L'agriculture brésilienne : un géant aux pieds d'argile, entre succès mondiaux et défis locaux

L'agriculture brésilienne, souvent présentée comme une réussite agricole, est incontestablement aujourd'hui le premier producteur mondial de certains produits, affichant des rendements impressionnants.

Carte du Brésil avec les principales zones agricoles
Sa réussite repose sur un vaste territoire, des conditions naturelles propices et une recherche agronomique de pointe. En quelques dizaines d'années, le pays est devenu une référence mondiale pour plusieurs productions, notamment dans le secteur de l'agro-négoce, qui représente une part énorme de son économie. Cependant, derrière cette façade de puissance agricole se cache une réalité plus complexe et des défis importants, notamment en ce qui concerne la sécurité alimentaire de sa population et la question de la répartition des terres.

Un colosse agricole à l'échelle mondiale

Le Brésil est devenu un acteur majeur sur la scène agricole mondiale.

Infographie sur les principales productions agricoles brésiliennes
Le secteur de l'agro-négoce dans son ensemble (agriculture, industrie agroalimentaire, intrants et services associés) représente 25 % de l'économie brésilienne, 20 % des emplois et près de 50 % des exportations. Avec plus de 128,8 milliards d'euros exportés en 2022, le Brésil est le deuxième exportateur mondial de produits agricoles et agroalimentaires, juste derrière les États-Unis et devant des nations comme les Pays-Bas et l'Allemagne. Cette performance témoigne d'une capacité de production hors norme, favorisée par des investissements massifs et une modernisation constante des techniques agricoles.

La balance commerciale du Brésil dans ce secteur est largement excédentaire, avec +115,4 milliards d'euros en 2022, une hausse spectaculaire de 56,7 % par rapport à 2021 et de 92 % par rapport à 2019. L'Union européenne est le deuxième client du Brésil pour les produits agricoles et agroalimentaires, représentant 15,9 % des exportations en 2022. Cependant, la Chine reste le partenaire commercial le plus important, représentant à elle seule près de 33,7 % des exportations brésiliennes du secteur. Pour des produits spécifiques comme le soja et la viande de bœuf, la Chine absorbe plus de 66 % des exportations brésiliennes, soulignant l'importance stratégique de ce marché pour l'agro-négoce brésilien. Il est à noter la croissance régulière des exportations brésiliennes de l'agro-négoce vers l'Asie, un marché en pleine expansion.

Le pays est également un acteur clé dans la production d'énergies renouvelables, notamment les biocarburants, ce qui le positionne davantage comme un leader agricole innovant. Cette réussite agricole est souvent mise en avant pour illustrer la puissance économique du Brésil et sa capacité à nourrir le monde.

La dualité de l'agriculture brésilienne : agro-négoce vs. agriculture familiale

Malgré ces chiffres impressionnants, l'agriculture brésilienne est caractérisée par une forte dualité. Elle recense un peu plus de 5 millions d’exploitations agricoles, qui occupent une superficie totale de 330 millions d’hectares (y compris les zones de végétation native préservées), soit environ 39 % de la superficie totale du pays. Cette dualité se manifeste par l'existence de deux modèles agricoles distincts : d'un côté, l'agro-négoce exportateur, et de l'autre, l'agriculture familiale.

L'agro-négoce, avec ses 1,1 million d'exploitations, est principalement tourné vers l'exportation et assure l'excédent commercial du pays. Ce modèle privilégie les cultures à grande échelle, souvent destinées aux marchés internationaux, et bénéficie d'une recherche agronomique de pointe et de technologies modernes. Ses rendements sont impressionnants, contribuant grandement à la position du Brésil comme un des premiers pays agricoles du monde.

En contraste, l'agriculture familiale, avec ses 3,9 millions d'exploitations, emploie environ 10,1 millions de personnes et fournit environ deux-tiers de l’alimentation des Brésiliens. Contrairement à l'agro-négoce, elle se concentre sur les marchés locaux et la subsistance des familles. Cette agriculture joue un rôle crucial dans la sécurité alimentaire du pays, assurant une grande partie de l'alimentation des Brésiliens.

Cette dualité se reflète au niveau institutionnel, avec d'une part un ministère chargé de l'agro-négoce tourné vers l'exportation (MAPA) et d'autre part un ministère du développement agraire et de l'agriculture familiale (MDA). Cette organisation historique n'a été interrompue que pendant la période 2019-2022 du mandat de Jair Bolsonaro, durant laquelle le MAPA concentrait les compétences des deux ministères. Cette séparation ministérielle met en lumière les objectifs et les priorités distincts de ces deux secteurs agricoles.

Les défis de la sécurité alimentaire et de l'accès à la terre

Malgré la réussite agricole globale du Brésil et sa capacité à exporter massivement, la question de la sécurité alimentaire n'est pas assurée pour tous les Brésiliens. Il est paradoxal de constater qu'un pays capable de produire autant puisse encore compter des millions d'hommes qui n'y mangent pas à leur faim. Cette situation met en lumière les limites d'un modèle agricole axé principalement sur l'exportation et non sur les marchés locaux.

Brésil : le retour de la faim (2022) | ARTE Reportage

Un autre défi majeur réside dans la question de l'accès à la terre. Le Brésil compte des millions de paysans sans terres, alors que de vastes étendues de terres agricoles sont monopolisées par de grandes exploitations de l'agro-négoce. Cette concentration des terres entre les mains de quelques-uns a des conséquences sociales importantes, exacerbant les inégalités et contribuant à la pauvreté rurale. Les terres sont souvent exploitées pour des cultures d'exportation, laissant peu de place à l'agriculture de subsistance et aux cultures destinées à nourrir les familles locales.

La déforestation incontrôlée est une autre conséquence néfaste de l'expansion rapide de l'agriculture d'exportation, notamment pour l'élevage bovin et la culture du soja. Ces pratiques menacent la biodiversité et contribuent au changement climatique, soulevant des préoccupations environnementales importantes à l'échelle mondiale.

Une agriculture à repenser pour un développement plus inclusif

Le modèle agricole brésilien, bien que performant sur le plan économique et exportateur, est confronté à la nécessité de repenser ses priorités pour assurer une répartition plus équitable des bénéfices et une sécurité alimentaire réelle pour l'ensemble de sa population. Les succès des rendements impressionnants de l'agro-négoce ne doivent pas occulter les millions de Brésiliens qui continuent de souffrir de la faim.

Schéma illustrant la répartition des terres agricoles au Brésil

Une approche plus équilibrée, qui valorise et soutient davantage l'agriculture familiale, pourrait contribuer à une meilleure distribution des richesses et à une amélioration significative de la sécurité alimentaire. Les efforts devraient se concentrer sur l'accès à la terre pour les petits exploitants, le soutien aux cultures vivrières destinées aux marchés locaux, et la mise en œuvre de pratiques agricoles durables qui respectent l'environnement. Le Brésil, en tant que puissance agricole, a la capacité de transformer son modèle pour un développement plus inclusif et durable, où la réussite agricole profite à l'ensemble de ses citoyens.

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