
Le jardinage, activité ancestrale profondément ancrée dans nos sociétés, a su se réinventer pour devenir un puissant levier d'insertion sociale et professionnelle. Au-delà de la production alimentaire, les associations intermédiaires et les jardins solidaires offrent des espaces privilégiés où le travail de la terre se conjugue avec l'accompagnement humain, la préservation de l'environnement et le renforcement du lien social. Ces initiatives, présentes sur l'ensemble du territoire français, incarnent une économie sociale et solidaire dynamique, capable de répondre à des enjeux contemporains majeurs.
La genèse et la mission des jardins d'insertion
Les Jardins de la Solidarité, créés en janvier 1996, illustrent parfaitement la longévité et l'évolution de ces structures. Suite à des difficultés financières, ils ont été repris en 2013 par une nouvelle association, Les Nouveaux Jardins de la Solidarité. Cette transition souligne la résilience et la capacité d'adaptation de ces projets. Ces entités ont pour vocation de développer une activité de production maraîchère agrobiologique certifiée ECOCERT, s'inscrivant ainsi dans une démarche de respect de l'environnement et de promotion d'une alimentation saine. Leur mission principale est de venir en aide à des personnes en difficultés socio-économiques, en leur offrant un cadre de travail et un accompagnement personnalisé.

Le Jardin de Cocagne de Roanne, association loi 1901 d’économie sociale et solidaire, membre du réseau Cocagne, est une structure d’insertion par l’activité économique centrée sur l’Agriculture Biologique et le respect de l’environnement. Par le travail de la terre, elle permet à des adultes en difficultés socioprofessionnelles de retrouver un équilibre personnel et de construire un projet de retour à l’emploi. De même, l'association Oasis est un Atelier Chantier d’Insertion (ACI) dont l’objectif premier est l’insertion sociale et professionnelle, disposant du maraîchage bio comme outil d’accompagnement. L’association « Les Jardins du Prado » a, quant à elle, pour objet « l’insertion professionnelle par l’économique de personnes connaissant des difficultés faisant barrage à l’accès à l’emploi ». Ces exemples témoignent de la diversité des approches mais de la convergence des objectifs : utiliser le jardinage comme support pour la réinsertion.
Le Jardin d’Astrée, créé en 2002 par l’association CILDEA de Boën, travaille dans les domaines de l’insertion, de l’animation et de l’environnement. Implanté à Saint-Etienne-le-Molard, à proximité du château de la Bâtie d’Urfé, sur une parcelle mise à disposition par la Communauté de Communes du pays d’Astrée, il démontre l'importance des partenariats locaux.
L'approche plurielle des associations d'insertion par le jardinage
Certaines associations gèrent plusieurs jardins d'insertion, chacun avec sa spécificité. Par exemple, une association porte actuellement trois jardins. Le premier, le jardin Cultivons la Solidarité, créé en 1998, et le second, le potager Edith Warton, mis en place en 2005, sont des espaces de maraîchage. Le tout représente 4,1 hectares de terrains cultivés, certifiés Ecocert, car les légumes y sont bio. Le troisième jardin, le Chantier Environnement Patrimoine, créé en 2008, est un chantier d’entretien des espaces verts. Cette diversité des activités permet de proposer des missions variées aux salariés en insertion.

Ces structures accueillent un nombre significatif de personnes. Par exemple, 24 salariés en insertion et 9 permanents d'une association y travaillent. Ces salariés sont souvent des personnes parmi les plus éloignées de l’emploi, souffrant de multiples difficultés sociales et professionnelles. L'État estime que 25 % de ces salariés en insertion devraient achever leur contrat en ayant obtenu un CDI ou un CDD d’au moins six mois, un objectif ambitieux qui souligne l'efficacité de ces dispositifs.
L'intérêt de ces structures par rapport à d’autres comme Pôle Emploi réside dans leur capacité à embaucher des personnes très éloignées de l'emploi. Le jardin d'insertion représente un support de travail exceptionnel, avec un impact incroyable sur les individus. La crainte pour l’avenir est que l’État conditionne ses aides financières à cet objectif d’emploi. Si tel est le cas, cela contraindrait les associations à sélectionner les personnes les plus proches de l’emploi, et donc à abandonner toutes celles qui ont tant besoin du tremplin du jardin d’insertion.
Le rôle des associations intermédiaires
Solipass, par exemple, met à disposition du personnel compétent via l’association intermédiaire, pour des interventions à domicile, que ce soit de manière ponctuelle ou régulière, en fonction des besoins tout au long de l’année. Manuel B. a rejoint Solipass il y a 2 mois en tant que membre de l'association intermédiaire. Il réalise des missions d’entretien des espaces verts chez des particuliers. À son arrivée, il a été accompagné et formé pour assurer ses premières missions. Grâce aux retours positifs de la part des clients, il réalise désormais des chantiers régulièrement. Ces associations jouent un rôle crucial en offrant des opportunités d'emploi et de formation à des personnes rencontrant des difficultés.
A Tôtes (76), les Jardins partagés distribuent des paniers solidaires
Les jardins urbains : des oasis de verdure au cœur de la ville
Les Jardins du Béton sont des jardins collectifs d’insertion sociale à Paris. Créés en 1999 par l'association Lafayette Accueil (devenue Arfog Lafayette), leurs objectifs sont multiples : se ressourcer et se remobiliser à travers la pratique du jardinage, favoriser l'insertion socio-professionnelle et lutter contre l’isolement des personnes, notamment au RSA ou en situation de handicap.
Un vendredi après-midi ensoleillé, dans la rue Georges et Mai Politzer, dans le 12e arrondissement, se dévoile une jolie surprise : caché derrière les grilles du numéro 22, au pied d'une barre d'immeubles gris, s'étend un jardin luxuriant et coloré. Stéphanie Pichon, animatrice d'ateliers de jardinage en faveur de l'insertion, y anime des sessions. Dans ce coin de verdure où l'on entend chanter les oiseaux, se retrouvent régulièrement Philippe, Antoine et Arthur, qui travaillent juste en face aux Ateliers de Jemmapes, un Établissement et Service d'Aide par le Travail (ESAT) qui les accueille en semaine. Serge, ancien peintre en bâtiment, et Roberto sont également présents.
Autour de la table installée dans le jardin, c'est l'heure du thé ou de la tisane, un moment où les participants se retrouvent pour discuter. Stéphanie explique que « le jardin est là pour l’insertion, pour des gens très exclus de l’emploi ou des personnes handicapées. Ce sont les premiers pas de l’insertion, pour des personnes qui peut-être ne retravailleront jamais mais ça permet de leur redonner un rythme, de leur donner confiance en eux. Ils rencontrent aussi des personnes différentes. Comme c’est ouvert à tout le monde, il y a des rencontres qui peuvent se faire et peut-être des choses se créer. Il y a aussi des intervenants extérieurs. Le but c’est de se sentir bien. » Arthur ajoute qu'« après l’effort, il y a le réconfort » et raconte qu'il n’est pas rare que tout le monde se réunisse pour déguster les bonnes récoltes du jardin : les fraises, les framboises, les abricots, les groseilles et les cassis. Philippe mentionne également « des tomates aussi » et « des poivrons cet hiver et beaucoup de plantes aromatiques. » Stéphanie précise : « On fait en effet des repas partagés avec ceux qui viennent au jardin, cela donne l’occasion de cuisiner, d’apprendre à mieux manger, de façon plus naturelle et plus saine. Et la troupe est d'accord, il y a vraiment de quoi se régaler ici ! »

Tout est parti d'un terrain où il n'y avait absolument rien, qui appartient aux parcs et jardins de la Ville de Paris. C’est un espace pérenne avec une convention de partenariat avec la cellule "main verte" de la collectivité. Roberto raconte : « C'est Catherine, salariée de L'ARFOG, qui a créé ce jardin en 2009. Elle est décédée il y a deux ans. C'est elle qui m'a accueilli ici. Tout de suite, cela m’a apaisé et elle a su m’accompagner. Cela lui tenait à cœur qu’on continue à entretenir son jardin. On a tous des parcours différents mais ici on se retrouve autour du jardinage et on s’ouvre au contact des autres. Je voulais me prouver à moi-même que je pouvais faire quelque chose. Et j’ai pu suivre des formations au jardinage grâce à L’ARFOG. » Il existe deux jardins du béton à Paris, faisant partie du pôle formation et insertion socio-professionnelle de l'association Arfog Lafayette. Stéphanie, qui travaille sur le jardin depuis 2011, explique qu'« au départ, l’association était à destination des femmes battues ». Le jardin est ouvert aux heures des ateliers qui ont lieu tous les jours sauf le lundi, et tout le monde peut y venir en plus des "habitués". Stéphanie poursuit : « On reçoit qui veut, des personnes au RSA orientées par des assistantes sociales et des gens du quartier. » Arthur précise : « On est ouvert à tout le monde du moment qu’ils n'utilisent pas des pesticides ! » Ici, c'est le naturel qui domine. « Le jardin est conçu en trou de serrure. On a un bac à compost au milieu et cela nourrit toutes les plantes. » Le jardin a même une mascotte : un "Troglodyte mignon", un tout petit oiseau connu pour construire des nids dans les trous et chanter pour attirer la femelle. Roberto s'exclame : « C’est champêtre comme jardin vous ne trouvez pas ? On a récupéré des plantes, on a fait des boutures et des semis. Les arbres ont poussé tout seuls. L’abricotier a poussé à partir d'un noyau. L’année dernière, on a eu 7 kg d'abricots. » Antoine conclut : « Voir la verdure et rencontrer d’autres personnes, cela libère la tête. Je travaille sinon dans le conditionnement. Arthur fait du ménage et Philippe de l’étiquetage mais ici on vient jardiner, on arrose et puis on se retrouve. » Et Arthur de terminer : « C'est sûr, on est très content d'être dans ce jardin et on est les sauveurs d'un jardin sans pesticide. » Un beau jardin à visiter et à découvrir pour une belle immersion dans la nature à Paris.
Une dynamique locale et la préservation du patrimoine
Les jardins d'insertion s’ancrent dans une dynamique locale et de préservation du patrimoine. L’activité développe du lien social entre les personnes qui participent à la vie de l’association. Ainsi, les adhérents peuvent venir chercher leur panier bio sur six points de dépôts, ce qui leur permet des échanges conviviaux autour des recettes, de la découverte de nouveaux légumes, etc. Des jardins pédagogiques et aromatiques, destinés à la sensibilisation des enfants, sont également mis en place.
En termes de préservation du patrimoine, le maintien d’une activité de maraîchage sur les terrains communaux permet aux maires de ne pas urbaniser ces espaces. Grâce à des pratiques douces (travail à la main, absence de gros engins, agriculture biologique), ces associations participent à la protection de la faune et de la flore des terrains ainsi entretenus. Le petit patrimoine paysager est aussi préservé, notamment les lavoirs, les sentes, les cimetières ou les abords du château d’Ecouen.
Partenariats et sources de financement
Les collectivités locales contribuent activement à la vie de ces associations. La mise à disposition gratuite, par la mairie d’Ezanville (95), de parcelles agricoles sur lesquelles a été installé le premier jardin, en est un exemple. À leurs débuts, la mairie a aussi prêté un hangar et financé l’eau et l’électricité. Parallèlement, les collectivités locales peuvent accorder des subventions à l’année. Elles peuvent également fournir des missions de chantier d’espace vert pour les salariés en insertion. Par exemple, la mairie d’Ecouen fait nettoyer ses sentes via une convention annuelle, à raison d’une journée par mois, et le lavoir est nettoyé tous les trimestres. Les mairies peuvent aussi insérer des clauses sociales dans leurs appels d’offres, obligeant les sociétés adjudicataires à faire appel à des structures comme les jardins d’insertion pour remplir leur engagement. Enfin, les communes peuvent envoyer des salariés à employer, via le Centre Communal d'Action Sociale (CCAS).

Concernant les sources de financement, l’État indique de ne pas dépasser les 30 % d’autofinancement, afin de ne pas faire concurrence au secteur marchand. Pour compléter les ressources de l’association, l’État, la Région, le Conseil Général, les communes, les fondations, certaines Agences, etc., procurent des subventions ou des aides aux employeurs, pour cofinancer les CUI (Contrat Unique d’Insertion), ou des aides à l’accompagnement. La diversification des sources est nécessaire pour assurer la pérennité de ces structures, ce qui représente beaucoup de travail en termes de dossiers et de bilans. D’autant que pour survivre, il faut sans cesse augmenter son activité, car rares sont les aides qui financent le fonctionnement dans la durée.
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