L'urine, souvent perçue comme un simple déchet du corps, recèle en réalité un potentiel insoupçonné, notamment dans le domaine de l'agriculture et du jardinage. Riche en nutriments essentiels pour la croissance des plantes, elle est de plus en plus considérée comme une ressource précieuse dans une logique d'économie circulaire. Parallèlement, le laurier rose, une plante ornementale méditerranéenne très appréciée, est connu pour sa beauté mais aussi pour sa toxicité. Comprendre la composition de l'urine, ses méthodes d'application, ses risques, et la manière dont elle interagit avec certaines plantes, comme le laurier rose, est fondamental pour une utilisation éclairée et durable.

La Composition Chimique de l'Urine : Un Engrais Naturel Polyvalent
L'urine est un liquide biologique composé à 95% d'eau et pour les 5% restants d'urée (2%), de minéraux et d'autres composés en quantités minimes. Parmi ses principaux éléments, on retrouve l'azote (environ 5 g/L), le phosphore (environ 1,5 g/L) et le potassium (environ 1 g/L). Ces trois nutriments sont précisément ceux dont les plantes ont besoin pour croître, ce qui fait de l'urine un engrais naturel de haute qualité. Un individu produit en moyenne 500 litres d'urine par an, représentant une ressource gratuite et à fort potentiel.
Les Transformations Chimiques Post-Excrétion
Quand elle sort du corps, l'urine est presque neutre (pH 6,5) et ne sent pas fort. Cependant, au contact de l'air, une enzyme appelée uréase déclenche une réaction chimique. Elle transforme l'urée contenue dans l'urine en gaz carbonique (CO₂) et en ammoniaque (NH₃). C'est cet ammoniac qui provoque la mauvaise odeur. L'ammoniac étant un gaz, si l'urine est en contact avec l'air libre, il finira par se volatiliser. Cette réaction rend également l'urine plus basique (pH autour de 9).
La forme de l'azote contenue dans l'urine est rapidement assimilable par les plantes, généralement dans la semaine suivant l'application. À l'inverse, le compost et les fumiers libèrent l'azote plus progressivement dans le sol. Ces apports doivent donc être considérés comme complémentaires.
Utilisation de l'Urine au Jardin : Méthodes et Précautions
L'utilisation de l'urine au jardin ne fait pas consensus auprès de tous les jardiniers, car elle peut présenter des risques de pollution et de salinisation des sols. Cependant, avec les bonnes pratiques, ses avantages sont considérables, permettant de se libérer de la pétrochimie et des engrais industriels. L'urine est comparable à une fertilisation aux purins d'orties, sauf que c'est beaucoup plus simple à obtenir.
Modes d'Application et Dilution
La manière d'utiliser l'urine au jardin dépendra du type et du stade de culture. Quelle que soit la méthode choisie, il est recommandé de ne pas dépasser 2 L d'urine pure par m² et par an. En fonction de la quantité collectée, plusieurs modes d'application sont possibles :
- Comme fertilisation liquide dans l'eau d'irrigation : Pour ce faire, il est nécessaire de diluer l'urine avant l'utilisation. Les préconisations de dilutions varient en fonction des études et des plantes cultivées, de 10 à 20 dilutions pour 1 volume d'urine. Le Stockholm Environment Institute (SEI) préconise une dilution de l'urine qui varie de 1/1 (1 part d'eau pour 1 part d'urine) à 1/15 (une part d'urine pour quinze parts d'eau), mais insiste sur le fait qu'il est courant de faire une dilution à 1/3 (une part d'urine pour 3 parts d'eau). D'autres, comme Renaud De Looze, auteur de "L'urine, de l'or liquide au jardin", préconisent une dilution à 1/19 (une part d'urine pour 19 parts d'eau) pour éviter de concentrer l'urine à un endroit du potager. Il est préférable de plus diluer pour éviter de trop ajouter d'engrais et de sel. Appliquer à plusieurs reprises au cours de la saison de culture en fonction des plantes cultivées, une période de 10 jours minimum doit être respectée entre deux applications. Un demi-litre d'urine dans 20 litres d'eau permet de ne prendre aucun risque de surdosage.
- Dans le compost mûr : L'arrosage du compost avec de l'urine fraîche peut être réalisé au début du printemps afin de relancer l'activité microbienne. Cette pratique pourra être renouvelée au cours de l'année dans le cas d'un compost peu riche en azote (compost de déchets verts). L'urine est également idéale pour améliorer un lombricompost, un fumier ou tout autre amendement organique, complétant ainsi les apports en nutriments moins ou non présents dans l'urine, mais nécessaires au développement des plantes, tels que le potassium, le magnésium, le calcium, le fer et les oligo-éléments. Pour éviter les mauvaises odeurs, il est important de réaliser des retournes régulières du compost. Toutefois, il faut veiller à ne pas en abuser, car à forte dose, elle est toxique pour les vers de terre, les vers de compost et autres organismes vivants du sol.
Collecte et Conservation
Pour pouvoir utiliser efficacement l'urine comme engrais, il est important de la collecter et de la stocker correctement.
- Contenant : Le stockage de l'urine dans un récipient fermé est essentiel afin d'éviter d'une part l'émanation de mauvaises odeurs ainsi que la volatilisation de l'ammoniac.
- Durée du stockage : L'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) préconise un stockage de 6 mois pour éviter la contamination des sols par des résidus chimiques et pathogènes (médicaments, virus, bactéries…). Chez une personne malade, les résidus de produits médicamenteux ou d'hormones que l'urine pourrait éventuellement contenir peuvent être détruits grâce à une période de stockage à température ambiante de quatre à cinq semaines. Pour cette raison, il est recommandé de ne pas verser d'urine au pied de ses légumes un mois avant la récolte.
- Conditions de conservation : À température ambiante et à l'abri de la lumière.

Risques et Limitations
Malgré ses nombreux avantages, l'utilisation de l'urine comme fertilisant n'est pas sans risques :
- Pollution et salinisation des sols : Selon la nature du sol, un apport trop important d'urine peut entraîner une pollution des nappes phréatiques liée au lessivage de l'azote et une accumulation de sels dans le sol, pouvant entraîner une toxicité pour les plantes et une dégradation progressive de la structure du sol.
- Résidus médicamenteux : Un mauvais stockage de l'urine ou la présence de résidus médicamenteux peut accentuer les risques de pollution des sols. Il est préférable d'éviter d'utiliser votre urine si vous suivez un traitement médicamenteux.
- Odeurs : Lorsque de l'urine concentrée est laissée dans un récipient pendant une longue période, elle développe des odeurs désagréables dues à la décomposition de l'urée par les bactéries, libérant de l'ammoniac.
Cadre Réglementaire
Actuellement, il n'existe pas de réglementation spécifique encadrant l'utilisation de l'urine humaine dans un jardin, ni au niveau français ni au niveau européen. Néanmoins, en se basant sur la réglementation européenne relative aux « excréments d'origine animale » (170 kg d'azote par hectare et par an), il serait recommandé de limiter l'apport d'urine humaine à 2 L par m² et par an. En agriculture biologique, l'usage de l'urine est autorisé à condition qu'elle subisse une période de fermentation et une dilution adaptée.
D'un point de vue juridique, l'urine est aujourd'hui considérée comme un déchet. Cependant, des démarches pourraient être menées pour modifier ce statut et la faire passer de déchet à produit, facilitant ainsi sa valorisation. C'est le cas en Suède et au Danemark, où l'urine est épandue sur des champs non destinés à la consommation humaine. En Suisse, l'engrais Aurin est accepté pour les cultures non alimentaires et est en cours d'homologation pour la fertilisation de végétaux comestibles.
L' URINE au potager ► Source d'ABONDANCE
Plantes et Urine : Qui Aime Quoi ?
L'urine est un engrais équilibré avec une action rapide, et ses apports sont très nombreux, comparables à des apports organiques comme la corne broyée et même le sang séché. Le célèbre SEI (Stockholm Environment Institute) a publié un tableau montrant l'influence de l'urine sur le rendement des légumes au Burkina Faso, démontrant clairement le rapport de rendement entre des plantes fertilisées et non fertilisées à l'urine.
Cependant, toutes les plantes ne tolèrent pas l'urine de la même manière. Certaines peuvent être sensibles à un excès d'azote ou de sels, tandis que d'autres en connaissent une véritable frénésie de floraison et de croissance.
Les Grands Gagnants
- Légumes fruits : Les tomates bénéficient d'une croissance rapide et d'une production abondante de fruits. Il est recommandé d'appliquer une solution diluée (1 part d'urine pour 9 parts d'eau) au pied des plants toutes les deux semaines. Les courgettes et concombres, gourmands en azote, apprécient particulièrement cet apport pour développer des feuilles vigoureuses et des fruits sains.
- Légumes à feuilles : Les salades, épinards et choux voient leur production de feuilles boostée par l'azote contenu dans l'urine.
- Arbres fruitiers et arbustes : Les pommiers, poiriers, cerisiers, hortensias et lilas peuvent bénéficier d'une solution diluée appliquée autour de leur base, à une distance de 30 à 50 cm pour éviter de surcharger les racines proches. L'urine enrichit le sol en nutriments nécessaires à une floraison abondante.
- Plantes vivaces : Les fruitiers, herbacées comme la rhubarbe, ou encore les fleurs, apprécient également cet apport. La floraison peut être spectaculaire ! L'urine peut aussi servir à récupérer une culture victime d'une pénurie d'azote.
- Rosiers : Les rosiers bénéficient de l'urine comme engrais, car l'azote supplémentaire favorise la croissance de leurs feuilles et de leurs fleurs. L'ammoniac contenu dans la pisse est un excellent engrais. De plus, il est dit que les limaces en raffolent mais elles en meurent.
- Tournesols : Les tournesols sont des plantes robustes à haut rendement qui répondent bien à l'azote.
- Lavande : La lavande est une plante ornementale qui bénéficie de l'ajout d'urine.
À Utiliser avec Modération ou à Éviter
- Légumes à racines : Les betteraves ou les carottes apprécient une quantité modérée d'azote. Cependant, elles n'apprécieront pas une sur-fertilisation. La betterave est une plante halophyte, la plantation de betterave après l'utilisation de l'urine au potager permettra de minimiser le risque d'accumulation de sel dans le sol.
- Pommes de terre : Les plants de pommes de terre n'ont pas non plus besoin de beaucoup d'azote. Un excès d'azote les rendra plus sensibles aux maladies.
- Plantes en pot : Pour les plantes en pot, comme les citronniers ou les plantes tropicales, l'utilisation de l'urine doit être plus parcimonieuse pour éviter la saturation.
- Herbes aromatiques (basilic, thym, persil) : Ces plantes nécessitent peu d'engrais.
- Succulentes et cactus : Ces plantes nécessitent très peu d'azote, qui endommage leurs racines.
- Plantes poussant dans des sols acides : L'urine est légèrement alcaline et, en tant qu'engrais, peut augmenter le pH du sol.
Il est important de noter que l'urine apporte beaucoup d'azote qui a tendance à favoriser le développement de feuilles fines, fragiles et plus sensibles aux maladies, et à minimiser le développement des fruits. Il s'agit donc d'éviter l'apport d'urine au printemps pour permettre les départs de pousse. Toutefois, les légumes-feuilles (choux, blettes…) très gourmands en azote pourront en recevoir au-delà du printemps, durant leur période de croissance.
Le Laurier Rose (Nerium Oleander L.) : Toxicité et Interactions
Le laurier rose, aussi connu sous les noms vernaculaires d'oléandre, nérier, ou nérion, est un arbrisseau dressé atteignant 2 à 4 m de hauteur. Il croît spontanément en région méditerranéenne sur les berges rocailleuses et parfois même dans les zones littorales, appréciant l'humidité et les sols profonds et bien drainés. Sa floraison s'étend de juin à septembre.

Toxicité Intrinsèque
Toutes les parties du laurier rose sont toxiques et contiennent des hétérosides en proportions variables, dont l'oléandroside ou oléandrine, le nérioside, le nérianthoside ou nériantine, et le rosaginoside dans l'écorce, ainsi que de nombreux autres. On trouve également des saponines qui ont un effet irritant sur les muqueuses. La teneur en hétérosides est maximale au moment de la floraison et décroît sensiblement à l'automne. Les feuilles, les fleurs et les graines sont plus riches en hétérosides que les racines ou l'écorce. Les variétés à fleurs rouges contiennent des teneurs plus élevées en hétérosides que les variétés à fleurs blanches. La dessiccation ou le gel ne modifient pas la toxicité.
La dose toxique est relativement faible : 30 à 60 g de feuilles fraîches seraient potentiellement mortelles pour les bovins adultes, et 4 à 8 g pour les petits ruminants. Les intoxications surviennent par consommation de branches sur l'arbre ou au sol après la taille des haies. L'appétence des feuilles est augmentée par les traitements herbicides. Des intoxications par consommation d'eau dans laquelle les feuilles, les fleurs ou le bois ont macéré sont également possibles.
Signes Cliniques et Évolution de l'Intoxication
Les signes cliniques apparaissent dans les heures qui suivent l'ingestion et sont variés :
- Signes généraux : Prostration, hypersudation, hypothermie.
- Signes digestifs précoces : Coliques, diarrhée parfois hémorragique, ténesme, ptyalisme, inrumination, anorexie, tentatives de vomissement.
- Signes nerveux plus tardifs : Ataxie puis trémulations musculaires voire convulsions tono-cloniques, coma en phase terminale.
- Signes oculaires : Mydriase.
- Signes urinaires : Polyurie.
- Signes respiratoires : Dyspnée, paralysie des muscles respiratoires.
- Signes cardiaques (les plus tardifs) : Bradycardie sinusale, arythmie, parfois tachycardie, fibrillation, hypotension, pâleur des muqueuses, extrémités froides, pouls rapide et filant, arrêt cardiaque possible.
Les troubles peuvent persister plusieurs jours et l'issue la plus fréquente est la mort, qui survient souvent dans les premières 24 heures. Si les animaux survivent, ils peuvent présenter des troubles durant 6 à 8 jours. Des cas de mort subite sont fréquemment signalés.
Utilisation Pharmaceutique Historique
Historiquement, l'oléandrine, un des principes actifs du laurier rose, a été utilisée dans un médicament nommé NERIOL® (laboratoires Nativelle) commercialisé en France de 1960 à 1968 pour le traitement des insuffisances cardiaques et des défaillances cardiaques dues au dysfonctionnement des valves mitrales chez des patients réfractaires aux autres cardiotoniques. On utilisait alors les propriétés cardiotoniques et diurétiques de l'oléandrine. Les effets secondaires étaient digestifs (nausée, vomissements, diarrhée) et nerveux (vertiges).
Absence de Lien Direct avec l'Urine comme Engrais
Bien que le laurier rose puisse bénéficier d'apports en nutriments favorisant sa croissance et sa floraison, l'information fournie ne mentionne aucune interaction spécifique ou risque accru lié à l'utilisation d'urine comme engrais pour cette plante. L'accent est mis sur sa toxicité intrinsèque et ses effets sur la santé animale et humaine, indépendamment du type d'engrais utilisé. Il est donc crucial de manipuler le laurier rose avec précaution, et de s'assurer que les animaux n'ingèrent aucune de ses parties, même si l'urine est utilisée comme fertilisant dans le jardin.
L'Urine et le Futur : Une Ressource à Valoriser
La récupération de l'urine dans notre vie quotidienne n'est pas un projet futuriste. Dans certaines constructions récentes, des toilettes à séparation de l'urine à la source sont déjà installées, permettant de redistribuer l'urine à des agriculteurs ou à des entreprises de production d'engrais. C'est le cas, par exemple, du nouveau quartier Saint-Paul Vincent à Paris, où plus de 600 logements seront équipés de ce type de toilettes, les urines étant ensuite transformées en engrais pour le centre de production agricole de Rungis. L'Établissement Public d'Aménagement Paris-Saclay (EPAPS) sera lui aussi équipé d'urinoirs masculins directement reliés à une cuve d'urine valorisée par un agriculteur local.

Un autre programme en cours d'expérimentation, OCAPI, teste la mise en place de points de collecte d'urine accessibles à l'ensemble de la population, l'urine collectée étant ensuite récupérée par les producteurs des AMAP. Parallèlement, certaines entreprises françaises se sont spécialisées dans la récupération d'urine pour la production d'engrais, ainsi que dans la conception de toilettes sèches prêtes à l'emploi.
L'urine, aujourd'hui considérée comme un déchet, représente 50% du coût des traitements des eaux usées des pays développés. Le phosphore qu'elle contient joue également un rôle dans l'eutrophisation des cours d'eau et des estuaires, tout en étant un intrant agricole dont le gisement sous une forme assimilable par les plantes est limité sur Terre. En valorisant l'urine, nous pouvons non seulement réduire les coûts de traitement des eaux usées, mais aussi préserver des ressources précieuses et minimiser l'impact environnemental.