Bordures et frontières : complexité, enjeux et dynamiques territoriales

La notion de frontière, bien que familière, recouvre une réalité d’une complexité fascinante. Loin de se limiter à un simple tracé sur une carte, elle constitue un objet géographique majeur, au cœur de l’organisation politique du monde. Étymologiquement, le mot « frontière » provient de « front », terme militaire désignant la zone de contact avec une armée ennemie. Ce glissement sémantique vers la limite d’un territoire étatique souligne l’idée intrinsèque de confrontation. Aujourd’hui, la frontière est devenue un élément dynamique, oscillant entre rôle de protection, de filtrage et de lieu d’échanges, reflétant les rivalités de pouvoirs qui s’exercent sur les territoires.

Schéma illustrant la frontière comme zone d'interface entre deux systèmes territoriaux

De la ligne à la zone : une redéfinition géographique

Lorsqu’on pense à la géographie, on pense assez directement au découpage des pays sur des planisphères. Jusqu’à il y a 20 ou 30 ans, on considérait que les frontières représentaient les limites de souveraineté d’un État. Un traité en instituait le tracé et toute une série de normes, règles et lois venaient en régir le fonctionnement en terme de taxes, de droit de passage ou de visas. On est sorti de cette vision. Ce n’est pas qu’elle n’existe plus, mais il faut aller au-delà. Car les frontières sont aussi le produit d’une construction sociale qui émane du quotidien des gens. Ça ne se résume donc pas à une ligne tracée sur une carte : c’est une approche plutôt géopolitique ou de géographie politique qui avait cours il y a quelques dizaines d’années, mais qui a été fortement critiquée au cours des deux dernières décennies.

Dans la recherche académique, en géographie, mais pas seulement (par exemple dans les border studies qui sont un champ pluridisciplinaire), on a une approche de la frontière qui va s’intéresser aux discours des acteurs, aux pratiques quotidiennes des habitants des régions frontalières, mais aussi de toutes sortes d’acteurs concernés par ces frontières et on les confronte à des approches plus institutionnelles des États ou d’acteurs supraétatiques comme l’UE. On est vraiment sorti de cette vision d’une frontière fixe, linéaire et institutionnelle.

La frontière politique consiste donc en une séparation entre 2 territoires (2 souverainetés de pleine exercice), qui se matérialise par l’existence d’une discontinuité souvent représentée par une ligne. Deux systèmes politiques se font face, traitent d’égal à égal, mais leurs fonctionnements, leurs modes d’organisation, leurs systèmes juridiques diffèrent. La frontière est alors associée à un système de contrôle puissant plus ou moins explicite (système de défense, contrôle douanier, etc.) dont l’objet premier est de protéger, mais aussi de laisser circuler en filtrant et en prélevant.

La dynamique du « bordering » et le rôle des États

Le processus de construction des frontières ne suit pas une ligne droite. On parle donc plutôt de bordering, une notion qui met l’accent sur l’aspect dynamique des frontières qui peuvent tantôt s’ouvrir (on parle alors de debordering), tantôt se refermer (il s’agit alors de rebordering). Cette ambivalence entre séparation et échanges est caractéristique de la frontière. Cette dernière fonctionne comme un filtre instable, où alternent des phases d’ouverture (le contact l’emporte sur la séparation) et des phases de fermeture (la séparation l’emporte sur le contact) plus ou moins grande : la porosité varie au cours du temps en fonction des relations entre systèmes en présence.

Les exemples historiques abondent : « Il faut occuper des espaces, des positions stratégiques, créer des bases, border ses frontières, encercler l’autre, établir des couloirs, donner le change, masquer ses intentions. » Ces dispositions sont, en général, partagées par tous les pays qui bordent notre frontière. François Guizot (1787-1874) notait déjà cette importance stratégique. Maurice Fleury (1856-1921) rappelait : « Trois cent mille gardes nationaux parfaitement organisés et tous braves par nature bordent les frontières et ne laisseront pas approcher un seul houlan. »

Comprendre l'Union européenne

Dans le cadre du processus d’intégration européenne, on a assisté à une formidable phase de debordering au cours des années 1980 - 1990, la création d’un Marché commun ou l’instauration des accords de Schengen en constituant des moments clés. Si les frontières à l’intérieur de l’Union européenne se sont ouvertes à la mobilité des biens, des services et des personnes, elles n’ont pas disparues pour autant. Ces dernières années, on observe une tendance au rebordering, au niveau des frontières externes de l’Union européenne sous la pression des vagues migratoires qui affluent en Europe, mais également en ce qui concerne les frontières internes, avec des crispations identitaires et une tentation du repli qui tend à se diffuser à travers les pays européens.

Frontières naturelles et artificialité des tracés

La frontière prend un sens plus politique lors de la construction des États-nations et s’appuie alors sur le concept de frontière naturelle : la limite d’un territoire est d’autant plus lisible et facile à contrôler qu’elle repose sur un obstacle physique. La frontière devient une ligne au tracé parfois artificiel sur le terrain et faisant l’objet d’arrangements. Sa présence est cependant légitimée par le concept de frontière naturelle.

Sur le plan géographique, les frontières naturelles (qui s’appuient sur un élément naturel comme un cours d’eau ou une ligne de crête, représentant plus de la moitié des frontières mondiales) sont à explorer en rapport avec la territorialisation politique du monde et à considérer comme des éléments majeurs de l’organisation de l’espace. Toutefois, une frontière ne saurait être « naturelle » en soi. Elle est toujours conventionnelle, produite par les sociétés humaines qui font d’éléments morphologiques de simples supports physiques destinés à en conserver le tracé. Présenter les frontières comme naturelles était une manière pour les États de légitimer l’étendue de leur territoire ou de justifier leur expansion.

La frontière comme ressource et espace d’intégration

Mes recherches portent surtout sur la notion de frontière comme ressource. La frontière peut donner lieu à différentes formes de ressources. Une des ressources est évidemment l’activation de différentiels socioéconomiques. Cela marche surtout lorsque les frontières ont été ouvertes, mais qu’il y a des niveaux de développement différents de part et d’autre de la frontière (par exemple en ce qui concerne les niveaux de salaire ou les taux de chômage).

Au Luxembourg, on connait la question puisque les frontières sont largement ouvertes avec la France, l’Allemagne et la Belgique, mais il y a un différentiel de salaire assez conséquent couplé à une compétitivité économique plus forte et, du coup, on a tous les jours 160 000 travailleurs frontaliers qui viennent travailler au Luxembourg et qui résident dans les régions frontalières. C’est donc l’utilisation d’une frontière comme ressource puisqu’ils habitent dans les périphéries frontalières où les logements sont à peu près deux fois moins chers qu’au Luxembourg tout en bénéficiant d’un emploi avec un salaire plus élevé que dans leur pays de résidence.

Carte illustrant les flux transfrontaliers dans la région luxembourgeoise

Un des cas emblématiques des rapports complexes entre le Nord et le Sud qui découlent en partie de l’existence des frontières tout en contribuant à les renforcer se trouve à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Compte tenu des différentiels socio-économiques qui existent entre les deux pays, on a assisté à partir des années 1960 à un processus d’industrialisation des régions frontalières au nord du Mexique étroitement dépendant de la proximité des États-Unis. Le développement d’usines d’assemblages, appelées maquiladoras, est directement lié à l’utilisation des différentiels frontaliers comme une ressource économique génératrice de valeur.

Dématérialisation et multiplication des frontières contemporaines

Désormais, les frontières sont mobiles et elles sont partout. On est face à un processus où les frontières se sont démultipliées, en même temps qu’elles se sont en partie dématérialisées et déterritorialisées ; on les retrouve donc à bien des endroits différents et sous des formes variables. Par exemple, dans les systèmes de transports : alors qu’on est parfois très loin de la limite territoriale d’un État, vous pouvez faire l’objet d’un contrôle « frontalier » où votre identité et la légitimité de votre présence au sein du pays seront considérées.

Ainsi, la douane volante procède à des contrôles de frontière dans le TGV entre Bruxelles et Paris ou évidemment dans les aéroports internationaux. Mais ça va encore plus loin avec toutes sortes de dispositifs technologiques qui permettent de suivre des flux de personnes de manière très élaborée sur certaines frontières qui sont considérées par les États comme problématiques d’un point de vue sécuritaire. C’est notamment le cas de la frontière extérieure de l’UE ou encore de la frontière entre les États-Unis et le Mexique où l’on assiste à un processus de militarisation.

Une « smart border » est le produit d’un discours faisant de la frontière une ligne de protection (rebordering) et de pratiques visant à trier les personnes. La frontière n’est plus alors une ligne devant être franchie dans des points de passages frontaliers.

Au-delà de l’État : les frontières dans les sciences sociales

Dans les autres champs des sciences sociales et humaines, la notion de frontière est prise en compte dans un sens plus large et ne renvoie pas systématiquement aux limites d’États. Le terme est utilisé pour exprimer une séparation entre des groupes culturels (frontière linguistique, religieuse) et renvoie à un contact flou, imprécis, mouvant. Ces différentes dimensions nous invitent à élargir la définition classique de la frontière en géographie : la frontière est un objet géographique séparant deux systèmes territoriaux contigus. Il y a frontière lorsque se confrontent des systèmes territoriaux identifiés par leur propre système de normes (culturels, juridiques, etc.).

Diagramme représentant les différents types de frontières selon le modèle de Delphine Acloque

Il est important de noter que l’usage des frontières est par définition inégalitaire puisqu’il y a toujours un acteur ou un groupe social, une communauté, qui est à l’origine de l’institution de la frontière, de son imposition. Un groupe social qui est, ou devient par là même, un acteur politique en a défini les règles de fonctionnement et de passage aux dépens d’un autre groupe. Ce n’est pas une construction sociale et spatiale qui est neutre : il y a toujours des rapports de pouvoir qui se jouent autour d’une frontière, de son contrôle, son maintien ou sa contestation.

À côté du militaire et du douanier, le contrebandier est la troisième figure emblématique de la frontière, les deux premiers exprimant la protection et le filtrage, le troisième le passage et l’entre-deux. Cette ambivalence entre séparation et échanges est caractéristique de la frontière. On peut dès lors suggérer que les frontières apparaissent sous d’autres formes que la ligne, comme le point (un port ou un aérodrome), la zone ou le front. La représentation classique de la frontière est alors bouleversée par ces nouvelles réalités.

tags: #a #propos #des #bordures #laquelle #de