L'art contemporain et l'horticulture : une symbiose créative pour la préservation du vivant

L'art contemporain s'engage de plus en plus dans une relation profonde et significative avec le monde végétal et l'horticulture. Loin des clichés et des représentations statiques, les artistes s'investissent dans le temps long, au rythme du cycle de croissance du vivant. Ils créent et animent des lieux où germent des principes d'attention collective aux sols et à la flore, à la préservation de l'environnement. Ces démarches, de plus en plus nombreuses, tissent des liens entre éthique, esthétique, écologie et soin. L'art devient un catalyseur pour repenser notre rapport à la nature, en mettant en lumière des pratiques agricoles locales et des initiatives de conservation de la biodiversité.

Illustration d'artistes travaillant dans un jardin expérimental

Aux origines d'un engagement artistique écologique

Le lien entre art et écologie n'est pas nouveau. Au moment où la lanceuse d’alerte Rachel Carson sonne l’alarme aux États-Unis dans les années 60, avec son livre "Printemps Silencieux", les artistes sont déjà à l’œuvre. Ils reboisent, dépolluent les sols et l’eau pour raviver les écosystèmes, amorçant ainsi un mouvement qui sera ensuite nommé "art écologique". Cette période marque un tournant, où la conscience environnementale commence à infuser la création artistique, transformant les pratiques et les messages des artistes.

Jardins expérimentaux et réintroduction d'espèces : L'art comme acteur de la biodiversité

À New York, les artistes contemporains maintiennent haut la main cette tradition. Michael Wang, par exemple, cultive dans le cadre de son projet au long terme "Extinct in the wild", un jardin expérimental à 100 kilomètres de la ville de New York. Ce jardin est dédié à une sélection de plantes, algues et lichens qui ont disparu de la ville de New York (ayant le statut d’"éteint à l’état sauvage" selon l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature)). L'objectif de ce projet ambitieux est de les réintroduire ensuite dans les parcs de la ville. Le Swiss Institute accueille une partie de ces plantes "retrouvées", offrant un espace de visibilité à cette démarche scientifique et artistique. Cette initiative est un exemple frappant de la manière dont l'art peut directement contribuer à la restauration des écosystèmes et à la préservation de la biodiversité urbaine.

Carte du projet Extinct in the wild de Michael Wang

Quand l'art nourrit le territoire : Des initiatives mondiales

Depuis les années 2010 en Europe, en Afrique et dans les Caraïbes, des artistes créent des lieux reliant art, plantation et préservation de la biodiversité. La collaboration entre disciplines est fertile et procède de nouvelles manières de faire œuvre, de s’investir dans le soin et la culture du vivant.

L'Espagne et le manifeste "Art - agriculture - territoire"

Pionnier, l’artiste espagnol Fernando Garcia Dory développe depuis 2009 la structure Inland, en Espagne. Cette initiative est dédiée à la production agricole, sociale et culturelle, avec pour manifeste éloquent : "Art - agriculture - territoire". Inland incarne une approche holistique, où l'art n'est pas seulement une représentation, mais une force agissante sur le terrain, créant des liens concrets entre la culture, la production alimentaire et la gestion des territoires.

L'Afrique : Contre l'agro-business et pour l'accès aux ressources locales

En Afrique, Barthélemy Toguo compte également parmi les pionniers, avec Badjoun Station, créé au Cameroun en 2005. Ce projet artistique, agricole et politique de longue haleine s’oppose à l’agro-business et défend l’accès aux ressources locales comme le café ou le cacao dont le prix est inaccessible pour la population locale. Badjoun Station est un témoignage puissant de la capacité de l'art à être un vecteur de justice sociale et économique.

Dans sa lignée, au Nigeria, à Ijebu, Yinka Shonibare a créé en 2022 le Guest Artists Space (G. A. S.). Ce lieu, conçu comme un espace de résidence et de création, permet aux artistes de s'immerger dans des problématiques locales, souvent liées à l'environnement et à l'agriculture. Récemment et toujours sur le continent africain, Yto Barrada (qui représentera la France à la prochaine Biennale de Venise) a ouvert à Tanger The Mothership, un jardin de plantes tinctoriales assorti d’un programme d’éducation et de recherches. Ce projet met en lumière l'importance des savoir-faire traditionnels et des ressources végétales pour la création artistique et le développement durable.

Barthélémy Toguo : pas de ghetto, tel est son credo !

Le Brésil et la renaissance de la forêt Atlantique

Au Brésil, Sebastiao Salgado et son épouse Lélia Deluiz Wanick ont créé l’Instituto Terra, une organisation dont le but est de redonner vie à la forêt atlantique brésilienne. Cette initiative, bien que non strictement artistique au sens traditionnel, partage les mêmes valeurs d'engagement à long terme pour la restauration écologique, inspirant de nombreux artistes par son ampleur et son impact.

La France : Semer des forêts pour l'avenir

En France, l’artiste Fabrice Hyber, engagé depuis novembre 2021 comme premier ambassadeur du fonds ONF-Agir pour la forêt, a semé il y a trente ans une forêt en Vendée, sa région natale. Cette démarche précurseur illustre la vision à long terme des artistes qui perçoivent la nature non pas comme un sujet d'inspiration, mais comme un matériau vivant à cultiver et à protéger.

Photographie de la forêt semée par Fabrice Hyber

Les artistes, gardiens de la "wilderness" et catalyseurs de nouvelles relations au végétal

Par ailleurs, nombre d’artistes contribuent à des projets de conservation ou de reforestation. Par exemple, Haley Mellin a fondé Art into Acres, qui vise à préserver les forêts primaires tout en soutenant les communautés locales. Ces artistes ne se contentent pas de sauvegarder la "wilderness" ou de mettre en œuvre des pratiques agricoles dans les territoires comme alternatives à un système économique inégalitaire et écocide. Ils nous engagent à renouer des relations profondes avec les végétaux, notamment dans les contextes urbains.

Au printemps dernier, l’artiste chinois et éco-queer Zheng Bo a présenté à la Somerset House de Londres "BAMBOO AS METHOD 格竹", une installation in situ et participative sous la forme d’un jardin de dix espèces différentes de bambous. Cette œuvre invite le public à une interaction sensorielle et intellectuelle avec le végétal, explorant les multiples dimensions écologiques, culturelles et même érotiques du bambou.

Le duo italien Caretto & Spagna mène un projet au long cours, "Soil Practice", qui intervient comme un système évolutif permettant de faire germer des carrés de végétaux à la place de dalles ou du béton, au cœur des centres urbains. Ils comptent parmi les artistes rassemblés jusqu’au 23 mars dans l’exposition "Mutual Aid, Art in collaboration with nature" au Musée d’art contemporain Castello di Rivoli à Turin. Ces interventions urbaines transforment le paysage quotidien et incitent à une réflexion sur la place de la nature en ville.

Le végétal comme miroir des enjeux sociaux et politiques

L’artiste palestinienne Jumana Manna dénonce dans son docu-fiction "Foragers" (titre original : Al-Yad Al-Khadra) de 2022 l’interdiction pour les Palestiniens, sous peine de prison selon la justice israélienne, de ramasser l’akkoub, cousin de l’artichaut ou du za’atar, espèce de thym. Cette œuvre met en lumière la manière dont les plantes et les pratiques de cueillette peuvent devenir des enjeux de pouvoir et des symboles de résistance culturelle et politique.

De son côté, Mehdi-Georges Lahlou retrace l’histoire du palmier, première plante à huile exploitée en monoculture, au travers une lecture à la fois historique et sociale. Son travail explore les implications environnementales et sociétales de l'exploitation agricole intensive, offrant une perspective critique sur notre relation aux ressources naturelles.

Affiche du film Foragers de Jumana Manna

L'art textile : Révélateur des sols et des savoir-faire

L’artiste Annalee Davis a installé son studio dans une ancienne ferme laitière sur l’île de la Barbade (Caraïbes), exploitée historiquement comme une plantation de canne à sucre du XVIIe siècle. Ses dernières créations, inspirées du livre de Karen Armstrong "Sacred Nature: Restoring Our Ancient Bond with the Natural World", sont en textile. Ce médium permet aujourd’hui de faire dialoguer, grâce à la teinture végétale, l’agriculture locale, l’histoire, les savoir-faire traditionnels et la création contemporaine. L’art textile, médium aujourd’hui plébiscité dans le champ de l’art et porté par de nombreuses femmes artistes, révèle ce qui se passe dans les sols, les plantes et dans les communautés, offrant une approche sensible et profondément ancrée dans le territoire.

Œuvre textile d'Annalee Davis utilisant la teinture végétale

Le jardin, objet d'art contemporain et récit du monde

Le jardin, selon Michel Foucault, est "la plus petite parcelle du monde" mais constitue aussi "la totalité du monde". C'est un art du temps où se joue cycliquement le jeu de la vie et de la mort. Malgré son caractère éphémère, le jardin est conçu pour durer, triomphe de la raison sur la nature, fruit d’une pensée et d’une volonté. Le jardinier est un artiste qui modèle la nature pour produire un effet esthétique. Et pour reprendre l’idée de la philosophe Anne Cauquelin, le jardin est avant tout un récit. Ce récit trace un autoportrait de l’artiste en jardinier, qui s’expose à travers ses choix, ses plantations et ses manies.

Depuis quelques décennies, paysagistes, urbanistes, jardiniers transforment le jardin en objet d’art contemporain, en lien avec des univers artistiques variés, de l’architecture au design. Le jardin est un moyen privilégié de montrer au grand public un art contemporain en mouvement. Le Festival International des Jardins de Chaumont-sur-Loire, par exemple, donne à voir un pan de la culture artistique de notre temps. Lors de la table ronde organisée à l'occasion de cet événement, des personnalités comme Jean-Pierre Le Dantec, Chantal Colleu-Dumond, et Gilles Clément ont échangé sur le jardin en tant qu'objet d'art contemporain, soulignant sa complexité et sa richesse.

Barthélémy Toguo : pas de ghetto, tel est son credo !

Ce sursaut correspond aussi à la crainte actuelle de voir la "nature" - comprise comme un ensemble de représentations et de pratiques - disparaître ou être irrémédiablement altérée. Comment dessiner une rose après les compositions parfaitement minimalistes d’Ellsworth Kelly ? Se réapproprier les graminées, après les photos d’Ursula Schultz-Dornburg ? Mondrian dessinait une fleur par jour pour ne pas perdre la main, illustrant la quête incessante des artistes pour saisir l'essence du végétal, même après des décennies d'exploration artistique.

L'art et la science au service de la biodiversité : Le Muséum National d'Histoire Naturelle

Le Muséum National d'Histoire Naturelle, avec ses splendides vélins de Gaston d’Orléans, la précision émouvante de la Vénus de Lespugue et le savoir-faire incomparable des taxidermistes, est un lieu où l’art prend sa place avec une certaine évidence au sein des archives de la terre, de la vie et de l’Homme. Dans ce lieu où les âges se comptent en milliers d’années, où le passé s’étudie à travers 70 millions de spécimens composant une collection naturaliste unique au monde, où notre environnement présent fait l’objet de toutes les attentions pour préserver l’avenir de la planète, la temporalité excède largement celle du temps humain. Comment ne pas y voir un lien avec l’émotion esthétique suscitée par l’art, qui se joue des frontières et des époques pour atteindre à l’universel ?

C’est tout le sens de l’œuvre proposée par Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla, dans le cadre du Festival d’Automne et du parcours FIAC Hors les Murs. En ressuscitant pour un concert étrange et fascinant les figures d’Hans et Parkie, éléphants mythiques de la Ménagerie à l’orée du XIXe siècle, les artistes interrogent la mémoire du vivant et notre rapport aux espèces disparues. À la croisée de la culture, de l’art et de la science, cette œuvre, comme toutes celles qui composent ce parcours artistique consacré à l’environnement, s’inscrit au cœur même de la mission du Muséum, tout entière vouée à la promotion et au respect de la biodiversité.

Pour cette troisième année de partenariat, la FIAC et le Muséum présentent un nouveau parcours inspiré dans les différents espaces du Jardin des Plantes. Reflets d’une scène artistique en ébullition, les œuvres fascinantes de Barry Flanagan, Claire Morgan, Julien Salaud ou encore Erik Dietman, pour n’en citer que certains, s’engagent sur des thèmes fondamentaux et chers au Muséum, en particulier l’interaction entre l’Homme et son environnement. C’est dans ce cadre authentique que l’art contemporain trouve naturellement sa place, autant les pièces, dont certaines monumentales, que les performances et les conférences.

Il en est de même pour Sarah Moon, incontournable figure de la photographie contemporaine, qui propose sa vision d’artiste sur ce lieu historique et ses collections. Plus d’une centaine de clichés sont exposés dans la Grande Galerie de l’Évolution ; d’anciennes photographies, intemporelles, dont certaines rapportées spécialement des quatre coins du monde, nous rappelant combien la nature l’a toujours inspirée. L'illustration botanique en devenir, à travers des initiatives comme l'appel à articles "Art et botanique" de Tela Botanica, montre également la vitalité de ce champ d'exploration artistique et scientifique.

Photographie de Sarah Moon exposée à la Grande Galerie de l'Évolution

tags: #art #contemporain #et #horticulture