Le Moyen Âge, souvent dépeint à tort comme une période sombre et de stagnation, a en réalité été le théâtre d'une profonde transformation agricole en Europe occidentale, posant les fondations d'une productivité accrue et d'une meilleure alimentation pour une population croissante. Loin des clichés, cette époque a vu l'émergence de techniques novatrices et l'optimisation des ressources, permettant des récoltes plus abondantes et une évolution significative des pratiques agricoles.
L'innovation au cœur des systèmes de culture : la rotation et la jachère
L'un des piliers de l'amélioration des rendements agricoles médiévaux résidait dans l'organisation minutieuse des cultures. Deux types principaux de rotation des cultures étaient connus. Dans le Midi, la rotation biennale était seule pratiquée : à une année de culture succédait une année de jachère. Cette méthode permettait un repos nécessaire de la terre pour qu'elle puisse se reconstituer et porter à nouveau des récoltes.
Dans les terres à blé du Nord, la rotation triennale était, sinon de règle, du moins fréquente, et cela sans doute depuis longtemps. Les champs portaient successivement du blé d’hiver, du blé de printemps et étaient ensuite laissés en jachère. Cette approche, en réduisant la proportion de terres en jachère à seulement un tiers, comparée à la moitié dans le système biennal, permettait une utilisation plus intensive du sol. Les deux autres tiers étaient consacrés la première année après la jachère aux céréales exigeantes (les blés d'hiver comme le froment et le seigle) puis la seconde année à des céréales moins gourmandes (les blés de printemps comme l'orge et l'avoine) qui finissaient d'épuiser le sol. On pouvait également cultiver des légumineuses, comme les fèves, qui ont tendance à enrichir le sol.

Le recours à la jachère était partout une pratique essentielle, que ce soit en pays de rotation biennale ou dans les zones de rotation triennale. On savait en effet qu’un repos plus ou moins long était nécessaire à la terre pour qu’elle puisse se reconstituer et porter à nouveau des récoltes. Dans les terres pauvres, il arrivait même que des champs restent en jachère pendant plusieurs années. Cet abandon partiel, volontaire, nécessaire et temporaire des champs, bien que réduisant la production immédiate, garantissait la fertilité à long terme du sol.
Outre la jachère, l'enrichissement des sols était également une préoccupation. À l’exception de la marne, utilisée depuis des temps reculés dans les régions où il s’en trouvait, notamment en Artois, en Normandie et en Île-de-France, mais aussi dans le Maine et le Béarn, le seul engrais alors connu était le fumier animal. Cependant, les bovins, qui donnaient le meilleur fumier, étaient généralement peu nombreux. Le bétail étant rare et mal nourri (les paysans cultivant surtout pour les hommes, pas pour les animaux, sauf pour les chevaux des guerriers), l'engrais d'origine animale était peu abondant et souvent dispersé dans les landes où l'on faisait paître les animaux, car les prairies étaient quasi inexistantes. Souvent, l'engrais (voire les excréments humains) était réservé au jardin potager qui fournissait les légumes, indispensables à la confection des soupes, aliment essentiel des paysans.
Les atouts des oléoprotéagineux dans les rotations BIO
L'extension des terres cultivables : les grands défrichements
Le 10e siècle a marqué un tournant avec le retour à la paix, après les invasions hongroises et normandes du 9e siècle, créant des circonstances favorables au déclenchement, puis à l’épanouissement d’un vaste mouvement de défrichements. Un certain refroidissement du climat, au 11e siècle, a contribué à la dégradation de la forêt, ce qui a naturellement facilité le travail des défricheurs.
Tout porte à croire que les défrichements ont commencé à la périphérie des espaces cultivés et qu’ils ont résulté de l’initiative individuelle de tenanciers qui cherchaient à accroître leurs moyens de subsistance, et cela, si possible, à l’insu de leur propriétaire, de leur seigneur. À côté de « l’élargissement des terroirs anciens », pour reprendre ici les mots de G. Duby, il y a eu aussi la création de nouveaux terroirs, par des groupes qui s’étaient constitués soit spontanément, soit, cas le plus fréquent sans doute, à l’appel de seigneurs entreprenants. L'espace cultivé s'est donc étendu grâce aux défrichements.
Un cas typique est celui de la Flandre, où de grands seigneurs ecclésiastiques - de riches abbayes - se sont associés avec de grands seigneurs laïques, le comte de Flandre en tête. Les premiers apportaient la terre, tandis que les seconds disposaient des « rouages du pouvoir » et pouvaient « octroyer des privilèges d’ordre judiciaire, fiscal et institutionnel ». Dans ce genre d’entreprise, on faisait appel, quand c’était possible, à une main-d’œuvre se trouvant à peu près sur place, mais le plus souvent, on employait des « hôtes », venus de plus loin. Par exemple, la région parisienne a reçu de véritables immigrants venus du Maine, de l’Anjou, du Poitou, de Bretagne, du Massif central.

Une meilleure utilisation des animaux de trait a permis de dessoucher les régions boisées et de mettre en valeur les régions jusque-là laissées en friche. Les régions marécageuses étaient asséchées grâce à l'utilisation du moulin à vent, invention du monde chinois qui s'est répandue en Europe à partir du XIIIe siècle, et qui actionnait des vis sans fin qui faisaient remonter l'eau des canaux de drainage. Dans les régions côtières, on a gagné des terres sur la mer en endiguant les lieux où le fond était peu profond et en les drainant (ce sont les polders). Souvent, des travaux étaient faits par des paysans que les seigneurs attiraient grâce à des avantages en impôts. C'était le cas dans les régions de la mer Baltique à l'est de l'Oder.
L'évolution des outils et de la force de traction
L'amélioration des techniques agricoles a été un facteur déterminant de l'augmentation des récoltes. À côté de l’araire - instrument relativement simple en usage depuis l’Antiquité -, un outil de labour plus puissant, connu déjà, peut-être, à l’époque carolingienne, s’est répandu entre le 10e et le 13e siècle dans les plaines de l’Europe occidentale : c’est la charrue.
La charrue, munie d’un soc analogue à celui de l’araire, est de surcroît pourvue d’un coutre, « grand couteau vertical placé à l’avant et chargé de tracer la ligne de la raie que va ouvrir le soc » (G. Fourquin), et d’un versoir, pièce de bois ou de métal qui fait se retourner et se rejeter sur le côté la terre du sillon creusé par le coutre et le soc. Tout ceci vaut surtout pour les sols riches et lourds, comme ceux des plaines de l’Île-de-France et de la Picardie. Au contraire, dans les sols légers et souvent pierreux comme il s’en trouve beaucoup dans le Midi, l’araire suffisait, d’autant plus que, ne retournant pas la terre, « il ne faisait pas remonter les pierres à la surface comme aurait fait la charrue » (G. Fourquin). Le fer a d'ailleurs commencé à remplacer le bois dans les instruments agricoles, et la charrue avec coutre et soc métalliques, équipée d'un versoir, a permis de retourner plus profondément la terre.

En matière de traction animale et d’attelage, la nouveauté capitale a été de recourir aussi au cheval. Longtemps utilisé essentiellement à des fins militaires, le cheval n’était capable par ailleurs que de tirer des charges assez légères, faute d’un attelage adéquat. En revanche, le collier d’épaule, qui existait peut-être déjà dans l’Antiquité mais sans effet pratique, a commencé à se répandre dans les campagnes de l’Europe occidentale vers les 9e-10e siècles. Cet élément de l'attelage permet d’utiliser pleinement la vigueur du cheval, et avec lui, l’usage de la charrue tirée par des chevaux est devenu plus courant. S'il était équipé de fers au sabot, la puissance du cheval pouvait tripler, et il pouvait également travailler plus longtemps.
Pourtant, la traction chevaline n’a pas fait disparaître complètement l’utilisation des bovidés pour le travail de la terre. Les chevaux sont en effet des animaux coûteux à l’achat et à l’entretien, et, s’ils ont eu le plus souvent la préférence bien compréhensible des grands propriétaires, ils ont eu naturellement moins de succès auprès des ruraux moins fortunés ou carrément modestes. Pour les bovidés, animaux de trait par excellence pendant des siècles, l’élément important de l’attelage était le joug. Une première amélioration consista, probablement au tournant des 11e-12e siècles, à remplacer le joug de garrot, appuyé sur la nuque de l’animal, par un joug posé sur ses cornes, ce qui augmentait la capacité de traction. Les bœufs équipés du joug frontal, ferrés et attelés en file, étaient aussi très utilisés. Le paysan gagnait donc du temps grâce à ces avancées.
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Une économie de subsistance en pleine mutation
À la fin du Xe siècle, l'espace rural était réparti entre les différentes seigneuries. Généralement, le seigneur divisait le territoire en plusieurs ensembles. Pour son usage personnel, il gardait une partie des terres pour lui (c'est la réserve seigneuriale), le travail étant effectué grâce aux corvées périodiques que devaient les paysans. Ce qui était produit sur la réserve était destiné à l'entretien du seigneur, de sa famille et de ses guerriers. Le seigneur concédait aux paysans une autre partie du territoire, ce sont les tenures. La production qui y était faite revenait aux paysans, mais le seigneur prélevait des impôts comme marque de sa propriété.
Cette économie, initialement de subsistance, destinée à nourrir les travailleurs des campagnes, mais aussi les guerriers et les religieux grâce aux redevances (impôts seigneuriaux et dîme) que ceux-ci prélevaient sur la production, a connu une transformation. La production agricole était faible car on utilisait des plantes peu évoluées depuis le néolithique, essentiellement des céréales appelées alors indistinctement les « blés ».
Cependant, l'essor de la production agricole, à partir du XIIe siècle, a permis une meilleure alimentation de la population. On a pu vendre aux citadins une partie de la production, favorisant ainsi le développement des villes. Mieux nourries, les femmes étaient plus fertiles et les naissances se sont faites plus nombreuses. Mieux alimentée, la population échappait plus facilement à la disette, et les famines se sont faites plus rares et plus localisées : la mortalité a reculé. La population européenne a augmenté, passant ainsi d'environ 42 millions d'habitants vers 1000 à environ 73 millions vers 1300.
Les pratiques communautaires, comme le glanage dans les champs une fois la récolte achevée, et la vaine pâture, qui permettait de nourrir le petit bétail sur les terrains communaux, ont également fourni un supplément de nourriture, contribuant à cette amélioration des conditions de vie.
Le XIVe siècle : des défis inattendus et de nouvelles adaptations
Le XIVe siècle a marqué une période de bouleversements. Pendant les siècles précédents, la population augmentait régulièrement, mais désormais, on ne trouvait plus de terre à défricher, et on ne pouvait plus fournir des moyens de travail aux nouvelles familles. La population a diminué brusquement du fait de l'extension à grande échelle de la peste noire à partir de 1348. Ce désastre s'est poursuivi de manière endémique pendant près de 70 ans.
Le XIVe siècle, c'est aussi le siècle du début de la guerre de Cent Ans. Les mouvements des armées ou des bandes mercenaires démobilisées pendant les nombreuses trêves ont provoqué la dévastation des récoltes, les déplacements de population et le sac des villes.
La diminution de la population a fait que la production d'aliments a dépassé la demande. Du fait de la surproduction, les prix des aliments ont baissé (afin de vendre coûte que coûte la production). Les revenus des propriétaires fonciers (les seigneurs) ont reculé alors que leurs besoins en monnaie s'envolaient : il leur fallait s'équiper pour faire la guerre, payer les rançons éventuelles et mener la belle vie qui permettait d'oublier la brièveté de l'existence.
Les seigneurs ont progressivement vendu une partie de leurs seigneuries (terre de la réserve mais aussi droits seigneuriaux) aux bourgeois des villes. Ceux-ci, soucieux de faire fructifier leurs nouvelles acquisitions, ont réorganisé les rapports entre le propriétaire et le locataire de la terre.
Au XVe siècle, la population s’est accrue et la demande alimentaire a augmenté. Les terres abandonnées ont été remises en culture par des migrants qui ont repeuplé les régions dévastées. Pour faire face à la pénurie de main-d'œuvre agricole, la culture des céréales a été en partie remplacée par l'élevage, qui, outre la viande consommée comme symbole de richesse, fournissait également la matière première de l'industrie textile. Une partie des terres a été mise en herbe et close pour empêcher la divagation du bétail et réduire le personnel de surveillance. L'industrie textile a favorisé l'extension des cultures de plantes tinctoriales comme la garance pour le rouge ou le pastel pour le bleu.
Le Moyen Âge : un âge d'innovations et non une période sombre
Le Moyen Âge, loin d'être une période sombre et méconnue, fut un temps d'expansion, de création et de dynamisme. Les clichés tenaces sur la saleté, l'obscurantisme et la régression sont infondés. Les humanistes de la Renaissance ont souvent déformé cette période, la qualifiant d'«âge sombre» pour mieux valoriser leur propre époque comme un miroir de l'Antiquité.
Pourtant, des avancées significatives ont eu lieu. Les moulins à eau, qui existaient déjà, ont été perfectionnés et modernisés au point de faire du meunier un personnage indispensable de la vie du village. C'est grâce à l'énergie hydraulique qu'on actionnait les machines qui permettaient d'écraser le grain ou d'actionner les soufflets des forges. De la même façon, la roue à filer a permis de gagner en efficacité pour le tissage des vêtements. C'est aussi l'époque de l'invention de l'horlogerie, à partir du XIIIème siècle, et de la sidérurgie moderne. Le Moyen Âge est en réalité un âge mécanique, qui met à contribution les forces naturelles (vent, eau, système de poids) à l'aide de mécanismes complexes.
Les découvertes ne sont pas que d'ordre technique : la circulation des idées a permis notamment à la médecine de se développer et de se nourrir de la médecine arabo-musulmane, au rang desquels le Canon de la médecine d'Avicenne, une encyclopédie médicale qui synthétise, en 1025, les médecines grecque, hindou et arabe. Au XIIe siècle, la médecine fut la première à connaître son renouveau, imposant l’idée selon laquelle un médecin digne de ce nom devait être lettré, connaître l’anatomie, la physiologie du corps humain, et rechercher les causes des maladies pour être en mesure d’appliquer un traitement.

Quant à l'alimentation, si les mets n'étaient pas les mêmes à la table d'un seigneur et à celle d'un paysan, les personnes en bas de l'échelle sociale n'étaient pas si mal loties. L'image du paysan affamé nous vient des représentations des famines, qui étaient certes régulières, mais la distinction entre disette (privation relative) et famine (mortalité due à la faim) est souvent confuse. La base de l'alimentation des paysans restait le pain, fabriqué à base de farine de froment ou de seigle, mais ils consommaient aussi des légumineuses et, quoique plus rarement, de la viande salée ou fumée.