L'Anthologie des Bons Jardiniers : Une Histoire de Dévotion et de Savoir-Faire

Illustration d'un jardinier du 17e siècle cultivant un jardin à la française

Le jardinage est un art ancien, dont la pratique et la philosophie ont évolué à travers les siècles. L'idée du « bon jardinier » a toujours été centrale, incarnant des qualités allant de la robustesse physique à une connaissance profonde de la nature et de l'art. Cette « Anthologie des Bons Jardiniers » explore cette figure emblématique, ses origines, ses transformations et son héritage, à travers des témoignages historiques et des réflexions sur le lien indéfectible entre l'homme et la terre.

Les Racines Historiques du Bon Jardinier

L'histoire du bon jardinier est intrinsèquement liée à celle de l'agriculture et de l'aménagement paysager. Dès le début du 17e siècle, des figures comme Olivier de Serres ont posé les jalons de ce que serait l'excellence en matière de culture.

Olivier de Serres : Le Père de l'Agriculture Française

Olivier de Serres est sans conteste l'une des figures fondatrices de la pensée agronomique française. Son œuvre majeure, « Le Théâtre d'agriculture et mesnage des champs », publiée au début du 17e siècle, est le premier et le plus important de tous les ouvrages traitant de la manière de cultiver les jardins et les champs. Pour lui, le jardinier n'est pas un simple laboureur, mais un véritable « orfèvre de la terre », car il surpasse le laboureur comme l'orfèvre le simple forgeron. Cette métaphore souligne la précision, l'art et le savoir-faire supérieurs requis pour la pratique du jardinage selon Olivier de Serres.

Portrait gravé d'Olivier de Serres

Son propre jardin du Vivarais, situé au Seigneur du Pradel, était pour lui un lieu d'épanouissement personnel où il passait les meilleurs instants de sa vie. Ce modeste jardin de quatre ou cinq ares, bordé latéralement par un verger, ne manquait de rien : une parcelle à légumes, quelques fleurs dans le jardin bouquetier, des herbes médicinales et 'd'exquises curiosités'. Sa taille permettait de soigner chaque tâche avec une attention méticuleuse. Les labourages, bêchages et rebêchages étaient toujours accomplis à la bonne profondeur. Les moindres mauvaises herbes étaient enlevées par de multiples ratissages, binages et sarclages. Les amendements et fumures étaient bien enfouis à la bêche, motte par motte, témoignant d'une approche rigoureuse et respectueuse de la terre.

L'Évolution de la Tâche du Jardinier au Fil des Siècles

De la fin du Moyen Âge jusqu'au milieu du siècle passé, la tâche du bon jardinier a évolué, bien que lentement. Les premiers ouvrages d'horticulture étaient probablement l'apanage des érudits, car les grands propriétaires terriens de l'époque se souciaient peu de valoriser leurs domaines, et les paysans pauvres savaient rarement lire.

Cependant, la passion des jardins a progressivement gagné du terrain chez les seigneurs et les riches bourgeois. Le jardinier est alors devenu un véritable « homme orchestre », suivant de près la mode en matière de jardinage, du jardin formel au jardin pittoresque ou paysager. Ce rôle élargi exigeait une polyvalence croissante et une adaptabilité aux tendances esthétiques de l'époque.

Le Portrait Idéal du Jardinier

Le choix d'un bon jardinier s'est avéré être une affaire délicate, comme en témoignent les écrits de l'époque. Les qualités requises pour exceller dans ce métier étaient nombreuses et exigeantes.

Les Exigences du Sieur Louis Liger en 1704

En 1704, dans son ouvrage « Le Jardinier fleuriste », le sieur Louis Liger dresse un portrait assez sévère mais éclairant du jardinier idéal. Il déplore la rareté d'un « Jardinier habile de son Art », soulignant que la plupart avaient « plus de routine que de science, plus d’entêtement que de raison, et plus de sotte présomption que d’esprit. Ils se persuadent tout savoir et ne savent bien souvent que très peu de choses. »

Liger insiste sur des qualités fondamentales : un bon jardinier doit avant tout être sobre et ne pas rechigner à la tâche. « Le jardinier doit être matineux, assidu à son travail, vigilant, avoir beaucoup de soin de ce qui regarde son ministère. Il doit savoir sarcler, c’est à dire d’ôter les méchantes herbes. Il faut qu’il soit robuste pour résister aux fatigues que donne la culture des fleurs durant toute l’année. Il doit visiter ses plantes et voir s’il n’y en a point qui périssent. Pour lors son emploi veut qu’il y remédie au plutôt s’il est possible. » En travailleur consciencieux, le jardinier prend également soin de ses outils, qu'il doit avoir en nombre suffisant. Ces qualités, formulées par Liger, ont servi de base aux traités de jardinage ultérieurs, qui les ont reprises comme l'idéal à atteindre pour tout jardinier.

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La Spécialisation des Jardiniers

Au-delà des qualités personnelles, la complexité croissante des jardins a mené à une spécialisation des jardiniers. Les propriétaires étaient invités à s'informer sur les domaines d'expertise spécifiques des candidats. « On doit s’informer quelle partie du jardinage ils entendent le mieux. Car il y en a des fleuristes, d’orangistes, de botanistes, de pépiniéristes, de potagistes ou maraîchers. »

Cette distinction était cruciale, car les tâches variaient grandement : « Et si les uns cultivent les jardins fruitiers et potagers, les autres font des dessins et des compartiments. D’autres construisent des terrasses, boulingrins, parterres, pelouses, bosquets, labyrinthes. » Cette division du travail est illustrée par l'exemple de Vaux-le-Vicomte en 1697, où un maître jardinier était chargé du potager et un autre du jardin d'agrément. Ce dernier dirigeait toutes les opérations relatives à de nouveaux défrichements et aux modifications du tracé des allées, et il était de sa responsabilité de choisir les plantes qui formeraient au mieux le parterre, une tâche qui relevait de son savoir spécifique. Les contrats de jardiniers de l'époque précisaient même des détails techniques, comme le fait que « les parterres de broderies et parterres de fleurs seront ratissés à la main, roulés et tenus nets de toutes sortes d’herbes en propres. »

La Vie et le Travail des Jardiniers de Château

Les grands domaines et les châteaux offraient un cadre particulier à la pratique du jardinage, avec des exigences et une organisation spécifiques.

Le Témoignage de Marcel Gaucher

Marcel Gaucher, jardinier des Rothschild, est l'un des derniers témoins du métier de jardinier de château. Dans ses mémoires, « Les jardins de la fortune », il retrace le portrait de ces hommes attachés à la terre et au service de leurs maîtres. Il souligne leur « conscience professionnelle à toute épreuve et ce sens des choses de la terre et de la vie végétale qui ne s’acquiert que grâce à l’observation. Jusqu’au dernier jour de leur vie, ils enrichissaient leurs connaissances ».

Dans ces grandes propriétés, le jeune jardinier commençait sa carrière sous l'égide d'un ancien pendant des années. S'il se montrait compétent et s'il avait de la chance, il complétait sa formation dans une école spécialisée qui enseignait les techniques de culture en pleine terre et dans les serres, l'art de la taille, la commande des semences, et bien d'autres compétences essentielles. Les jardiniers étaient répartis en équipes spécialisées, sous les ordres d'un contremaître, chaque tâche étant exécutée avec une minutie exemplaire.

Un Exemple de Préparation Minutieuse : Le Rempotage

Gaucher décrit avec précision les préparatifs minutieux apportés à chaque tâche, comme le rempotage des plantes de serres. « Un apprenti lavait les pots, un autre cassait au marteau des tessons qu’il disposait au fond du pot sur le trou de drainage, un troisième garnissait le fond de criblures grossières. » Cette description illustre l'organisation rigoureuse et la division des tâches qui caractérisaient le travail dans les grands jardins.

Entre les années 1920 et 1930, soixante jardiniers travaillaient en permanence chez les Rothschild à l'entretien du parc de Boulogne, témoignant de l'ampleur des efforts requis. La décoration florale du jardin français était une entreprise gigantesque. « Dès les premiers jours de mai, jamais avant pour ne pas s’exposer aux gelées tardives, la plantation démarrait. Il s’agissait de transporter du ‘fleuriste’ au ‘français’, les dizaines de milliers de plantes élevées en pots. »

Les Conditions de Vie des Jardiniers de Château

Malgré la beauté des lieux qu'ils entretenaient, les conditions de travail des jardiniers étaient souvent difficiles. « Les conditions de travail étaient dures, très dures même, mais tous les jardiniers étaient logés à la même enseigne. Ils dormaient dans une soupente, au-dessus du rempotoir, sans chauffage. Lorsqu’ils se levaient le matin en hiver, leurs couvertures restaient collées au mur par le gel. » Ces témoignages rappellent la réalité souvent rude derrière la splendeur des jardins aristocratiques.

Le Jardinier Polyvalent des Propriétés Plus Modestes

Lorsque le parc était de taille plus modeste, le jardinier se retrouvait souvent seul pour assumer tous les travaux du jardin. Il devenait alors un homme à tout faire, engagé en qualité de serviteur domestique et jardinier.

Le Portrait du Jardinier à Tout Faire au 19e Siècle

Un manuel à l'usage des maîtresses de maison du 19e siècle dresse un portrait modèle de ce bon jardinier à tout faire. « Il sera aussi bien domestique que jardinier. Vous lui apprendrez le service de la table, afin qu’il puisse aider la fille de chambre les jours où vous aurez du monde. Il pansera le cheval, ira chercher les provisions à la ville. Il doit encore être adroit et intelligent, apprendre à manier un peu le rabot et la cognée. »

En échange des frais et du logement, la femme du jardinier secondait souvent la cuisinière pour préparer les légumes ou remplaçait une servante pour les travaux ménagers. Le jardinier apportait chaque jour dans de grands paniers d'osier les produits du potager pour la cuisine, ainsi que les fleurs fraîches pour décorer la maison, partageant avec son maître les produits du verger et du potager.

Le Rythme des Saisons et la Vie Domestique

Dans son ouvrage « Madame est servie », Diane De Keyzer évoque la vie des domestiques au service de la noblesse et de la bourgeoisie, et entre autres celle des jardiniers des châteaux de Louvignies et de Sterrebeek. L'hiver était une période plus calme que l'été, car les patrons séjournaient souvent dans leur hôtel particulier en ville. Le jardinier et sa famille étaient alors les seuls habitants du domaine. Cette période de repos de la nature était mise à profit pour scier du bois, tailler les arbres et les arbustes. Il fallait aussi repeindre les fenêtres des serres, réparer les outils, laver les pots et les jardinières et surtout choisir et commander les semences. Avec le retour des habitants, la vie au jardin reprenait à la belle saison, marquant le cycle annuel du travail et de la nature.

L'Outillage du Jardinier : Un Héritage Précieux

L'outillage du jardinier, souvent transmis de génération en génération, témoigne de la persistance de certaines pratiques et de l'attachement à des outils spécifiques.

La Bêche : Prolongement de la Main du Jardinier

Jusqu'au milieu du siècle passé, la plupart des outils en bois étaient fabriqués par le jardinier lui-même, tandis que le forgeron lui taillait les lames de son outillage. Transmis de père en fils, cet outillage est resté longtemps archaïque et d'une extrême lourdeur. La bêche est sans doute le plus important des outils du jardinier, car c'est le prolongement de sa main, un compagnon inséparable de son labeur.

Dessin technique d'une bêche traditionnelle

Le livre « Les objets de nos campagnes » de Jean-Noël Mouret offre une superbe description du travail de la terre avec cet outil. « Du poids de la pelle qu’on lance, on trace le côté de la motte à couper, puis on enfonce la lame en pesant du sabot sur son bord supérieur et en jouant un peu sur le manche. On soulève, on retourne. Deux coups fendent la motte, un troisième du dos de la lame l’égalise. Deux sons clairs, un son mat. Et déjà l’outil retombe pour tracer la pelletée suivante… » Pour que la terre n'y colle pas, une bonne pelle devait être entretenue avec soin, afin d'éviter qu'elle ne rouille. Parfaitement adaptée à sa morphologie et à sa force, le jardinier ne prêtait jamais sa bêche et ne s'en séparait que la mort dans l'âme. « Le jardinier tient à sa bêche comme le soldat à son fusil, » nous rapporte l'encyclopédie de la Maison Rustique. Une bonne bêche, dont le fer est bien corroyé d'acier, sans être trempé trop sec, pouvait durer nombre d'années, devenant ainsi un héritage précieux.

La Reconnaissance du Travail du Jardinier

Le dévouement et le savoir-faire des jardiniers étaient parfois reconnus de manière durable, comme en témoignent certaines marques d'honneur.

Frans Hernalsteen : Un Hommage Posthume

Après quarante années au service du château de Sterrebeek, le jardinier en chef, Frans Hernalsteen, reçut une plaque gravée, posée sur le mur du jardin, contre le portail d'entrée du parc. On peut y lire : « Du 2.1.1950 au 1.8.1989, Frans Hernalsteen s’est consacré à l’entretien et à l’embellissement de ce parc comme jardinier et chef jardinier. » Ce geste souligne l'importance et la valeur accordées à son travail acharné. Visitant un jour le château, la princesse Paola, qui devint plus tard reine des Belges, lui fit beaucoup de compliments sur les fleurs qui ornaient le parc, reconnaissant ainsi la beauté et la qualité de son œuvre.

Références et Œuvres Majeures sur le Jardinage

L'étude des bons jardiniers et de l'art des jardins est enrichie par une vaste littérature, allant des traités d'agriculture anciens aux réflexions contemporaines sur le paysage.

Des Textes Fondateurs aux Études Modernes

L'histoire du jardinage est jalonnée de textes majeurs. L'ouvrage d'Olivier de Serres, « Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs » (1600), est une pierre angulaire. D'autres œuvres importantes incluent « Traité de jardinage selon les raisons de la nature et de l’art » de Jacques Boyceau de la Barauderie (1638) et « La Théorie et la pratique du jardinage » d'Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville (1709-1747). Ces ouvrages ont influencé des générations de jardiniers et de paysagistes.

Plus récemment, des contributions telles que « Les Jardins de la Fortune » de Marcel Gaucher offrent un aperçu précieux de la vie des jardiniers de château. Des publications spécialisées comme la revue « Eden », diffusée en Belgique, aux Pays-Bas et en France, continuent de relater l'actualité et l'histoire des jardins.

Des Anthologies et Dictionnaires Spécialisés

Des ouvrages de référence comme « Le Musée des jardins » se classent parmi ce qu'on appelle les Beaux Livres et prouvent « une fois de plus que l'art, l'architecture et le design ont un lien ténu avec le jardin ». Relatant 4000 ans d'histoire des jardins du monde entier, cet ouvrage sélectionne les plus intéressants et les plus emblématiques en mettant en lumière leurs créateurs, classés par ordre alphabétique. Avec 150 entrées nouvelles de talents émergents ou de plus connus mis à jour, un index complet, un glossaire des termes techniques et des mouvements et un répertoire des jardins actualisé, il n'est pas possible d'ignorer l’écho provoqué par des changements importants dans le travail des paysagistes, apportant un regard totalement nouveau sur les jardins et ceux qui les créent.

Des bibliographies comme celle d'Ernest de Ganay, « Bibliographie de l’Art des Jardins », et l'« Anthologie des Bons Jardiniers » d'Antoine Jacobsohn, sont des ressources essentielles pour approfondir ces connaissances. Ces collections et études couvrent un large éventail de sujets, depuis l'histoire des jardins romains (Pierre Grimal, « Les Jardins romains ») et médiévaux (Wilhelmina F. Carol Heitz, « Jardins carolingiens »), jusqu'aux jardins de la Renaissance (Cristina Acidini Luchinat, « Jardins des Médicis ») et les créations plus contemporaines (Gilles Clément, « Le Jardin planétaire », « Manifeste du Tiers paysage »).

Elles abordent également les aspects techniques de l'agriculture (Ibn Al-’Awwâm, « Le livre de l’agriculture » ; Pietro de Crescenzi, « Rustican du labeur des champs »), les figures emblématiques de l'architecture paysagère (André Le Nôtre, Édouard André, Jean-Claude Nicolas Forestier) et les réflexions sur le paysage et la nature (Joachim Ritter, « Paysage » ; Gilles A. François Walter, « Les Figures paysagères de la nation »).

Cette vaste production littéraire témoigne de l'importance continue du jardinage et de la figure du bon jardinier dans l'histoire culturelle et environnementale.

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