Dans l'univers foisonnant de la haute couture française, certaines étoiles brillent d'un éclat particulier, modelant les silhouettes et définissant les époques. Parmi elles, Jenny Sacerdote, de son vrai nom Jeanne Adèle Bernard (1868-1962), incarne une figure majeure de l'entre-deux-guerres, une pionnière combative et une féministe avant l'heure. Son parcours, pourtant longtemps sous-estimé par l'histoire officielle de la mode, est aujourd'hui brillamment mis en lumière par les recherches minutieuses d'Anne Vogt-Bordure, qui lui consacre une biographie aux Éditions Récits, intitulée « Une idée de Jenny », et relance même la marque avec « La Suite Jenny Sacerdote ».

Une Émergence dans le Monde de la Mode : De Jeanne Adèle Bernard à "Jenny"
Née d’une mère tailleuse et d’une grand-mère couturière à Périgueux en 1868, Jeanne Adèle Bernard a grandi imprégnée de l’univers de la mode. Son environnement familial a sans doute insufflé en elle une sensibilité particulière aux étoffes, aux coupes et à l'élégance. Marquée par l’élégance des femmes qui déambulent dans les rues parisiennes, Jenny Sacerdote, à 40 ans, décide de changer d'orientation après avoir envisagé une carrière d'enseignante. Une décision audacieuse pour l'époque, d'autant plus que, comme le rappelle Anne Vogt-Bordure, « elle sait qu’en tant qu’enseignante elle risque de se retrouver vieille fille. Mais qu’importe ! Si elle souhaite poursuivre son rêve, elle n’a aucun intérêt à se marier. En effet, le code napoléonien affirme depuis 1804 l’incapacité juridique totale de la femme mariée ». Cette lucidité sur les conditions féminines dès ses 20 ans, en 1888, témoigne de son esprit indépendant et de son engagement avant-gardiste.
Elle rejoint d'abord la maison Béchoff-David, fondée en 1900. C'est là que les clientes américaines, charmées par son talent, l'appellent affectueusement « Jenny », un surnom qui lui restera et contribuera à forger son identité de grande couturière. Puis, elle intègre les équipes de la maison Paquin en tant que Première d’atelier. Il est intéressant de noter le contexte de cette maison de couture prestigieuse, comme le souligne Anne Vogt-Bordure : « Monsieur et Madame Paquin avaient fondé leur maison en 1891 dans l’entresol de l’immeuble qu’elle occupe encore. Lui, venant de la bourse, apportant son sens des affaires, et elle, ayant acquis chez Rouff les plus fines et les plus solides techniques de la couture, ils formaient un couple si moderne que leur succès fut rapide. Étage après étage, tout l’immeuble fut occupé par les ateliers et les salons, et après lui, les immeubles voisins ». Cette expérience au sein d'une maison de renom lui a sans aucun doute apporté une expertise précieuse et une compréhension approfondie des mécanismes de l'industrie de la mode.
Jenny & Cie : L'Ascension d'une Maison de Haute Couture
En 1909, Jenny Sacerdote et Marie Perrine Le Corre, son associée, fondent leur propre maison de couture, « Jenny & Cie ». Initialement située au 1, rue Castiglione, puis au 26, avenue Marceau, cette maison connaît rapidement un succès retentissant, tant en France qu'à l'étranger. Leur vision est claire : créer des tenues à la fois sensuelles et pratiques, avec des pieds dégagés pour faciliter la marche, façonnant ainsi l’image idéale de la Parisienne. La popularité de leur établissement ne cessant de croître, elles déménagent aux 68 et 70 avenue des Champs Élysées, dans deux immeubles Art nouveau, un choix qui témoigne de leur goût pour l'esthétique moderne et leur sens de l'emplacement stratégique. Bientôt, leur maison abrite 22 ateliers, signe d'une entreprise florissante.

Jenny est une entrepreneuse avisée et une femme de caractère, comme l'explique Anne Vogt-Bordure : « C'était une personne dynamique qui avait envie de prendre une revanche sur la vie, car née de père inconnu. J'imagine qu'elle avait une force de caractère, une soif d'apprendre, une grande curiosité. » Cette détermination se manifeste particulièrement pendant la Première Guerre Mondiale. Malgré les difficultés, les deux femmes maintiennent leur maison ouverte et tiennent une ambulance, manifestant ainsi leur ferveur patriotique. Cette période tragique est pour elles l’occasion de démontrer les bienfaits de la mode française par rapport à ceux de la mode allemande, un acte militant qui renforce leur positionnement.
L'Apogée de la Renommée et l'Innovation Stylistique
Pendant l'entre-deux-guerres, la maison « Jenny & Cie » est à l’apogée de sa renommée. Les créations de Jenny sont synonymes d'élégance, de liberté et d'audace. La diversité des étoffes et des couleurs utilisées - taffetas, limon, tulle, rose, blanc, bleu - répond à l’atmosphère plus apaisée de cette période. Jenny Sacerdote ne se contente pas de suivre les tendances, elle les anticipe et les crée. Elle développe des cols, remplace les perles des robes par les plissés, invente la robe tablier, et la robe tunique doublée de rose, sa couleur fétiche, ajoutant des écharpes à la taille.

Qualifiée par Vogue comme « la prescriptrice de théories générales et la maîtresse du goût », elle est à l'origine de nombreuses coupes et méthodes encore utilisées de nos jours. Par exemple, elle a adopté l'asymétrie très rapidement et a sorti la robe tunique la même année que Patou. Elle a inventé une robe manteau tout-en-un et la robe-tablier qui s'ouvre sur le devant. Pendant la Première Guerre mondiale, face à la pénurie de matériaux, elle a confectionné des robes à base de rubans, puis s'est mise à faire des robes entières en bandelettes. Dès cette période, elle a utilisé le frangé, gardant ce côté effrangé des finitions sur le bas de la jupe et sur les manches de vestes, une touche très contemporaine.
Son approche artistique, technique et colorimétrique révolutionne la mode. Ses créations sont le résultat de nombreux questionnements, qu'elle s'est posés ou qui se sont imposés à elle. Anne Vogt-Bordure les présente de façon très claire : « Comment une femme peut-elle conduire une automobile avec une robe à traîne d’amazone ? Les costumes d’après-midi ne doivent-ils pas s’envisager avec des modifications confortables, tout comme, on le voit, les chapeaux et manteaux, qui apprennent à défier le vent et la poussière ? » Les verbes utilisés, « conduire, défier », soulignent les nouvelles attitudes de la femme moderne et le souci de la mode de les accompagner dans ces changements. « Jenny est petite, beaucoup plus petite que la moyenne. Elle décide de faire de la taille une dimension créative supplémentaire et imagine toute une série de subtilités liées aux proportions de la hauteur, pour la ville comme pour le sport », ce qui démontre sa capacité à transformer une contrainte en atout créatif.
Jenny habille des célébrités de l'époque telles qu'Arletty, la sœur et la mère de Fred Astaire, Mary Pickford, la comtesse Greffulhe, la reine d'Égypte Om Habibeh et l'impératrice du Japon. Elle côtoyait les artistes et était elle-même considérée comme une artiste, étant proche de personnalités comme Georges Courteline et Lucien Guitry. Mondaine, elle fréquente le Tout Paris, des artistes et des peintres comme Kees Van Dongen, Henri Gervex et Maurice de Vlaminck. Jean-Gabriel Domergue réalisera même plusieurs portraits d'elle. La presse française et étrangère salue unanimement son talent.
L'Engagement Social et le Féminisme Avant l'Heure
La vie de Jenny Sacerdote est mise en permanence en relation avec l’évolution des droits des femmes, et Anne Vogt-Bordure rappelle systématiquement ses choix féministes, c’est-à-dire ses choix qui partent de la réflexion d’une femme et au service d’une femme. Son féminisme imprègne tous les moments de sa vie et de son travail.
Durant la Première Guerre mondiale, elle fait preuve d’un patriotisme féministe remarquable. Personnellement, « afin d’aider au secours des blessés de guerre, Jenny et Marie [son associée] financent l’achat et tiennent une ambulance. Elles font œuvre, indépendamment et personnellement, pour les victimes de guerre et pour les orphelins ». Son engagement imprègne également son travail, et ses collections prennent une dimension militante très nette : « Ses chemisiers s’ornent de drapeaux français ou sont des références aux marraines de guerre, comme le très joli costume « Smoking ». Son manteau « le Généralissime » réalisé dans un drap de laine bleu horizon, en hommage aux poilus, est un succès mondial. Il restera un best-seller jusqu’à la fermeture de la société après la Seconde Guerre mondiale ».

À la tête d’une des plus grandes et célèbres maisons de couture françaises et mondiales en ce début de XXème siècle, Jenny doit faire face à des situations nouvelles et modernes auxquelles elle n’a pas été formée et auxquelles elle doit trouver une solution à la fois personnelle et collective. Le 11 mai 1917, une lettre posée sur son bureau par ses employées expose leur demande : « Il nous est complètement impossible d’arriver à nous suffire dans la crise de vie chère que nous traversons. Nous venons donc vous demander : soit la semaine anglaise payée comme en Angleterre, ou une indemnité ». Jenny, faisant preuve d'une conscience sociale remarquable, « leur accorde les deux, avec une augmentation de un franc par jour. Le 30 juin, le bulletin municipal de la ville de Paris publie la loi tendant à organiser pour les femmes le repos de l’après-midi du samedi dans les industries du vêtement. Jenny l’avait anticipé ». Ce fait met en lumière non seulement le travail de recherche d'Anne Vogt-Bordure qui a retrouvé l'intégralité de cette lettre, mais aussi le caractère avant-gardiste de Jenny dans la revendication des conditions de travail de l’ouvrière moderne.
Son influence dépasse les simples coupes et tissus. Les droits des femmes progressent. Le port du pantalon cesse d’être un délit pour celles qui circulent à vélo ou montent à cheval. De nouvelles notions de relations au corps émergent. La danse fascine et déteint sur la société. Très vite les couturiers comprennent la nécessité de trouver des alternatives, à la fois pour les clientes actives et sveltes, mais aussi pour celles aux formes plus généreuses. C'est dans ce contexte que Jenny, entrepreneuse et femme mariée de 41 ans, porte un regard critique sur tous les domaines, et ses créations sont le reflet de ces évolutions sociétales.
Les Temps Difficiles et la Chute d'un Empire
Le succès de la maison « Jenny & Cie » ne connaît pas de limites. En 1923, Jenny Sacerdote retourne dans le Périgord, région de son enfance, et fait l’acquisition du château épiscopal de Château-L’Évêque. Elle y crée dans le jardin la plus belle roseraie de France et y organise des défilés au milieu des roses, liant ainsi son héritage personnel à son art. Puis, en 1925, lors de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et industriels modernes à Paris, Jenny Sacerdote et Marie Perrine Le Corre exposent leurs créations au pavillon de l’Élégance, aux côtés de maisons rivales (Callot, Lanvin, Worth et Cartier), confirmant leur place parmi l'élite de la haute couture.
En 1929, rares sont les maisons de couture qui résistent au krach boursier ; « Jenny & Cie » fait partie des survivants. Les deux couturières choisissent d’adapter leurs produits à la situation : elles vendent des pièces moins onéreuses, plus abordables, ce qui concourt à l’extension considérable de leur clientèle. Alors que la France traverse une véritable crise, leur maison attire de plus en plus de clientes.
Mais, après ces heures de gloire, la maison connaît un rapide déclin. La Seconde Guerre mondiale marque un tournant dans la vie de Jenny Sacerdote. En raison de leur origine juive, Jenny Sacerdote et plusieurs de ses partenaires financiers risquent la déportation. Sur le plan personnel, la couturière est confrontée à de multiples épreuves : son second mari, Achille, meurt en 1943 de la syphilis, et son beau-frère, Paul Sacerdote, est assassiné à Auschwitz. Jenny, qui traverse les deux guerres avec honneur et courage au service de la France, est finalement contrainte de fermer sa maison de couture en 1948. La maison de couture, qui porte alors le nom de « Société de gestion de la Maison Jenny », est liquidée. Après une longue carrière, Jenny Sacerdote s’installe à Nice, où elle décède en 1962.
L'Œuvre de Réhabilitation d'Anne Vogt-Bordure
Jenny est l'une des toutes premières femmes en France à être nommée Chevalier de la Légion d’honneur. Cependant, malgré cette reconnaissance et son statut de figure majeure, elle a laissé peu de traces dans le monde de la mode française, et son art n'était pas davantage cité. C'est par un hasard géographico-familial qu'Anne Vogt-Bordure, au cours de recherches pour son DEA sur la « trajectoire de reconnaissance des artistes femmes », retrouve la trace de Jenny Sacerdote en Dordogne. Étonnée que le nom de cette grande couturière soit aussi peu mentionné dans les livres d'histoire, Anne Vogt-Bordure entame un travail de recherches minutieuses.

Diplômée d'un DEA en Civilisations et d'une formation à l'EHESS en sociologie, Anne Vogt-Bordure reconstitue pendant cinq années le parcours de Jenny, de sa naissance à Périgueux jusqu'à son décès à Nice. Son enquête est d'une rigueur impressionnante : elle a collecté plus de 500 articles de presse, documents administratifs, témoignages familiaux, procès-verbaux, lisant les magazines de l'époque de 1904 à 1960 qui pouvaient parler de mode, d'actualité, de théâtre, d'art. Elle était toutes les semaines à la Bibliothèque nationale de France, puis aux Archives de Paris, où elle a découvert tous les dessins et modèles déposés aux Prud'hommes, et a eu accès à des boîtes dont certaines étaient encore scellées. C'est ainsi qu'elle a retrouvé le premier acte de mariage de Jenny avec Lucien Moreau, expliquant ce qu'elle a apporté au foyer, puis son procès pour divorce qui a duré cinq ans.
Dans son entreprise de réhabilitation de Jenny, Anne Vogt-Bordure rappelle les défis de la couture : « Par leur toilette, certaines femmes savent rehausser leur prestance et leurs charmes, alors que d’autres au contraire échouent en s’encombrant de fanfreluches. L’art ainsi très risqué de la couture participe donc à la mise en valeur ou non de la silhouette féminine. Voilà tout le prochain défi de Jeanne ». La documentation est précise, claire et elle va à l’essentiel. L’écriture d’Anne Vogt-Bordure donne efficacement le contexte à son lectorat. Son écriture est également fluide et elle parvient à juxtaposer des phrases d’actualité politique et d’actualité mondaine : « Clemenceau vient de démissionner de son poste de président du Conseil des ministres et il n’aura fallu à Louis Blériot que 37 minutes pour franchir dans les airs la distance qui sépare la France de l’Angleterre. Néanmoins, personne ne prête attention à l’actualité en ce jour de cérémonie ».
Le travail de recherche sur les créations de Jenny est colossal : toute une cascade de noms de modèles sont répertoriés et parfaitement bien expliqués, tels que « Patchouli », « New York », « Chantecler », « Florida », « Tric trac », « Bon voyage », « Enjoleuse », « Romance ». Rien qu’en les évoquant, on est déjà dans un monde où le corps féminin et sa spécificité sont valorisés. De plus, ces descriptions sont accompagnées de photos qui facilitent la projection et sur lesquelles la femme est toujours élégante.
La Renaissance de la Maison Jenny : La Suite Jenny Sacerdote
Non contente d'écrire la biographie de Jenny, Anne Vogt-Bordure a relancé, en 2018, la marque avec « La Suite Jenny Sacerdote », membre de la Fédération française de la couture sur-mesure. Cette initiative est motivée par une passion personnelle pour la couture, transmise par sa mère et son arrière-grand-mère. Anne Vogt-Bordure a créé une société en sourçant des artisans français pour travailler en circuit court sur Paris. Elle s'est formée au patronage avec un système ultra-contemporain de Lectra pour redessiner des modèles et en faire des patrons 2D. Jenny collaborait à une revue, Les Patrons de la grande couture, ce qui a permis à Anne de retrouver ses patrons. D'après des photos et les dessins enregistrés aux Archives de Paris, avec des descriptions précises, il est possible de recréer des pièces le plus fidèlement possible.

Réaliser des modèles qui ont plus d'un siècle est un défi passionnant. Anne Vogt-Bordure l'aborde en déclinant les créations avec des matériaux d'aujourd'hui. Par exemple, la fameuse robe du Grand Prix de l'élégance a été réalisée en lin et en coton bio, et on ne se rend pas compte que c'est une robe conçue dans les années 1930. Les modèles ont été vendus à des amis, des personnal shoppers, des professionnels de l'image et au concept store Sauvage poésie de Burton of London. L'aventure est passionnante, mais nécessite plus de temps et une équipe. Anne Vogt-Bordure espère que le livre suscitera de l'intérêt dans les musées pour montrer davantage de pièces de Jenny, et compte continuer à faire revivre ce patrimoine au travers d'expositions, d'animations, et pourquoi pas sortir un catalogue et ouvrir un tiers-lieu.
L'histoire de Jenny Sacerdote, magnifiquement restaurée par Anne Vogt-Bordure, est celle d'une femme française pleine de talent, moderne, travailleuse, dont le féminisme imprègne tous les moments de sa vie. Elle nous offre une perspective inestimable sur l'évolution de la mode, les droits des femmes et la persévérance artistique face aux défis d'une époque en mutation.