L’agroforesterie représente une pratique agricole innovante qui gagne du terrain, notamment en viticulture. Il s'agit de l’association d’arbres et de cultures sur une même parcelle agricole, que ce soit en bordure ou en plein champ. Cette approche s'inscrit dans les principes de l’agro-écologie et offre une multitude d'avantages potentiels, allant de l'amélioration de la biodiversité à la régulation du microclimat, en passant par la valorisation de la biomasse. La vigne, en tant que plante sociale dont les origines sauvages (Vitis vinifera sylvestris) sont ancrées dans un écosystème forestier complexe, retrouve, à travers la vitiforesterie, une partie de son environnement ancestral, loin de la monoculture dominante actuelle.

Les Multiples Atouts de l'Agroforesterie en Viticulture
L'implantation d'arbres au sein d'une parcelle de vigne génère une série de services écosystémiques et d'avantages pour l'exploitation viticole. Ces atouts justifient l'adoption de cette pratique innovante.
Amélioration de la Biodiversité et des Écosystèmes
L’agroforesterie apporte une diversité botanique et une strate de végétation supplémentaire, créant ainsi de nouvelles niches écologiques. Cette complexité accrue de l'écosystème peut favoriser une faune auxiliaire plus variée. Cependant, le projet Vitiforest a permis de montrer que l’introduction de l’arbre n’a pas d’effets forts et homogènes sur la répartition des ravageurs, tels que les cicadelles vertes, et des arthropodes. L'objectif est d'accueillir la faune sauvage et des espèces auxiliaires d’insectes de la vigne.
Modification du Microclimat de la Parcelle
L’implantation d’arbres au sein d’une parcelle de vigne va avoir un impact significatif sur son microclimat, offrant des réponses à la problématique posée par le changement climatique en viticulture, notamment l'augmentation du degré d’alcool des vins, le déséquilibre de l’acidité et les pertes de rendements.
Processus d'influence du climat sur les arbres pour anticiper les effets sur les forêts
Atténuation des Effets du Vent
Les arbres modifient la circulation de l’air. La diminution de la turbulence est effective sur une distance de 2 à 4 fois la hauteur de l’arbre dans l’axe des vents dominants. Il est par exemple conseillé de privilégier une haie en bord de parcelle afin de limiter les effets de vents latéraux ou les phénomènes de dérives lors des pulvérisations. Pour éviter le risque de gel avec des blocages d’air froid, il faut bien étudier les courants d’air et planter des haies en « créneau », avec 5 m plantés et 10 m de vide pour faciliter la circulation de l’air. Certains vignerons observent même un gel moins fort à proximité des zones boisées.
Régulation Hydrique et Thermique
La modification du cycle de l’eau à proximité des arbres est également notable. Le recyclage des ressources hydriques profondes vers l’atmosphère se produit, entraînant une augmentation de l’humidité relative et un refroidissement de l’air. L’arbre va aussi chercher de l’eau en profondeur et la redistribue en surface, ce qui améliore la tenue de la vigne en été, particulièrement bénéfique avec les coups de chaleur de plus en plus fréquents en été. L'ombre de l'arbre est bénéfique à la vigne, surtout face à des teneurs en alcool parfois trop élevées dans les vins.
Amélioration de la Structure des Sols et Cycle des Nutriments
Les arbres agroforestiers développent un système racinaire en profondeur, notamment en raison de la concurrence de celui des vignes, ce qui contribue à améliorer la structure du sol et à favoriser un meilleur drainage. Le recours à des couverts temporaires de type « engrais verts » peut également être une solution afin de limiter la lixiviation des nitrates, tout en enrichissant le sol en matière organique.
Valorisation de la Biomasse et Stockage de Carbone
Les arbres sont des puits de carbone, contribuant ainsi à la lutte contre le changement climatique. La biomasse produite par les arbres peut être valorisée sous forme d’énergie ou de bois d’œuvre, offrant ainsi des débouchés économiques supplémentaires pour l'exploitation.
Mise en Œuvre de l'Agroforesterie en Viticulture
Pour une intégration réussie de l'arbre dans le vignoble, plusieurs considérations techniques et réglementaires sont à prendre en compte.
Densité et Configuration des Plantations Arborées
Pour qu’une parcelle agricole soit considérée en agroforesterie, elle doit contenir moins de 100 arbres par hectare. En viticulture, il est conseillé de se cantonner à une faible densité, soit entre 30 et 40 arbres par hectare. La distance des arbres sur la ligne dépend de la densité visée, qui doit rester faible (30-50 tiges/ha).

- Arbres isolés : Plantés en plein champ, ils offrent une flexibilité et un impact localisé. Michel, un vigneron d'Indre-et-Loire, a fait le pari de réintégrer des arbres isolés sur son exploitation.
- Arbres en bordure de parcelle : Idéaux pour créer des haies brise-vent et limiter les dérives de pulvérisation.
- Arbres intercalés entre les rangs de vigne : Alignés, ils nécessitent une planification minutieuse pour minimiser l'ombrage et faciliter la mécanisation.
- Haies ou bosquets : Peuvent être intégrés pour renforcer la biodiversité et offrir des microclimats distincts.
Espacement et Orientation pour Minimiser la Concurrence
Il est essentiel de prévoir une distance minimale de 3m, idéalement 4m, entre la ligne d’arbres et le premier rang de vigne. De plus, il est recommandé de viser une distance de 25 à 30m entre chaque ligne d’arbres. Il est également recommandé de privilégier les orientations Nord-Sud pour limiter et équilibrer l’ombrage des arbres portés sur la vigne. Pour les arbres isolés, il s’agit de former le tronc et de le dégager de ses branches sur une hauteur d’au moins 2m, idéalement sur 5 ou 6m, afin de minimiser l'impact sur l'ensoleillement des vignes.
Choix des Essences et Préparation du Sol
Le choix des essences doit s’effectuer en tenant compte de plusieurs facteurs tels que le terroir, les conditions pédo-climatiques et l’hétérogénéité de la parcelle. Il est important de choisir des espèces d’arbres rustiques et avec un feuillage léger peu concurrentiel pour la lumière. Favoriser une diversité d’espèces permet d’abriter une faune auxiliaire plus variée. Évitez les essences ornementales et persistances (tuyas, pins, mélèzes, chênes verts…) et préférez des essences locales, même si les pépiniéristes peinent à fournir l’ensemble des commandes. Une bonne préparation du sol permet d’assurer un enracinement et un développement optimal des jeunes arbres. Un paillage peut être déposé sur une surface de 1m² autour des jeunes arbres pour limiter la concurrence herbacée et conserver l’humidité du sol. Un paillage est de mise sur 10-15cm d’épaisseur, voire 20cm recommandés parfois.
Gestion de la Concurrence et Protection
La concurrence entre les arbres et les vignes pour les ressources (eau, nutriments) est un aspect crucial à gérer. Des techniques de fertilisation ciblées peuvent être mises en œuvre pour pallier cette concurrence, notamment pour les rangs de vigne proches des lignes d’arbres. Les actions peuvent s’envisager en mode localisé au sol sur un rang travaillé ou par voie foliaire à différents stades du cycle de la vigne. Le pourcentage d’enherbement à la parcelle doit être ajusté en fonction des objectifs de production (enherbement tous les inter-rangs, un inter-rang sur deux…). Une vigilance particulière doit être apportée concernant la maladie du pourridié, une affection à développement lent mais persistant dans le sol, rendant l'assainissement des zones touchées très difficile. Des protections contre les chevreuils et lièvres sont fortement conseillées, face à une pression gibier de plus en plus problématique.
Aspects Réglementaires et Économiques
L'intégration de l'agroforesterie dans le vignoble soulève également des questions réglementaires et offre de nouvelles opportunités économiques.
Cadre Réglementaire
Du point de vue réglementaire, des arbres peuvent être présents au sein d’une parcelle de vigne ou peuvent y être intégrées, sauf si le cahier des charges d’une appellation (AOC, IGP) l’interdit. Il n’y a pas, à l’heure actuelle, de réglementation nationale concernant l’inscription et les déclarations des parcelles agroforestières viticoles au Casier Viticole Informatisé (CVI). Il est de la responsabilité du viticulteur de se rapprocher du service de l’administration des douanes dont dépend son exploitation. À minima, il faut conserver des îlots de 10 ares de vignes entre chaque alignement d’arbres. Un assouplissement du dispositif d'autorisations de plantation de vigne rend possible depuis 2016 l'installation de nouveaux projets de viticulture professionnelle dans les territoires sans appellations comme l'Île-de-France. Les plantations au milieu des vignes concerneront des parcelles hors appellations.

Freins et Solutions
Armelle Vinet, conseillère à la Chambre d’Agriculture des Pays-de-la-Loire, identifie la mécanisation du travail des vignes comme un frein majeur. C’est pourquoi les projets de plantation se font dans des vignes peu ou pas mécanisées, où il est plus facile de réintégrer des arbres. Cependant, le type d’arbre choisi dépend aussi du ou des objectif(s) du vigneron : au sein des vignes, les arbres haute-tige taillés en coton-tige engendrent moins de baisse d’ensoleillement, et ceux palissés en U permettent de continuer les passages de tracteurs dans les rangs.
Subventions et Accompagnement
Pour accompagner les plantations, diverses subventions existent, dont la disponibilité dépend de qui porte le projet. L'association Agrof'Île, née en 2016 pour faire la promotion des systèmes agroforestiers et en sols vivants dans la région Île-de-France, accompagne techniquement les porteurs de projets dans tous les types de systèmes, y compris la viticulture. Elle est contactée par de nouveaux vignerons souhaitant concevoir des systèmes viticoles intégrant l'arbre pour la production de services agro-environnementaux.
La Vitiforesterie en Pratique : Témoignages et Perspectives
L'intégration de l'arbre dans le vignoble est une réalité pour certains viticulteurs, offrant des modèles inspirants et des opportunités de diversification.
L'Exemple Alsacien : Tradition et Diversification
En Alsace, la production de fruits est une tradition. Jean-Luc Ostertag, adhérent à la cave coopérative Wolfberger, dégage un peu moins de 5% de son chiffre d’affaires de l’activité arboricultrice. Il a implanté 1,88 ha de cerisiers à proximité de ses 9,5 ha de vignes, afin de fournir à la coopérative les fruits destinés à produire des eaux-de-vie. Les terres viticoles sont de très bons terroirs pour les cerisiers qui ont besoin de sols bien drainés, pas excessivement fertiles et bien exposés.

Gestion Simplifiée et Débouchés Commerciaux
Jean-Luc Ostertag n'a pas fait d'investissements spécifiques pour entretenir ses fruitiers, ses tracteurs s'adaptant tout à fait aux deux productions. "Il faut toutefois avoir un tracteur sans cabine pour éviter de casser les branches lorsqu'on travaille près des arbres", précise-t-il. Il explique que les travaux de taille des arbres ne se superposent pas, car les cerisiers peuvent se tailler en plein été ou l’hiver. Et passé 10 ans, la taille n’est plus nécessaire. Le seul problème, c’est que la récolte des fruits a lieu la deuxième quinzaine de juin, en plein pendant la période de traitement de la vigne. Il invite donc les viticulteurs qui souhaitent se diversifier à être vigilants sur ce point, et à bien raisonner les ratios entre surfaces de vignes et surfaces de fruitiers au sein de l'exploitation.
Valorisation des Alcools de Fruits
Wolfberger, propriétaire d'une distillerie, offre deux circuits de commercialisation pour les alcools de fruits : les eaux-de-vie de bouche et les eaux-de-vie de gastronomie, chacun représentant 50% du chiffre d’affaires. Les eaux-de-vie de bouche sont un peu en perte de vitesse, et l'entreprise travaille à dépoussiérer leur image en mettant en avant leur potentiel en association dans les cocktails. Le créneau des eaux de vie gastronomiques est nettement plus porteur, avec un regain d’intérêt pour ces alcools utilisés en pâtisserie ou par les chocolatiers. Les chefs les utilisent comme exhausteurs de goûts pour éviter d’utiliser des arômes synthétiques ou pour limiter le sucre. L'alcool leur confère également un rôle de conservateur naturel. Les émissions culinaires à succès contribuent à redonner de l'attrait à ces produits "made in France", particulièrement recherchés au Japon, principal marché export. La saveur occupe une place prépondérante, et les eaux-de-vie sont des produits nettement moins marketés que le vin. Pour répondre à la demande et inciter ses adhérents à produire de façon durable, Wolfberger a relancé une dynamique de diversification auprès de ses viticulteurs.
Projets et Recherche en Agroforesterie Viticole
La vitiforesterie se base sur des connaissances scientifiques encore très restreintes. De ce constat émerge la nécessité d'aller rencontrer des vignerons plus expérimentés dans d'autres bassins de productions. Le projet de l'association Agrof'Île vise à comprendre les tenants techniques, socioculturels et économiques de plusieurs types de complantations (vignes/arbres/fruitiers/légumes/animaux) expérimentales ou traditionnelles. Il repose sur l'organisation de rencontres et d'échanges entre pairs, et entend rendre disponible un maximum de ressources élaborées tout au long du projet. Cette association est une plateforme d’échanges et de partenariats entre les agriculteurs, les opérateurs d’agroforesterie, la recherche, les décideurs politiques, les collectivités, administrations. La valeur paysagère ajoutée des systèmes vitiforestiers est en elle-même un argument de vente, contribuant à une image plus durable et attrayante des produits viticoles.
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