Aménager une bordure de fleuve : Entre privilège, responsabilités et protection écologique

Posséder un terrain en bordure d'un lac ou d'une rivière est un véritable privilège, offrant une vue imprenable, la tranquillité et une connexion privilégiée avec la nature. Cependant, ce privilège s'accompagne de responsabilités importantes en matière d'aménagement et de protection de l'écosystème riverain. Aménager une berge est un processus qui s'avère bien plus complexe qu'il n'y paraît, nécessitant une compréhension approfondie des variables écologiques et des réglementations en vigueur. L'objectif est de parvenir à un résultat esthétique tout en respectant l'environnement et les lois mises en place pour le protéger.

Plan d'une bande riveraine avec différentes zones de végétation

La distinction entre cours d'eau publics et privés : Comprendre les droits et les contraintes

La première étape pour tout propriétaire riverain est de comprendre la nature juridique du cours d'eau qui borde son terrain. Il existe une distinction fondamentale entre les cours d'eau publics et privés, chacun étant soumis à des règles spécifiques.

Les cours d'eau publics : Domaine de tous, avec des servitudes imposées aux riverains

Lorsqu'un cours d'eau est navigable, c'est-à-dire qu'il permet la navigation de bateaux, il appartient au domaine public. Les propriétaires des terrains qui longent ce cours d'eau doivent supporter diverses contraintes visant à assurer l'accès et l'entretien.

Le chemin de halage : Une voie historique et réglementée

Le chemin de halage, d'une largeur de 7,80 mètres, est une servitude imposée aux riverains des cours d'eau navigables. Il permettait autrefois aux bateliers de tracter leurs péniches. À cette largeur s'ajoute une bande de 1,95 mètre où il n'est pas permis de construire ni de planter. Il est important de noter que, selon la configuration des lieux, il peut y avoir un chemin de halage le long des deux rives du cours d'eau.

La servitude de marchepied : Accès pour les mariniers et les piétons

Sur la rive opposée au chemin de halage, une servitude de marchepied impose un passage de 3,25 mètres, réservé aux mariniers. Ces passages doivent impérativement rester ouverts à la circulation des piétons, y compris des pêcheurs. En revanche, les véhicules, qu'il s'agisse de voitures ou de deux-roues, n'y ont pas droit de cité. Il est strictement interdit d'y bâtir quoi que ce soit, de les condamner ou de les obstruer par une barrière par exemple.

L'étendue des contraintes : Au-delà des fleuves et rivières

Ces diverses contraintes ne concernent pas uniquement les rivières et les fleuves, mais s'étendent également aux étangs, aux canaux, aux lacs, y compris les rives des îles. C'est l'administration qui se charge de l'entretien de ces infrastructures. En contrepartie de ces servitudes, les riverains ont le droit d'utiliser cette eau publique, par exemple pour arroser leur jardin ou laver leur voiture. Il est crucial de souligner que les riverains restent propriétaires des berges et des alluvions, même si le cours d'eau lui-même est public.

Le cas spécifique du bord de mer : Le "chemin des douaniers"

Le bord de mer présente une servitude de passage particulière, connue sous le nom de "chemin des douaniers". Ce chemin de 3 mètres de large longe toute la côte et est ouvert aux piétons, mais pas aux véhicules. Les promeneurs peuvent y circuler librement, mais il leur est interdit d'y stationner ou d'obstruer le passage, notamment en pique-niquant. Les propriétaires de terrains côtiers ne peuvent pas entraver la libre circulation, par des barrières par exemple. De plus, ils doivent laisser l'administration apposer des signalisations et procéder aux travaux d'entretien nécessaires. Une autre servitude peut exister : un chemin perpendiculaire à la mer, permettant le passage des piétons jusqu'à la plage, peut traverser une propriété s'il n'y a pas à moins de 500 mètres une voie publique qui accède au rivage.

Les cours d'eau privés : Plus de liberté, mais des responsabilités environnementales

Les cours d'eau qui n'appartiennent pas au domaine public sont réputés privés. Il est néanmoins conseillé de se renseigner auprès de la préfecture, car certains cours d'eau ne remplissant pas les conditions de navigabilité peuvent parfois être annexés au domaine public.

Droits du propriétaire riverain : Liberté d'aménagement

Dans le cas d'un cours d'eau privé, le propriétaire peut faire ce qu'il veut sur ses rives : clore, planter, construire. Il n'y a pas de passage obligatoire sur les rives. Le lit de la rivière lui appartient, mais l'eau reste la propriété de tous. Un individu peut donc utiliser l'eau de la rivière, par exemple pour laver sa voiture, ou y naviguer, à condition de ne pas débarquer sur une propriété privée.

Obligation de restitution de l'eau : Préserver la qualité environnementale

Bien que les riverains soient en droit d'utiliser l'eau, y compris pour alimenter une usine par exemple, ils ont l'obligation de la restituer dans son état initial. Il est donc formellement interdit de la polluer ou de pomper toute l'eau, sous peine de conséquences environnementales et légales.

Partage de la propriété et de l'entretien

Si les propriétaires des deux rives sont différents, la moitié du cours d'eau leur appartient. L'entretien incombe alors aux multiples propriétaires des terrains riverains. Lorsque la rivière traverse un unique terrain, le propriétaire peut extraire du sable, des pierres, ou en fermer le cours par un grillage ou un barrage, toujours dans le respect des régulations environnementales.

Carte de France montrant des cours d'eau navigables

La bande riveraine : Un écosystème crucial à protéger

La bande riveraine est une zone tampon essentielle entre le terrain et le plan d'eau. Au Québec, elle doit généralement mesurer au moins 10 à 15 mètres de profondeur à partir de la ligne des hautes eaux. Son rôle est primordial : elle filtre les polluants, stabilise les berges, prévient l'érosion et protège la qualité de l'eau. Une bande riveraine bien végétalisée agit comme un bouclier naturel pour nos lacs et rivières, constituant la dernière barrière protégeant les lacs et les cours d'eau des polluants et des particules qui se déversent à partir des territoires environnants.

Les fonctions vitales de la végétation en bordure de l'eau

La présence de plantes herbacées, d'arbustes et d'arbres au bord de l'eau remplit plusieurs fonctions vitales pour la santé du lac ou du cours d'eau.

Stabilisation des sols et lutte contre l'érosion

Les racines profondes des végétaux permettent une meilleure stabilisation du sol bordant les cours d'eau. Il s'agit également d'une barrière physique contre l'érosion. Les racines absorbent les sédiments présents dans le ruissellement avant que ceux-ci ne puissent atteindre l'étendue d'eau. Les bandes riveraines permettent aussi de ralentir la vitesse de l'écoulement des ruisseaux. Ainsi, si des arbres sont plantés en bordure de votre lac ou de tout autre milieu humide, il ne faut surtout pas les enlever. Pour garder une étendue d'eau en bon état, il est impératif de planter des arbres ou arbustes ainsi que de la verdure à proximité, si ce n'est pas déjà fait. De cette manière, vous aiderez à contrer l'érosion des berges de votre lac et vous protégerez la qualité de l'eau qui s'y trouve.

Filtration des polluants et maintien de la qualité de l'eau

Les végétaux en bordure de l'eau servent de filtre contre les polluants agricoles, les fertilisants, les matières organiques, les sédiments et les polluants des routes. Cette fonction de filtration est essentielle pour maintenir la pureté de l'eau et prévenir la prolifération d'espèces nocives.

Régulation thermique et prévention des algues bleues

L'ombre des arbres et arbustes prévient le réchauffement excessif de l'eau en bordure. Ce phénomène est crucial pour prévenir la croissance des espèces nocives comme les algues bleues, dont la prolifération est souvent liée à des températures élevées de l'eau.

Création d'habitats et enrichissement de la biodiversité

Les berges végétalisées constituent un milieu diversifié d'une grande richesse, où vit un large éventail d'espèces animales. Une bande riveraine végétalisée, c'est ce qui se trouve naturellement au bord de l'eau dans un environnement intouché, offrant des habitats variés pour la faune locale.

Revégétalisation bandes riveraines - Un bouclier pour les plans d'eau

Réglementation et aménagement écologique des berges

L'aménagement en bordure de l'eau est encadré par des réglementations strictes, tant au niveau provincial que municipal. Il est crucial de se renseigner avant d'entreprendre tout projet.

La Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables (PPRLPI)

Au Québec, le gouvernement a mis en place une politique pour la protection des milieux riverains, la Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables (PPRLPI), en vertu de la Loi sur la qualité de l'environnement. Cette loi donne des normes minimales et crée un cadre pour les règlements d'urbanisme des différentes municipalités du Québec. Chaque municipalité peut avoir ses propres règlements en plus des normes provinciales. Avant d'entreprendre quoi que ce soit, il est essentiel de se renseigner auprès de sa municipalité ou à la MRC.

Interdictions et autorisations : Ce qu'il faut savoir

En général, si vous cherchez à végétaliser la bande riveraine, aucune autorisation n'est nécessaire. Par contre, si vous planifiez modifier la pente d'un terrain en bordure d'un cours d'eau, couper des arbres ou des arbustes, vous devez vérifier ce qui est prévu afin de protéger le milieu. Il est généralement interdit de faire des travaux et des constructions sur la rive et le littoral des plans d'eau, ceci afin de les protéger. Dans certains cas, des autorisations sont requises pour planter, déplacer ou retirer des végétaux dans la bande riveraine - et certains végétaux sont interdits.

La revégétalisation : Une solution encouragée

La revégétalisation est fortement conseillée puisque la bande riveraine sera établie plus rapidement et pourra exercer ses fonctions de protection du cours d'eau à plus court terme. Plusieurs municipalités mettent en place des mesures pour encourager les résidents à végétaliser leur terrain riverain, telles que la distribution ou la vente à prix réduit de végétaux, ainsi que des séances d'information et d'accompagnement.

Exemple d'une berge végétalisée avec diverses espèces

Principes d'un aménagement paysager écologique des berges

L'aménagement en zone riveraine est un domaine délicat qui doit conjuguer esthétisme, écologie et conformité réglementaire. Il est tout à fait possible de créer un aménagement paysager attrayant, tout en respectant l'environnement.

Choisir les bonnes plantes : Indigènes et adaptées au milieu humide

Une des particularités des terrains au bord de l'eau est la variation de l'humidité du sol. La rive est constituée d'une zone humide jusqu'à la ligne des hautes eaux, là où l'eau monte pendant les périodes de crue. Vient ensuite une zone semi-humide, suivie d'une zone plus sèche en terrain plat. Pour un aménagement paysager écologique, il est toujours recommandé d'utiliser des végétaux indigènes, car ils sont naturellement adaptés au milieu et ne requièrent pas beaucoup d'entretien. La bande riveraine doit se composer de végétaux variés de différentes tailles (strates), ceux-ci ayant des fonctions différentes.

Plantes vivaces : Durabilité et faible entretien

Si vous êtes réticent à l'idée de planter des arbres en bordure de l'eau, sachez qu'il existe d'autres végétaux qui se prêtent tout aussi bien à un aménagement riverain. Ici, on fait surtout référence aux plantes de type vivace. Bien qu'elles meurent tous les ans, leurs racines, elles, se préservent dans le sol, ce qui leur permet de se régénérer chaque fois que la saison chaude recommence. Elles ne requièrent donc pas beaucoup d’entretien. En plus, la majorité d’entre elles produisent des fleurs et sont très agréables à regarder. Cependant, il est impératif de faire attention aux plantes invasives, comme l'Outtuynia ou la Ligularia 'Gregynnog Gold', qui, malgré leur beauté, peuvent nuire à l'équilibre de l'écosystème.

Arbustes et vignes : Solidité des sols et alimentation de la faune

Les arbustes et les vignes sont des plantes ligneuses qui constituent un excellent ajout à votre aménagement. Comme leurs racines sont très profondes et beaucoup plus résistantes que celles des plantes herbacées, elles permettent de solidifier les sols et aident à réduire l'érosion. Ces plantes produisent aussi des fruits qui peuvent aider à alimenter la faune. Les boutures de saule, plantées à travers un treillis dans le sol à intervalles réguliers, s'enracinent rapidement et renforcent la berge.

Éviter les pratiques néfastes : Fertilisation et tonte excessive

Contrairement à ce que pensent plusieurs, on ne peut pas couper tous les arbres pour dégager la vue, ni poser du gazon jusqu'au bord de l'eau. Il faut respecter la végétation naturelle, préserver les arbres en place et favoriser les plantes indigènes adaptées au milieu humide. Il n'est pas permis de fertiliser ni de tondre en bande riveraine, car ces pratiques peuvent dégrader la qualité de l'eau et l'écosystème.

L'expertise d'un paysagiste spécialisé

Un paysagiste qui offre ce genre de services, car ce n’est pas le cas de tous les Maîtres Paysagistes, saura évaluer votre terrain et les contraintes liées au sol, à l’humidité et à l’érosion. Il pourra concevoir un plan qui met en valeur la vue sans nuire à la bande riveraine, choisir des végétaux adaptés et durables, et assurer le respect des règlements pour éviter les mauvaises surprises (avis de non-conformité, amendes, etc.).

Des exemples concrets d'aménagements réussis

Plusieurs projets d'aménagement de bordures de fleuve et de cours d'eau illustrent la possibilité de concilier développement urbain, restauration écologique et valorisation du paysage.

Le secteur du Minck et "La Flaque aux Espagnols" à la forme évocatrice en anse

La première phase d’aménagement du secteur du Minck, bâtiment emblématique de l’ancienne Criée du port, et de la place "La Flaque aux Espagnols", à la forme évocatrice en anse, se concentre sur la maîtrise des flux d’eaux de ruissellement arrivant à l’amont. Cela permet un ralentissement des écoulements puis un traitement naturel de l’eau, démontrant une approche intégrée de gestion des eaux pluviales dans l'aménagement urbain.

Nismes Viroinval et les canaux de "l’Eau Noire"

Dans la petite commune belge de Nismes Viroinval, traversée par les branches souterraines et aériennes de "l’Eau Noire", l’idée s’est imposée d’utiliser le plan d’eau, de remplacer les chemins par de petits canaux et de se déplacer en barque. Ce projet a pour objectif de doter la ville d’un document guide, un plan de référence fixant les grandes orientations paysagères et urbaines à court, moyen et long terme, en valorisant l'eau comme élément central du paysage et de l'expérience des visiteurs.

La friche industrielle Pechiney-Ugine-Kuhlmann : Un exemple de restauration écologique

La friche industrielle Pechiney-Ugine-Kuhlmann, en bordure du canal de Roubaix, s’étend sur 32 hectares et incluait un terril de phosphogypse. La restauration de ce terril en 1986, par des techniques douces de dynamique végétale, a été saluée par le premier « Trophée du Paysage ». La mutation de la friche PCUK profite de l’effet du projet « Blue Links » de réouverture du canal à la navigation et de la dynamique de la trame verte et bleue. L’aménagement s’est appuyé sur les études de risques, les contraintes techniques et les opportunités d’utilisation des produits de curage du canal et d’anciens dépôts d’argile. La mise au point d’une solution de confinement par une « structure sandwich » imperméable a été choisie, stoppant ainsi la migration des polluants dans le sous-sol.

Les berges de l'Adour à Dax : Une mise en valeur du patrimoine urbain et naturel

Le centre-ville de Dax, situé sur la rive gauche de l’Adour, bénéficie de berges offrant une perception d’ensemble de la ville : les thermes en premier plan, la ville ancienne, ses fortifications et la cathédrale Notre-Dame en arrière-plan. Une végétation généreuse accompagne les berges, en amont vers le parc Théodore Denis et les arènes, en aval vers la promenade des Baignots. Deux logiques, perpendiculaires et parallèles au fleuve, se superposent, créant un paysage riche et intégré.

Le lagunage de Harnes : Transformer une friche industrielle en zone naturelle humide

Situé dans le lit de l'ancienne rivière de la Souchez devenue Canal de Lens, au pied d'un terril, le projet du lagunage de Harnes reconstitue une zone naturelle humide sur une friche industrielle minière, à partir des eaux d'une station d'épuration. Ce fond de vallée humide a acquis des qualités esthétiques, poétiques et écologiques. Ce projet porte le rêve d'alimenter un bassin de baignade, illustrant une "revanche sur l'histoire" si l'on parvient un jour à se baigner dans les eaux provenant des égouts des cités minières, nettoyées par le lagunage au travers d'une friche industrielle. Ce projet représente une vision audacieuse de la réhabilitation écologique.

Schéma d'un projet de lagunage

tags: #amenagement #bordure #de #fleuve