique dans les champs, notamment le pompage de l’eau d’irrigation dans les puits, pour le traitement et le séchage des cultures. Et ce n’est qu’un aperçu de la manière dont le pétrole, le gaz et le charbon sous-tendent le modèle de l’agriculture intensive.
L’impasse de l’autosuffisance en fertilisants
L’autonomie sur le secteur de la fertilisation semble extrêmement fébrile. C’est le frein du développement de l’agriculture et le frein du développement de l’autonomie. L’arrêt des activités minières en Europe, et la désindustrialisation ont particulièrement impacté les fertilisants minéraux. On est complètement dépendant de sources extérieures d’engrais. Par exemple, notre production d’azote, en France et en EU représente 76 % de notre consommation, 24 % est importée de Russie et d’Egypte.

Toutefois, notre production d’azote dépend de méthane d’origine fossile qui n’est pas produit en Europe. Cela nous rend complètement dépendant d’approvisionnement extérieur. D’où l’urgence d’avoir une production d’azote décarbonée pour pouvoir s’affranchir de méthane d’origine fossile. Là où on n’est pas bien du tout, c’est le phosphore et la potasse, intrants pour lesquels les grandes productions sont en Russie, aux États-Unis, au Maroc et au Canada. On est complètement dépendant de leurs importations minières.
On s’est dit un peu naïvement qu’on allait remplacer par de la fertilisation organique, mais cela ne fonctionne pas. On utilise 150 millions de tonnes de fertilisants organiques en France, qui viennent essentiellement des élevages bovins. Il n’y a pas de surplus pour les zones où il n’y a pas d’élevage. Pour l’instant, on ne peut pas remplacer tout ou partie des engrais minéraux par la fertilisation organique. Qui plus est, il y a une compétition entre les utilisateurs de déchets organiques pour produire de l’énergie ou pour produire des fertilisants.
Les limites de l’agroécologie et de la transition
L’idée de l’agroécologie est de produire de l’alimentation en s’appuyant sur les ressources naturelles, plutôt que d’utiliser les intrants. Par exemple, on peut implanter des haies, des mares ou des bosquets dans les fermes pour héberger des auxiliaires de cultures. Cela passe aussi par une mise en jachère et une rotation plus importante des surfaces agricoles. Pourtant, il faut être conscients de ce qu’elles impliquent également.
☘️ Les plantes fixatrices d'azote (légumineuses)
Si on passe à 25 % de la surface cultivable en bio, ce qui était prévu par le Green Deal, on n’a pas ces fertilisants organiques pour alimenter cette superficie. Il faut arrêter de raisonner secteur par secteur et surtout de réglementer en silo, sans se rendre compte des conséquences. Il faut une approche globale ; comment on raisonne globalement sur les intrants pour que la France reste à son niveau de production, voire l’augmente ?
La réalité du terrain et la souveraineté alimentaire
Les signaux inquiétants sont venus de l’actualité. La COVID a été un déclencheur assez fort, un coup de sifflet dans la mondialisation heureuse. Les pénuries ont fait émerger l’idée selon laquelle nous n’étions pas maître de notre destin. Certes, l’agriculture française et européenne restent des agricultures solides, mais il ne faut pas grand-chose pour que la machine s’enraye. Cette solidité de notre agriculture est liée au climat favorable, aux conditions géographiques favorables et un vrai savoir-faire agronomique.
Il faut tenir compte également des progrès apportés par l’agrofourniture : les semences, les engrais, les produits phyto, le machinisme et plus récemment tout ce qui est technologie numérique. La question était donc « dans quelle mesure on est souverain sur les intrants ». Pour les agriculteurs, la transition ne se résume pas à remplacer un produit par un autre : elle touche à l’ensemble du système de production et comporte des risques bien réels.
Les engrais azotés jouent encore un rôle central pour sécuriser les rendements. En réduire l’usage implique souvent de changer ses pratiques : allonger les rotations, introduire des légumineuses, mieux gérer la fertilité des sols ou investir dans du matériel et du conseil. Ces changements ont un coût immédiat, alors que les bénéfices ne sont pas toujours visibles instantanément.

Les défis de la recherche et de l’innovation
La recherche scientifique joue un rôle clé dans cette transition. Elle permet de mieux comprendre la nutrition azotée des plantes, la microbiologie des sols et les symbioses plante-microorganismes, en particulier les mécanismes de fixation biologique de l’azote. Ces avancées contribuent à concevoir des systèmes moins dépendants des apports extérieurs, tout en maintenant des niveaux de production compatibles avec les enjeux alimentaires.
Cependant, la lente diffusion des connaissances reste un obstacle majeur : certaines innovations agronomiques, telles que le cycle complet de transfert des innovations variétales agronomiques - de la recherche fondamentale à l’adoption par le terrain - peut prendre 25 à 30 ans. Il sera difficile de changer des filières d’exportations et d’importations qui sont déjà bien en place. L’idée n’est pas d’être totalement autosuffisant dans toutes les productions mais de réaffirmer notre souveraineté alimentaire et de réduire la politique d’importation massive de protéines notamment et d’exportation.
L’agriculture de demain ne doit pas être perçue comme un modèle figé, mais comme un système vivant, capable d’évoluer et de s’adapter aux contraintes climatiques, économiques et sociales, tout en favorisant à la fois la sécurité alimentaire et la durabilité environnementale. Les leviers identifiés - fertilité naturelle des sols, diversification des cultures, pratiques agroécologiques, innovation scientifique et soutien politique - constituent autant de pistes pour construire un avenir agricole plus résilient et souverain.