Face au changement climatique, l’éco-urbanisme se développe en tentant de réconcilier le mode de vie urbain avec la nature. Dans la ville, la gestion des déchets, l’approvisionnement alimentaire, la sensibilité aux épisodes de canicules ou les risques d’inondations liées notamment à l’imperméabilisation des sols, sont autant de défis à relever pour rendre les agglomérations d’aujourd’hui plus durables. Ces problématiques invitent à repenser la conception des villes et l’agriculture urbaine est une solution parmi d’autres, susceptibles d’en favoriser les fonctionnements écologiques et d’engendrer des services écosystémiques.
Les jardins sur les toits sont une solution clé pour rendre les villes plus durables, résilientes et agréables à vivre. Ils répondent à de multiples besoins, de la gestion des ressources naturelles à la création d’espaces sociaux, tout en participant à la valorisation économique des bâtiments. Dans un monde de plus en plus urbanisé, les toits végétalisés représentent une voie essentielle pour concilier urbanisme et respect de l’environnement.

Les pionniers de l'agriculture urbaine et la montée en compétence
En 2012, Nicolas Bel, ingénieur de formation, s’intéresse à l’écoconception, au biomimétisme et au jardinage, tandis que Frédéric Madre prépare une thèse sur la biodiversité des bâtiments végétalisés au Muséum national d’Histoire naturelle. Topager est une entreprise du paysage urbain comestible et sauvage. En 2012, l’entreprise Topager installe un potager de 600m2 sur le toit de l’école d’agronomie, Agroparitech. Le projet T4P, lancé avec l’aide de Topager en 2012 sur le toit d’AgroParisTech (5e), est pionnier en matière de cultures sur toitures à Paris. Niché à 25 mètres de hauteur, il s’est donné pour objectif de constituer un sol fertile, cultivé sans intrants, uniquement à partir de déchets urbains : déchets de cuisine ou d’espaces verts, marc de café, briques ou tuiles en morceaux.
Coordinatrice de la Chaire Agricultures urbaines d’AgroParisTech, Fanny Provent vient de consacrer une étude à ces toits potagers. Ils sont de plus en plus nombreux les toits, dans le Grand-Paris et ailleurs en France, à se convertir à l’agriculture urbaine. Raison pour laquelle Fanny Provent, ingénieure agronome et coordinatrice de la Chaire Agricultures urbaines d’AgroParisTech, leur a consacré un guide, le premier du genre, afin d’informer au mieux les décideurs locaux, aménageurs, promoteurs et constructeurs souhaitant se lancer dans ce type de projets. Elle a réalisé pour ce faire 11 audits en s’intéressant à chaque fois à la gestion quotidienne, aux contraintes structurales, à l’accessibilité, à l’étanchéité et aux techniques de culture.
Diversité des techniques de culture : de l'hydroponie aux Technosols
La start-up Aéromate est spécialisée dans la production d’herbes aromatiques, de fleurs comestibles et de micro-pousses, et cultive des variétés très originales gustativement. Fondée par trois ingénieurs en biotechnologies, elle cultive ses sites en hydroponie, une technique d’agriculture hors-sol très répandue aujourd’hui et pour laquelle la terre est remplacée par un substrat à base de billes d’argiles. Les racines trempent dans un liquide riche en sels minéraux et en oxygène. L’exemple de la ferme Lachambaudie (12e) gérée par Aéromate est caractéristique des toits potagers et montre qu’en cultivant en circuit fermé on parvient à économiser 90% d’eau par rapport à l’agriculture en pleine terre.
Sur les 1200 m² de toiture du collège Delacroix (16e), l’équipe d’Agripolis expérimente l’aéroponie horizontale et verticale (l’eau est apportée sous forme de brumisation aux cultures). Leurs nombreuses colonnes de cultures permettent un gain de place au sol et donc un rendement conséquent. Les cultures sont variées ; on y retrouve aussi bien des fraises que des légumes ou des aromatiques.
Par ailleurs, dans la perspective d’évaluer les services écosystémiques inhérents à cette forme de végétalisation, des dispositifs innovants et expérimentaux exploitant des déchets urbains ont été installés en toiture. Les scientifiques ont mis en évidence que les niveaux de production des bacs sont comparables voir supérieurs à ceux de jardins familiaux en pleine terre (entre 4,4 et 6,1 kg/m² par saison de culture) et proches de ceux des maraîchers professionnels en agriculture biologique de la région francilienne. Les trois Technosols retiennent plus des trois quarts des eaux de pluie incidentes, contrairement à des toits nus. Enfin, les déchets organiques utilisés se dégradent et libèrent de ce fait progressivement leurs éléments constitutifs. En faisant un bilan des éléments entrant (eau de pluie et d’arrosage) et sortant du système (eau de drainage), les chercheurs ont observé que les Technosols retiennent plus de nitrate qu’ils n’en rejettent.
COMPRENDRE LA VENTILATION SOUS TOITURE
Modèles économiques et participation citoyenne
Les projets portés par Toits Vivants repensent le toit comme un lieu de vie à destination de la population. Leur philosophie et leur modèle économique s’appuient sur la participation des habitants, qui deviennent adhérents pour entretenir collectivement l’espace, y organiser des ateliers, débattre. L’Espace Jean Dame est une microferme située sur le toit d’un gymnase dans le 2e arrondissement. Elle accueille aussi un petit rucher et laisse sauvage une partie de la parcelle afin de participer à la biodiversité du quartier. La production est partagée entre la trentaine d’adhérents.
Au cœur d’un quartier en pleine mutation, le programme de construction d’un gymnase et de 47 logements lancé par Paris Habitat a permis de créer l’un des premiers jardins sur les toits parisiens. La toiture terrasse du gymnase intègre des fosses de plantations profondes en bandes permettant ainsi de créer un véritable jardin porté issu d’un processus de concertation auprès des différents acteurs du quartier, ce jardin partagé suspendu au milieu des toits de la capitale est devenu un lieu d’échanges et de rencontres, un espace de vie en cœur d’îlot.
Dans le secteur privé, le siège social de BNP Paribas Real Estate à Issy (Hauts-de-Seine) s’est transformé en laboratoire-potager à destination des salariés. Les entreprises Peas & Love et Mugo y expérimentent différents systèmes à la recherche du modèle idéal. Peas & Love offre à chaque salarié de louer une parcelle de 3m² (entre 34€ et 38€ par mois) avec près de 70 plants. Un « community farmer » se charge ensuite de cultiver les bacs.
L'intégration pédagogique et le rayonnement international
Inauguré en 2016, le projet de l’Institut Culinaire Cordon Bleu s’inscrit dans une démarche pédagogique défendue par le réseau culinaire international Le Cordon Bleu. Regroupant plus de 20 000 étudiants à travers le monde, cette institution souhaite former la nouvelle génération à la culture et à la récolte d’espèces végétales. Ce potager situé sur le toit de l’Institut Culinaire Cordon Bleu, dans le 15ème arrondissement de Paris, voit pousser de nombreuses variétés de fruits et de légumes. Éco-responsable et moderne, il a été pensé pour avoir un minimum d’impact sur l’environnement : les déchets sont triés et recyclés afin de favoriser le compostage. Les produits utilisés pour les cours de cuisine sont disposés dans des bacs en vue d’enrichir le substrat des jardinières.
Fort de cette initiative innovante, le réseau Le Cordon Bleu entend d’ailleurs développer cette végétalisation de l’espace dans d’autres écoles à travers le monde. Pendant ce temps, d’autres initiatives illustrent cette volonté de reconquérir un territoire en zone urbaine : à New-York, la mairie encourage l’installation de « potagers du ciel » ; à Berlin, le « jardin de princesse » fait office de modèle pour les locavores. Disséminées à travers le monde, ces toitures vertes sont un bol d’air pour les citadins. Mais pas seulement : elles permettent de recycler les déchets urbains, de retenir les eaux de pluies et de produire des fruits et des légumes de saison.

Avantages environnementaux et services écosystémiques
Les toitures végétalisées extensives et semi-intensives sont principalement composées de plantes résistantes comme les sedums, les graminées et d’autres végétaux, comme des vivaces, qui nécessitent peu d’entretien et peuvent survivre avec un substrat léger et de faible épaisseur, inférieure à trente centimètres. Faciles à entretenir, elles sont mises en œuvre sur des toits ayant une capacité de charge limitée. Elles contribuent à la régulation thermique, à la gestion des eaux pluviales, à la lutte contre les îlots de chaleur, à la protection de l’étanchéité et à l’amélioration de la biodiversité urbaine.
Les toitures végétalisées intensives ressemblent davantage à un véritable jardin, avec des plantes plus grandes, des arbustes, des fleurs et même des arbres dans certains cas. Elles nécessitent un substrat plus épais et une gestion plus soignée. Une toiture végétalisée de 10 centimètres d’épaisseur peut capter 80 à 100 % des pluies courantes. Elle permet de rafraîchir l’air ambiant de 3 à 4 °C à 1,5 mètre du sol. Les plantes présentes sur les toits filtrent les particules fines et les polluants atmosphériques, améliorant ainsi la qualité de l’air dans les zones densément peuplées. En capturant le dioxyde de carbone et en produisant de l’oxygène, elles contribuent également à la lutte contre le changement climatique.
Les toitures végétalisées jouent également un rôle clé dans la restauration de la biodiversité en milieu urbain. Elles servent de refuge pour des espèces animales et végétales, contribuant à l’enrichissement des écosystèmes urbains. Les toitures végétalisées créent par exemple de nouveaux habitats pour des espèces d’insectes (comme les abeilles) et d’oiseaux. En plus d’offrir un habitat, ces espaces verts peuvent également servir de corridors écologiques, reliant différents écosystèmes et permettant à la faune urbaine de circuler d’un espace vert à l’autre dans des environnements habituellement hostiles.
L'impératif de l'expertise technique
Même si le concept de jardin sur le toit peut sembler simple, il requiert des compétences techniques spécifiques. Il est recommandé de consulter des experts pour garantir que le jardin soit non seulement fonctionnel, mais aussi durable et sécurisé, et conforme aux normes réglementaires et aux règles professionnelles. Il est judicieux de faire appel à des professionnels du bâtiment et du monde végétal afin d’analyser et valider la faisabilité du projet (capacité portante du bâti, étanchéité adaptée, choix du système de toiture végétalisé, des plantes…).
Ces experts apporteront un regard technique depuis la conception jusqu’à son exécution, sur tous les plans, y compris économique en incluant la prise en compte des subventions adéquates. Yannik Beix, Fondateur et CEO de B.Green Solutions, insiste sur le fait que la réussite de ces projets repose sur une synergie entre l'ingénierie du bâtiment et l'agronomie urbaine. La gestion des charges, l'apport en nutriments et la pérennité des systèmes d'irrigation sont des points critiques qui ne laissent aucune place à l'improvisation, garantissant que ces toits potagers ne soient pas seulement des effets d'annonce, mais de véritables infrastructures durables pour la ville de demain.
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