Le jardinage est une pratique ancestrale qui, loin de se limiter à la simple mise en terre de semences, s’apparente à une véritable gestion d’écosystème. Qui n’a jamais entendu parler de l’association de la tomate et de l’œillet d’inde ? Du poireau et de la carotte ? Des trois sœurs ? Cette dernière est probablement un peu moins connue en France. Pourtant, en permaculture, associer différents légumes compatibles sur votre parcelle potagère permet de les protéger des nuisibles et d’augmenter la quantité de vos récoltes, sans aucune utilisation d’engrais chimiques ou de pesticides. Ces techniques que l’on peut aussi appeler « compagnonnage » s’utilisaient déjà avec succès par nos ancêtres aux quatre coins du monde. Pourquoi ne pas les essayer vous aussi ?

La méthode ancestrale des « Trois Sœurs »
Cette association est relativement bien connue, davantage outre-atlantique, car elle était traditionnellement utilisée par les ethnies amérindiennes d’Amérique du Nord et d’Amérique Centrale. Cette combinaison nous vient d’outre-Atlantique et a été utilisée par d’innombrables générations, depuis les anciennes civilisations sud-américaines. Pour les Iroquois, le maïs, les haricots et les courges sont les Trois Sœurs, les plantes compagnes, les soutiens physiques et spirituels de la vie. Ces plantes vitales ont été données au peuple lorsque toutes les trois ont miraculeusement germé du corps de la fille de Sky Woman, accordant le don de l’agriculture aux nations iroquoises.
La technique de plantation des Trois Sœurs s’est répandue de la Méso-Amérique vers le nord sur plusieurs générations, pour finalement se répandre dans toute l’Amérique du Nord. Les agriculteurs autochtones ont conservé les meilleures semences pour la saison suivante, ce qui a donné une grande variété de souches parfaitement adaptés aux environnements dans lesquels elles ont été cultivées. Une grande partie de cette diversité a malheureusement été perdue lorsque les nations autochtones ont été chassées de leurs terres ancestrales par les premiers colons européens et que leurs pratiques agricoles dominantes se sont imposées.
Le fonctionnement symbiotique du système
Le jardin traditionnel des trois sœurs forme un écosystème en créant une communauté de plantes et d’organismes associés. Ce système crée un système de relations bénéfiques ; chacune des plantes aide les autres à croître. Dans cette association, le maïs sert de tuteur au haricot à rame ; la courge dispense le jardinier de désherbage, crée un microclimat au niveau du sol permettant de réduire les arrosages. Le haricot fertilise le maïs et la courge.
En intercalant des haricots et des courges avec du maïs, le génie des créateurs de cette association culturale est d’avoir utilisé la rigidité des tiges de maïs comme tuteur pour soutenir la croissance des haricots et le pouvoir couvrant de la courge dont l’ombre des feuilles permet de conserver l’humidité du sol et empêche aussi les herbes de pousser. Les colonies bactériennes sur les racines des haricots capturent l’azote de l’air, dont une partie est libérée dans le sol permettant de satisfaire les besoins élevés en azote du maïs. Le maïs va alors servir de tuteur naturel aux haricots grimpants, ceux-ci en leur qualité de légumineuses, vont capter l’azote présent dans l’atmosphère et enrichir la terre de cet azote pour favoriser la croissance des autres légumes. Pour illustrer notre conseil sur l’exposition, cette combinaison est parfaite car la courge supporte très mal le soleil en été.
LES 3 SŒURS (OU MILPA) AU POTAGER
Mise en pratique et conseils de plantation
Planter les Trois Sœurs dans l’ordre, le maïs, les haricots puis les courges, ce qui garantira qu’elles pousseront et mûriront ensemble et ne pousseront pas aux dépens d’une autre Sœur. Le maïs doit être planté en premier afin qu’il puisse pousser au-dessus des autres cultures. Plantez des graines de haricots 2-3 semaines plus tard, ou au moins lorsque le maïs mesure quelques centimètres de haut. Lorsque les haricots envoient des vrilles pour grimper, le maïs sera assez grand pour les supporter. Plantez les graines de courges 1 semaine plus tard après la levée des haricots, pour ne pas que les grandes feuilles de courge fassent de l’ombre aux jeunes plants de maïs et de haricots avant qu’ils n’aient le temps de grandir.
Semez en ligne le maïs doux par poquet de 2 ou 3 graines tous les 30 cm. Espacez les lignes de 80 cm. Dans le même temps semez des courges (maxima) par exemple le potiron ou potimarron en godet. Il existe de nombreuses configurations pour les jardins des trois sœurs. La considération principale est vos contraintes d’espace. Il faudra donner aux plantes individuelles suffisamment d’espace pour prospérer et avoir suffisamment de chaque type de culture pour faciliter la pollinisation. Le maïs est pollinisé par le vent et bien qu’il soit capable de s’autopolliniser, vous aurez plus de succès avec plus de plants. Il est préférable d’avoir au moins 10 à 20 plants de maïs pour fournir une disponibilité suffisante de pollen.
L’extension du concept : les sœurs complémentaires
Dans notre ferme, nous aimons y rajouter d’autres sœurs. Les tournesols et amarantes sont souvent considérés comme d’autres sœurs. Ces plantes offrent leur ombrage aux autres sœurs pendant les chaleurs des après-midi, elles attirent les pollinisateurs, fournissent des tiges-tuteurs supplémentaires pour que les haricots puissent grimper et contribuent à une alimentation riche et équilibrée. Parce qu’ils ont un habitat de croissance similaire, d’autres cucurbitacées comme la pastèque peuvent remplacer la courge. Les longues vignes tentaculaires ombrageront le sol de la même manière que les courges.
Diversifier les associations au jardin
Le compagnonnage ne s'arrête pas aux trois sœurs. Chaque espèce, choisie pour l’association des cultures au potager, se développe différemment que ce soit en hauteur, largeur mais aussi dans l’évolution racinaire. Il est donc important de tenir compte des paramètres spécifiques à chaque espèce associée et éviter la compétition entre elles. Pour définir de bonnes associations de légumes en permaculture, vous devez savoir que toutes les plantes ont des « compagnes » avec lesquelles elles s’entendent bien, mais aussi d’autres avec lesquelles il ne faut pas les mélanger.

Le rôle protecteur des fleurs et aromatiques
En plus d’associer des légumes entre eux, vous pouvez également ajouter des fleurs à votre jardin en permaculture. Tout d’abord, elles prendront de la place qui pourrait être occupée par des mauvaises herbes et préviennent donc de leur prolifération. Les fleurs, tout comme certaines plantes aromatiques, dégagent une odeur qui peut attirer des insectes : elles détournent donc les ravageurs de vos légumes, tout en attirant les insectes auxiliaires (pollinisateurs) afin de favoriser le développement de vos légumes-fruits.
La mélisse, surnommée le piment des abeilles, est une plante mellifère appréciée au potager. Son odeur citronnée a l’avantage de repousser les ravageurs du chou. La menthe attire de nombreux auxiliaires pollinisateurs, prédateurs et parasites des ravageurs du potager. Peu importe la variété de menthe que vous planterez. Dans mon cas, il s’agira de la menthe poivrée. Les cosmos sont des fleurs souvent présentes dans les jachères fleuries. Mise en place avant les choux, elles les protégeront de la chaleur et du soleil avant leur plantation. Plante idéale pour attirer les auxiliaires comme les chrysopes, les cosmos perturbent la piéride du chou de leur cible.
La capucine est une plante compagne qui attire une myriade d’insectes. Que ce soit des pollinisateurs comme le bourdon ou l’abeille ou des phytophages comme les pucerons et les chenilles. Là où c’est passionnant, c’est que ces derniers attirent à leur tour les insectes auxiliaires comme les coccinelles, syrphes, chrysopes etc. La floraison de la capucine commence en juin et perdure jusqu’aux gelées, elle attire donc des pollinisateurs durant plusieurs mois d’affilée.
Gérer les maladies et les ravageurs spécifiques
S’il y a bien deux plaies pour la culture de la pomme de terre, ce sont le mildiou et les doryphores. Pour éviter le mildiou, il n’y a à priori pas de compagnonnage efficace. Il est surtout important d’éviter de cultiver d’autres espèces sensibles au Phytophtora infestans, comme la tomate. En pratique, on entoure ou on intercale les rangs de pommes de terre par des rangs de pois. Les petits pois vont parfaitement accompagner les tomates, salades, courgettes ou encore les pommes de terre. Par exemple, les pois permettent de repousser les doryphores qui raffolent des pommes de terre.
Les tomates ont de très nombreux alliés au jardin qui pourront la protéger des insectes néfastes. De son côté, elle sera ravie d’apporter de l’ombre aux légumes de l’étage inférieur, comme les laitues, les poireaux, ou encore les carottes. La fleur du fraisier nécessite d’être visitée à plusieurs reprises par les pollinisateurs pour former de beaux fruits (tous les carpelles doivent recevoir du pollen). Seulement, le nectar et le pollen de la fraise ne sont pas très attractifs pour les pollinisateurs. La bourrache à l’inverse est très convoitée par les abeilles, bourdons et autres pollinisateurs.
Le dessèchement des rameaux est une maladie cryptogamique qui peut être provoquée par plusieurs champignons. D’après les travaux de Gertrud Franck, le souci protègerait le framboisier de cette maladie. L’origan aurait des propriétés pour repousser les ravageurs de la vigne. Enfin, la rouille du groseillier est une maladie cryptogamique qui n’est en général pas mortelle pour la plante.
Optimisation rationnelle de l’espace
Les jardiniers les plus rationnels apprécieront l’économie d’espace en profondeur, en largeur comme en hauteur d’un bon accompagnement de cultures. La rentabilité d'un mètre carré de potager peut alors augmenter. Pour profiter de tous ces bienfaits, il faut cependant respecter plusieurs règles de base. Autre point qui mérite votre attention : deux plantes peuvent se protéger mutuellement en théorie, mais en pratique vous ne pourrez pas les faire pousser ensemble. Vous avez désormais les bases pour choisir vos plantes à associer en permaculture.
Les carottes s’accordent facilement avec énormément d’autres plantes. Vous devez juste éviter de les placer à proximité de menthe, de betterave ou de persil. Une bonne association pour favoriser la croissance des carottes est de les semer mêlées à des radis, puis de planter aux abords des poireaux ou des salades. Là encore, il convient d’associer une espèce au cycle long à une ou plusieurs espèces au cycle court.

Cette année, je vais expérimenter 8 associations de plantes jamais testées dans mon potager, certaines sont bien connues par les jardiniers, d’autres moins. Le but est expérimental, à chaque association il y a un ou plusieurs effets recherchés. Si l’envie vous en dit, je vous encourage à les reproduire dans votre potager. Dans quelques mois, je ferais un bilan de ces associations, et il serait intéressant de discuter des résultats obtenus. Après une partie théorique fort intéressante, on y trouve un répertoire complet qui donne pour chaque plante les bonnes et les mauvaises associations. C’est un livre que je consulte assez régulièrement avant de me rendre au potager. Je cultive mon potager bio depuis plus de quinze ans, avec une seule idée en tête : produire des légumes sains, savoureux et respectueux de la nature.