Les Pelouses Alpiniennes : Écosystèmes Robustes des Hautes Montagnes et de Leurs Analogues Rocailleux

Les pelouses, ces formations végétales spontanées, souvent rases et herbeuses, se distinguent radicalement du gazon de nos jardins. Elles s'établissent sur des sols perméables, exposés à la sécheresse et à la chaleur, avec une faible épaisseur et une pauvreté en éléments nutritifs. Ces conditions extrêmes favorisent le développement d'écosystèmes uniques, particulièrement adaptés aux contraintes environnementales.

Schéma comparatif pelouse sèche vs gazon de jardin

I. Caractéristiques Générales des Pelouses Sèches

Les pelouses sèches se caractérisent par une végétation rase qui pousse sur des sols perméables. Elles sont constamment exposées à la sécheresse et à la chaleur, des conditions qui sont amplifiées par la faible épaisseur des sols et leur pauvreté en éléments nutritifs tels que l'azote et le phosphore. La roche calcaire, très poreuse et parcourue de nombreuses fissures, ne retient pas l'eau, un point commun avec les pelouses dites « sur sable ». Ces milieux présentent des conditions quasi steppiques, avec une aridité et une chaleur intenses.

A. Pelouses Rupicoles Siliceuses : Pionnières des Falaises

Les pelouses rupicoles siliceuses sont des formations végétales pionnières à dominante de vivaces. Elles se développent sur les corniches et vires rocheuses des bordures de falaises siliceuses, ainsi que sur les gros blocs rocheux détachés ou mis à nu par l'érosion. Sur ces roches, surtout en exposition sud, les contraintes écologiques sont extrêmes : sols squelettiques, déficit hydrique et ensoleillement important.

L'abondance des espèces du genre Sedum confère généralement à l'habitat sa physionomie caractéristique. Au printemps, et parfois à l'automne, une floraison discrète et fugace de quelques annuelles complète ce tableau. Ces pelouses sont très rases, écorchées et peu recouvrantes, dominées par les thérophytes et les chaméphytes crassulescents, accompagnés par de nombreux lichens.

Dans la région Poitou-Charentes, les surfaces occupées par cet habitat sont très faibles, souvent limitées à quelques mètres carrés, sur des rochers granitiques ou schisteux dénudés, des dalles affleurantes, en bordure de falaises naturelles ou artificielles (carrières) ou sur celles-ci, à la faveur de légers replats.

B. Distinction et Concomitance avec d'Autres Types de Pelouses

Les pelouses rupicoles siliceuses peuvent être confondues avec les pelouses thérophytiques (Thero-Airion), dominées par les annuelles, et les pelouses calcifuges (Nardetalia strictae), composées principalement de vivaces. La distinction de ces trois groupements est parfois difficile, car ils sont le plus souvent présents ensemble dans les mêmes stations et imbriqués étroitement.

De même, sur certains rochers, on peut observer une juxtaposition entre les pelouses rupicoles et la végétation des parois siliceuses (Asplenio billotii-Umbilicion rupestris), où alternent des orpins (Sedum ssp) sur les rebords horizontaux et des fougères dans les fissures et zones verticales. Une végétation similaire peut être observée sur les sommets de vieux murs dont les pierres sont issues de roches cristallines. Dans ce cas, le cortège végétal est appauvri, accompagné d'espèces exogènes échappées des rocailles de jardin. Il est important de noter qu'un biotope équivalent se développe sur les dalles calcaires, appartenant à l'association de l'Alysso-Sedion albi.

II. Écologie et Biodiversité des Pelouses Alpiniennes et Analogue

Les pelouses sont des mines d'or écologiques, capables d'accueillir 40 à 50 espèces végétales par mètre carré, dont une forte proportion a un grand intérêt patrimonial. En région Centre-Val de Loire, elles abritent à elles seules plus du quart des espèces protégées à l'échelle régionale. Les espèces qui s'y développent supportent ces paramètres extrêmes. Il n'est donc pas étonnant de retrouver certaines espèces que l'on rencontre plus communément dans le sud de la France, sous un climat méditerranéen ou encore montagnard.

Vers la méditerranéisation des pelouses sèches de Nouvelle-Aquitaine ?

A. Adaptation des Espèces Végétales

Dans les conditions les plus rudes, là où le sol est le plus mince et la sécheresse la plus stricte, apparaissent des plantes grasses comme l'Orpin âcre et l'Orpin blanc, des mousses et des lichens qui colorent de jaune et de rouge la pelouse, entrecoupée des formes claires des dalles calcaires.

Les espèces de ces pelouses, soumises à des conditions extrêmes, connaissent peu de concurrence. En effet, pour la plupart des autres espèces, plus exigeantes, il n'y a pas ici assez d'eau, pas assez d'éléments nutritifs, trop de lumière et de chaleur. C'est donc aisément que, sur les pelouses calcaires, la très belle Anémone pulsatille étale ses pétales violets autour de son cœur jaune d'or.

B. Faune Associée et Interactions Écologiques

Ces pelouses sont également l'habitat de prédilection pour une faune spécifique. Les champignons y sont des hôtes nombreux, très variés et moins connus car discrets. Régulièrement accompagnées de genévriers communs, ces pelouses confèrent aux paysages une allure caractéristique.

L'Azuré du serpolet, par exemple, est une espèce bien particulière dont le développement dépend de la présence conjointe d'une plante des pelouses, l'Origan, et d'une fourmi rouge, Myrmica sabuleti. Flambés et azurés de toutes sortes côtoient de nombreux criquets comme les œdipodes, aux couleurs éclatantes visibles seulement lorsque s'envolent ces insectes à ressorts. Le chant des cigales finit de donner aux lieux toutes les apparences du sud.

C. Pelouses sur Sable : Un Écosystème Distinctif

Les pelouses sur sable se rencontrent en bords de rivière, sur les alluvions déposées par le cours d'eau. Bien que balayé de temps à autre par les crues ou arrosé par les précipitations, ce sable très filtrant ne retient pas plus l'eau que le calcaire, si bien qu'il est le plus souvent d'une sécheresse extrême. Les conditions s'approchent donc de celles qui règnent sur les pelouses calcaires.

Ces pelouses sont des habitats de prédilection pour de nombreuses plantes, parfois qualifiées de pionnières car elles sont les premières à s'installer sur ces milieux vierges, rajeunis régulièrement par le passage des crues. Sur les sables acides, c'est le Corynéphore blanchâtre, une autre graminée, qui s'installe. Les stades plus évolués, moins renouvelés par les crues ou moins entretenus par les lapins, sont constitués de plantes plus hautes comme l'Armérie des sables, reconnaissable à ses pompons roses, ou l'Armoise champêtre, qui font parfois ressembler la pelouse à une lande sèche.

Ces pelouses sont aujourd'hui présentes essentiellement sur les bords de rivières, comme la Loire (Îles de Bonny) et la Creuse, dans sa partie amont, mais aussi en Sologne, en Brenne et dans le Pays blancois, au sud de l'Indre. La plupart sont acides, tendance induite par l'acidité du sable, mais certaines contiennent un peu de calcaire, ce qui là encore a une incidence sur la végétation.

III. Espèces Caractéristiques et Patrimoniales

La valeur biologique importante de ces habitats, notamment en Poitou-Charentes, est due à leur rareté et leur faible superficie, ainsi qu'à la présence de nombreuses espèces végétales patrimoniales. Certaines sont protégées au niveau national, comme la Gagée de Bohême (Gagea bohemica) et l'Orpin d'Angers (Sedum andegavense). D'autres sont protégées au niveau régional, comme le Millepertuis à feuilles de linaire (Hypericum linariifolium) et le Silène de Bastard (Silene vulgaris ssp bastardii), ou inscrites sur les listes rouges nationales et régionales. La Gagée de Bohême et l'Orpin d'Angers sont deux espèces très rares, caractéristiques de l'habitat et protégées au niveau national.

A. Flore des Pelouses Alpiniennes Siliceuses

La pelouse climacique de l'étage alpin est caractérisée par un tapis ras de graminoïdes, dont les touffes ternes, mêlées à de nombreux lichens, confèrent au milieu un aspect automnal, même en plein été. Le feuillage incurvé de Carex curvula domine en général le tapis herbacé. Cette espèce peut être remplacée par Festuca halleri dans la moitié inférieure de l'étage, ou par Juncus trifidus sur les sols caillouteux ou cryoturbés (stades pionniers).

Voici une liste non exhaustive d'espèces emblématiques des pelouses alpines et rupicoles :

  • Arabis ciliata Clairv. (Arabette ciliée)
  • Arenaria grandiflora L. (Sabline à grandes fleurs)
  • Bupleurum ranunculoides L. subsp. ranunculoides (Buplèvre à feuilles étroites)
  • Carex baldensis L. (Laîche du Mont Baldo)
  • Hieracium pilosum Froel. (Epervière de Moris)
  • Hieracium villosum Jacq. (Epervière velue)
  • Koeleria eriostachya Pančić (Koelérie à épi laineux)
  • Oxytropis helvetica Scheele (Oxytropis de Suisse)
  • Oxytropis jacquinii Bunge (Oxytropis des montagnes)
  • Scutellaria alpina L. (Scutellaire des Alpes)
  • Taraxacum aquilonare Hand.-Mazz. (Pissenlit du nord)

Illustration d'une pelouse alpine avec des fleurs caractéristiques

B. Flore des Pelouses Calcaires et Sablonneuses

Les pelouses sèches, qu'elles soient calcaires ou sablonneuses, abritent également une diversité floristique remarquable :

  • Achillea clavenae L. (Achillée de Clavena)
  • Acinos alpinus (L.) Moench (Sarriette des Alpes)
  • Alchemilla conjuncta Bab.
  • Androsace chamaejasme Wulfen (Androsace petit jasmin)
  • Androsace villosa L. (Androsace velue)
  • Anthyllis vulneraria subsp. alpestris (Schult.) Asch. & Graebn. (Anthyllide alpestre)
  • Asphodelus albus Mill. (Asphodèle blanc)
  • Aster alpinus L. (Aster des Alpes)
  • Astragalus australis (L.) Lam. (Astragale méridional)
  • Astragalus leontinus Wulfen (Astragale du Tyrol)
  • Biscutella laevigata L. (Biscutelle)
  • Campanula scheuchzeri Vill. (Campanule pauciflore)
  • Carduus defloratus L. subsp. defloratus (Chardon décapité)
  • Carex austroalpina Bech. (Laîche des Alpes méridionales)
  • Carex montana L. (Laîche des montagnes)
  • Carex ornithopoda Willd. (Laîche pied d'oiseau)
  • Carex sempervirens Vill. (Laîche toujours verte)
  • Centaurea rhaetica Moritzi (Centaurée rhétique)
  • Centaurea scabiosa subsp. alpestris (Hegetschw.) Nyman (Centaurée des Alpes)
  • Crepis froelichiana Froel. (Crépide de Froelich)
  • Cuscuta epithymum (L.) L. (Cuscute du thym)
  • Cytisus emeriflorus Rchb. (Cytise bergamasque)
  • Dianthus hyssopifolius L. (Oeillet de Montpellier)
  • Erigeron alpinus L. (Vergerette des Alpes)
  • Erigeron glabratus Bluff & Fingerh. (Vergerette polymorphe)
  • Festuca laevigata Gaudin (Fétuque lisse)
  • Festuca quadriflora Honck. (Fétuque naine)
  • Galium anisophyllon Vill. (Gaillet à feuilles inégales)
  • Gentiana clusii E. P. Perrier & Songeon (Grande gentiane calcicole)
  • Gentiana lutea L. (Gentiane jaune)
  • Gentiana verna L. (Gentiane printanière)
  • Globularia nudicaulis L. (Globulaire à tige nue)
  • Helianthemum nummularium subsp. grandiflorum (Scop.) Schinz & Thell. (Hélianthème à grandes fleurs)
  • Hieracium bifidum aggr. (Epervière bifide)
  • Horminum pyrenaicum L. (Hormin des Pyrénées)
  • Knautia transalpina (Christ) Briq. (Knautie transalpine)
  • Laserpitium siler L. (Laser siler)
  • Leontopodium alpinum Cass. (Edelweiss)
  • Linum alpinum Jacq. (Lin des Alpes)
  • Lotus alpinus (DC.) Ramond (Lotier des Alpes)
  • Minuartia verna (L.) Hiern (Minuartie du printemps)
  • Nigritella rubra (Wettst.) K. Richt. (Nigritelle rouge)
  • Onobrychis montana DC. (Esparcette des montagnes)
  • Oxytropis neglecta Ten. (Oxytropis d'Insubrie)
  • Pedicularis ascendens Gaudin (Pédiculaire ascendante)
  • Pedicularis gyroflexa Vill. (Pédiculaire arquée)
  • Pedicularis verticillata L. (Pédiculaire verticillée)
  • Phyteuma orbiculare L. (Raiponce orbiculaire)
  • Polygala alpestris Rchb. (Polygale alpestre)
  • Potentilla crantzii (Crantz) Fritsch (Potentille alpestre)
  • Primula halleri J. F. Gmel. (Primevère de Haller)
  • Ranunculus carinthiacus Hoppe (Renoncule de Carinthie)
  • Ranunculus thora L. (Renoncule thora)
  • Rhinanthus antiquus (Sterneck) Schinz & Thell. (Rhinanthe bergamasque)
  • Saponaria lutea L. (Saponaire jaune)
  • Scabiosa lucida Vill. (Scabieuse luisante)
  • Senecio doronicum (L.) L. (Séneçon doronic)
  • Sesleria caerulea (L.) Ard. (Seslérie bleuâtre)
  • Sesleria sphaerocephala Ard. (Seslérie à tête ronde)
  • Sideritis hyssopifolia L. (Crapaudine à feuilles d'hysope)
  • Stachys alopecuros (L.) Benth. (Epiaire vulpin)
  • Tephroseris capitata (Wahlenb.) Griseb. & Schenk (Séneçon en tête)
  • Thesium alpinum L. (Thésium des Alpes)
  • Thymus praecox subsp.

IV. Dynamique des Pelouses et Menaces

Les pelouses, bien que robustes, sont des écosystèmes dynamiques dont l'équilibre est fragile et menacé par diverses pressions.

A. Évolution Naturelle et Impact Humain

Les pelouses rupicoles constituent la première phase de végétalisation de la roche siliceuse nue. Le passage répété d'engins, le surpiétinement, le pâturage intensif par des ovins, bovins ou des lapins des pelouses calcifuges peuvent permettre, en mettant les sols à nu, le maintien ou l'extension de cet habitat, alors souvent associé aux pelouses thérophytiques.

Nées d'un entretien pluriséculaire lié à un débroussaillage et à un pâturage mis en place par l'homme devenu sédentaire au Néolithique (environ 5 000 ans avant J.-C.), elles occupaient encore jusque dans les années 1950 des surfaces beaucoup plus étendues. Le pâturage qui permettait leur entretien a rapidement cessé après la Seconde Guerre mondiale, livrant les plus pauvres d'entre elles aux broussailles et aux fourrés, ou faisant de quelques autres des zones cultivées de façon intensive.

C'est ce qui guette de façon générale ces milieux jugés peu intéressants et souvent abandonnés : l'embroussaillement et l'évolution progressive vers le boisement. La végétation de la pelouse se modifie au profit d'espèces plus hautes, comme certaines graminées (Brachypode penné). Le sol s'enrichit, s'épaissit, retient davantage l'eau et devient propice à l'installation d'espèces buissonnantes. Au terme de plusieurs années, le Chêne pubescent ou d'autres ligneux comme le Prunellier, le Peuplier et le Robinier, sur les sols sableux, s'installent et la pelouse devient lentement forêt.

Évolution d'une pelouse sèche vers la forêt

B. Menaces et Perturbations

Les pelouses rupicoles, toujours très morcelées, se maintiennent assez bien en bordure de falaises ou sur les rochers. Dans le cas où elles sont imbriquées dans d'autres types de pelouses au sein d'ensembles pâturés, elles tendent à disparaître avec l'abandon du pâturage. La plus grande menace pour cet habitat reste aujourd'hui la surfréquentation de certaines zones pour les loisirs : véhicules tout-terrain, escalade, pique-nique, etc.

Cependant, certains phénomènes naturels peuvent enrayer cette évolution. Les pelouses sur sable ont en plus la particularité d'être soumises au régime de la rivière qu'elles bordent. Les crues balaient ainsi plus ou moins régulièrement leur surface, rajeunissant les milieux et empêchant l'installation de buissons et d'arbustes. Un phénomène identique est parfois joué par l'érosion sur les pelouses calcaires installées sur les coteaux exposés aux vents.

C. Gestion et Conservation des Pelouses

Comme le gazon du jardin, la pelouse sèche a besoin d'entretien. Là s'arrête la comparaison puisque le gazon du jardin est un tapis composé de quelques espèces végétales alors que la pelouse en regroupe une multitude.

Selon les conditions du milieu, le maintien des pelouses peut nécessiter la mise en place de diverses actions. La pelouse peut être fauchée mécaniquement, mais les résidus de la fauche doivent être retirés afin de maintenir la pauvreté du sol et lui conserver ses caractéristiques.

L'homme peut aussi recourir à un autre type d'entretien, beaucoup plus écologique, en installant des troupeaux de moutons ou de chèvres. Ces derniers, composant leurs repas en fonction de leurs goûts et ne dédaignant pas les jeunes pousses du prunellier ou de l'aubépine, empêchent ainsi l'envahissement de la pelouse par les buissons. Ce mode de gestion, renouant avec une activité traditionnelle pratiquée pendant plusieurs centaines d'années, permet l'expression d'une flore variée et redonne aux paysages ses allures d'antan.

Enfin, les lapins peuvent aussi, en broutant la végétation et en grattant le sol, contribuer au maintien des pelouses.

D. Distribution Actuelle et Potentielle

La distribution actuelle des pelouses est évaluée par une somme pondérée (nombre d’espèces caractéristiques et d’espèces fréquentes moins strictement inféodées au milieu) par hectare basée sur les observations actuelles. Les espèces caractéristiques annoncées ont un coefficient de pondération de 10 et les autres espèces indicatrices un coefficient de 1. Le milieu est considéré présent dans l'unité géographique (5 x 5 km) si cette dernière contient au moins un hectare avec une valeur minimale de 11 points.

La distribution potentielle est calculée de la même manière, mais basée sur les modèles de distribution des espèces. Ces approches permettent de cartographier la présence des pelouses et de prédire leur répartition future, essentielle pour leur conservation.

tags: #alpes #pelouse #caillouteuse