Crise environnementale et risques industriels : Le poids lourd du passé à Tonnay-Charente

La gestion des héritages industriels et la sécurité des sites de production d'engrais chimiques constituent un enjeu majeur pour la santé publique et l'aménagement du territoire. À Tonnay-Charente, en Charente-Maritime, la convergence entre une pollution historique persistante et les risques opérationnels liés à la manipulation de produits chimiques soulève des questions fondamentales sur la responsabilité des acteurs publics et privés.

Vue aérienne des zones industrielles et résidentielles bordant le fleuve Charente

L’héritage toxique : Quand le passé industriel contamine le présent

L’affaire remonte pourtant à plus d’un siècle avec la présence d’un site industriel en bord de fleuve non loin de la ville. Pis, 4 hectares occupés par l’Asturienne des Mines ont été transformés en lotissement en 1982 par l’agence immobilière Socomabi. Depuis toujours tout le monde savait que la pollution existait mais les pouvoirs publics détournaient le regard. Une première association avait eu beau se battre, rien n’avait trop bougé.

Ce sont les résultats alarmants, révélés en 2022, qui ont mis le feu aux poudres. Les relevés ont mis en évidence des concentrations inquiétantes : zinc 30 fois supérieur à la norme ; plomb 5 fois ; mercure 6 fois ; cadmium 20 fois ; arsenic 1,5 fois, sans oublier antimoine, cuivre et sélénium. Devant cette bombe, personne ne peut plus fermer les yeux. Même la mairie organisait dans la foulée deux réunions publiques sur les risques sanitaires, tandis que le sous-préfet créait une commission de suivi de site (CSS).

Dans cette instance qui réunit État, mairie, Agglo, Département, Région, Timac, Agence régionale de santé (ARS), associations environnementales et Dréal, l’information circule enfin. Ce n’est qu’un début bien sûr, mais c’est une sacrée avancée qui permet de nouveaux carottages dont les résultats sont aussi désastreux que les premiers ; ainsi que des prélèvements d’urine et de sang proposés aux habitants par l’ARS.

Analyse des risques sanitaires : La parole des riverains

Vendredi soir, on apprenait que 79 nouveaux carottages en surface (5 centimètres) viennent d’être réalisés, sur 171 terrains listés. Tout le monde n’a pas répondu favorablement, notamment par peur de voir la valeur de son bien baisser. On attend les résultats, mais d’ores et déjà, le collectif demande des carottages plus profonds. Du côté des analyses de sang et d’urine, 125 personnes sur 300 sollicitées s’y sont soumises. Pour l’heure, 107 résultats sont connus : 5 font apparaître du cadmium dans des proportions anormales ; 2 du plomb ; rien pour le mercure.

Le centre antipoison et de toxicovigilance (CAPTV) préconise le suivi d’un enfant de 14 ans, d’un de moins de 6 ans, de huit âgés de 6 à 17 ans et de 16 femmes en âge de procréer. Il propose aussi des consultations de toxicologie pour 15 patients. « Le médecin du CAPTV m’a dit que si les métaux ne servent pas au corps humain, ils n’ont rien à y faire », souligne un habitant. Pour aller plus loin, le CDDTC va demander des analyses capillaires « car les cheveux parlent pendant 90 jours et non 1 à 4 jours comme le sang et l’urine », expliquait le Dr Jean-François Harlet.

Pollution massive cachée : enquête au cœur des Cévennes – Reportage écologie - KM

Responsabilités juridiques et mobilisation citoyenne

Comme prévu, le CDDTC s’est rapproché du cabinet d’avocats Huglo-Lepage, spécialisé dans le droit de l’environnement. Il s’agit d’engager, avant fin 2024, la responsabilité de l’État pour avoir autorisé le lotissement et pour les dysfonctionnements de l’inspection des sites classés. Le but ? Que chaque riverain engagé dans l’action soit indemnisé de ses préjudices. Chacun pourra aussi mener une action individuelle via la responsabilité juridique de son contrat d’assurance. Pour mener toutes ces actions, une cagnotte Leetchi est lancée. Ce sera long, ce sera cher, mais les habitants sont déterminés.

L’association Pays Rochefortais Alert's, qui se bat depuis des années pour que l’usine Timac Agro se mette aux normes, a porté plainte le 13 juillet contre l'entreprise pour neuf infractions au code de l'environnement. Son cofondateur, Gérard Garder, explique que le danger est connu depuis longtemps et que la proximité de l'usine avec le fleuve Charente est dangereuse. « Il y a des cartographies qui ont été faites sur une montée des eaux. L'usine est au bord de la Charente, donc inévitablement un jour ou l'autre l'eau va monter et inonder la totalité du site industriel. Quand elle va se retirer, les conséquences écologiques et sanitaires seront énormes », prédit-il.

L'extension de la vigilance : Au-delà du quartier surveillé

À Tonnay-Charente, l'ancienne usine Timac d'engrais chimiques continue d'inquiéter. Depuis plusieurs mois, Philippe Hafner, habitant de Tonnay-Charente, a pris conscience de l’ampleur de la pollution des sols de sa commune aux métaux lourds. À ses frais, il réalise un test qui révèle la présence de chrome, de mercure et de cadmium dans ses cheveux. L’homme ne réside pas dans la cité des jardins, quartier déjà surveillé par l’Agence régionale de santé. Il habite à 4 kilomètres à vol d’oiseau de l’usine qui a fermé ses portes en mars 2023, après avoir produit de l’engrais azoté et phosphaté pendant de longues années.

Il souhaite que ses voisins en fassent autant et dénoncent cette pollution qui pourrait toucher des champs où paissent des animaux d’élevage. « Il faut en avoir le cœur net, s’en assurer, aller vérifier les prés en face du site, traverser la Charente. Il y a des vaches qui viennent dans ce pré. Qui fabriquent du lait, de la viande », explique-t-il. Cette démarche souligne la nécessité d'une vision globale de la pollution, qui ne s'arrête pas aux périmètres administratifs définis initialement par les autorités.

Schéma de diffusion des polluants dans les écosystèmes locaux (sols, eau, chaîne alimentaire)

Risques opérationnels : Accidents de transport et manipulation chimique

La question de la sécurité chimique dépasse le cadre des anciennes friches. Le 25 mars 2025, en Charente, un jeune apprenti de 19 ans a été victime d’un accident au volant d’un tracteur à La Rochefoucauld. La cuve qu’il tractait, remplie de 8 000 litres de phosphate d’ammonium, a explosé après que le véhicule a roulé sur une racine et percuté un trou sur la route. « C’est un engrais qu’on met en terre pour le maïs. Un produit corrosif, mais qui n’est pas toxique », a indiqué un agriculteur.

Les pompiers sont intervenus et ont rapidement lavé la victime avec une lance. Le jeune homme a ensuite été pris en charge par les secours. Des relevés toxicologiques ont été effectués afin de déterminer le périmètre touché. Le temps de l’intervention, la route a été bloquée dans les deux sens. Si cet événement est accidentel et lié à la manipulation logistique, il rappelle que la présence de produits chimiques dans l'environnement agricole nécessite une gestion rigoureuse, tant lors du stockage que pendant le transport, afin de limiter les risques pour les individus et les écosystèmes aquatiques, comme la rivière le Bandiat qui a été épargnée dans ce cas précis.

Enjeux systémiques : Vers une meilleure gestion des risques industriels

L'accumulation des incidents, qu'ils soient le résultat d'une pollution historique ou d'accidents logistiques contemporains, impose une réflexion sur la résilience des territoires. Le site internet d'investigation Vakita a enquêté sur les rejets dans l'environnement de l'usine Timac Agro. Les résultats montrent des taux de métaux lourds très importants dans l'eau et dans l'air. Pour l'arsenic, alors que le seuil accepté est de 25 microgrammes par litre d'eau, les analyses en ont trouvé 93,8 microgrammes.

Le 5 juin dernier, la préfecture de Charente-Maritime a mis en demeure Timac Agro de mettre en œuvre des mesures pour prévenir les déversements d'eau non conformes sous 15 jours. D'autres sites de Timac Agro sont dans le collimateur des défenseurs de l'environnement, notamment ceux de Saint-Malo en Ille-et-Vilaine et de Tarnos dans les Landes. Cette dynamique montre que les enjeux de Tonnay-Charente s'inscrivent dans une problématique nationale plus vaste, où la pression citoyenne et les investigations journalistiques deviennent des leviers indispensables pour garantir la transparence et la sécurité sanitaire face aux activités industrielles lourdes.

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