Le paysage contemporain de la santé et du bien-être est marqué par l'émergence et la prolifération de nombreuses approches se présentant comme des alternatives à la médecine conventionnelle. Si certaines d'entre elles peuvent offrir un complément bénéfique, d'autres soulèvent de sérieuses questions quant à leur scientificité, leur sécurité, et leur éthique. Parmi les figures qui animent ce débat se trouve Jacques Prunier, dont le nom est associé à des pratiques et des produits qui ont attiré l'attention des autorités et des observateurs critiques. Son cas, comme celui d'autres intervenants controversés, s'inscrit dans un phénomène plus large de diffusion de pseudo-sciences et de dérives thérapeutiques, souvent amplifié par des événements publics et la caisse de résonance des réseaux sociaux. L'examen des informations disponibles autour de Jacques Prunier et de ses pairs permet de mieux comprendre les défis posés par ces mouvements et l'importance d'une vigilance accrue.
Jacques Prunier et les Allégations Autour des Compléments Alimentaires
Jacques Prunier est une figure qui a su se faire connaître dans le milieu des thérapies dites alternatives, notamment par la promotion de compléments alimentaires aux vertus prétendument extraordinaires. Il est identifié comme le fabricant d’un complément alimentaire à base d’algues, plus spécifiquement l’Aphanizomenon. Selon ses propres dires, ce produit est "exceptionnel, qui empêche les gens d’être malade ou qui les remets en santé." Les allégations qu'il formule sont particulièrement ambitieuses : il affirme que son complément peut soigner la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson ou l’amyotrophie spinale infantile, ainsi que la sclérose en plaques. Pour appuyer ses dires, Jacques Prunier prétend aussi avoir lancé des essais avec des grands professeurs de médecine, notamment au CHU de Lyon, et cite ses propres succès. Il mentionne notamment le cas de la petite Léa, 4 ans, condamnée par une amyotrophie spinale infantile, affirmant qu' "aujourd’hui, elle marche !" suite à l'utilisation de son produit.
L'approche de Jacques Prunier s'inspire directement des thèses du docteur Ryke Geerd Hamer, le créateur de la "nouvelle médecine germanique". Cette théorie repose sur le postulat selon lequel tout cancer, et plus généralement toute maladie, résulte d’un choc psychologique intense. Cette filiation est un élément clé pour comprendre le cadre conceptuel dans lequel s'inscrivent les revendications de Prunier. Les affirmations de Jacques Prunier n'ont pas manqué d'attirer l'attention. En effet, il a lui aussi attiré l’attention du Sénat, en 2013, lors d’une série d’auditions sur les dérives thérapeutiques et dérives sectaires. Cette surveillance témoigne des inquiétudes grandissantes des autorités face à la promotion de traitements non validés scientifiquement.

Les Salons du "Bien-être" : Un Écran pour les Pseudo-sciences et les Théories Contestées
Le cas de Jacques Prunier ne peut être isolé du contexte plus large des "salons du bien-être" qui se multiplient, parfois sous le couvert d'une respectabilité apparente. Le Salon Sésame, qui doit se tenir du 1er au 3 mars au parc des expos de Nîmes, est un exemple éloquent de ces événements prévoyant des intervenants pour le moins douteux. L'organisation de tels salons est devenue une pratique courante, comme l'expérience passée l'a montré, par exemple, en mai dernier, au château de Flaugergues, où le salon « Demain c’est aujourd’hui » faisait la part belle aux pseudo-sciences, théories conspirationnistes, et avait même invité des membres de la secte d’extrême-droite Les Brigandes. Face à la démultiplication de ce genre d’évènements dans le Clapas, la ville de Montpellier avait même été rebaptisée avec humour « capitale de l’ésotérisme », à défaut d’être celle de la culture. Il est à noter que le Salon Sésame est, entre autres, sponsorisé par Midi Libre, dont le logo se trouve sur l’affiche, conférant une légitimité médiatique qui peut induire en erreur le public.
Outre Jacques Prunier, d'autres personnalités très controversées sont invitées à ces salons. Jacques Martel, par exemple, à l’origine électricien, a entrepris des recherches en « vitaminothérapie », s’est formé en développement personnel pour devenir « rebirtheur » et proposer des stages à 2 000 euros la semaine. C’est d’après ses « connaissances » qu’il a rédigé un ouvrage, Le grand dictionnaire des malaises et maladies, où il aborde cancer, sida, viol ou encore homosexualité. Il y explique que ces « maladies » sont des « conflits intérieurs non résolus qui s’expriment dans le corps ». Ce livre avait été jugé homophobe au moment où la Fnac l’avait classé en « coup de coeur » en 2018. Le site de l’Union nationale des Associations de Défenses des Familles et de l’Individu victimes de sectes évoque d’autres passages du livre : « A propos du sida, il pointe “une problématique : la race noire”… Le harcèlement sexuel serait inconsciemment provoqué par la victime en “manque d’affection” ».
Une autre figure présentée sur le site du salon comme un « invité phare » est Pierre Jovanovic. Il est identifié comme relais régulier de théories conspirationnistes d’extrême-droite. En 2020, durant la pandémie de Covid-19, Jovanovic a relayé une rumeur selon laquelle « la France a tout fait pour que le coronavirus se répande le plus vite possible dans la population ». Christian Peronne, une autre figure très controversée invitée au salon Sésame, s’est fait connaître également pendant la pandémie. Christian Fléche, autre intervenant du salon, est le créateur du « biodécodage des maladies » et s’inspire lui aussi du médecin Ryke Geerd Hamer. Christian Fléche est d'ailleurs dans le viseur des autorités travaillant sur les dérives sectaires : il est cité par plusieurs rapports de la Miviludes (le premier date de 2010 et s’interroge déjà sur les formations payantes en « psychobiothérapies »), qui appelle à la vigilance sur ces pratiques. Enfin, Stella Giordanengo, autre exemple de cette liste non-exhaustive, pratique « l’alchimie gnostique » en se revendiquant de Rudolf Steiner, le créateur de l’anthroposophie. Ces exemples illustrent la diversité des approches et des allégations présentées lors de tels événements.
L'Influence des Thérapies Alternatives sur le Monde Sportif : Le Cas Novak Djokovic
Les dérives thérapeutiques et l'attrait pour les pseudo-sciences ne se limitent pas aux salons du bien-être, mais peuvent aussi infiltrer des sphères insoupçonnées, comme le sport de haut niveau. La trajectoire de Novak Djokovic, l'un des athlètes les plus accomplis de l'histoire du tennis, est particulièrement éclairante à cet égard. Son parcours est émaillé de choix qui incarnent les turpitudes que peuvent engendrer l'adhésion à certaines croyances.
Une photo prise début janvier 2022, où il apparaît avec un ancien tennisman professionnel surnommé Pepe Imaz, a symbolisé les controverses autour du Serbe. Imaz joue le rôle d'« accompagnant spirituel » pour plusieurs personnalités espagnoles et joueurs de tennis, et dirige une école de tennis destinée aux enfants appelée Amor & Paz, installée à Marbella. Cette image fut d’abord l’un des éléments à charge contre le joueur de 36 ans dans le conflit qui l’a opposé, début 2022, aux autorités australiennes et a mené jusqu’à son arrestation, sa détention et enfin son départ du pays. Elle prouve en effet que le champion a bien séjourné en Espagne avant de se rendre à Melbourne, contrairement à ce qu’affirmait son questionnaire d'entrée sur le territoire australien.
Les changements de vie de Djokovic ont débuté bien avant. Après une défaite contre Jo-Wilfried Tsonga en quart de finale de l’Open d’Australie, où il s'effondre physiquement et perd le match à cause de difficultés respiratoires, quelque chose dans son propre corps semble l’avoir trahi. Peu après cette défaite, explique-t-il, il est contacté par un nutritionniste serbe appelé Igor Cetojevic, qui lui assure avoir vu par hasard la rencontre à la télé et identifié son problème, devinant que la réponse résidait dans son alimentation. Celui qui est alors n°3 mondial décide de rencontrer Igor Cetojevic le mois de juillet suivant. Ce dernier lui propose de tester l’impact que peut avoir une tranche de pain sur son organisme, non pas avec des machines, mais avec un test musculaire : le nutritionniste se contente d’appuyer avec la main sur le bras du tennisman pendant que ce dernier contracte le biceps. Le test est réalisé avec et sans tranche de pain, et démontre aux yeux du praticien alternatif que le bras du champion est plus puissant dans le second cas, ce qui, selon lui, serait la preuve que son corps « rejette le blé du pain ».
En France, la kinésiologie, dont le fameux test musculaire a bénéficié à Djokovic, est particulièrement suivie par les autorités depuis 2005. À l’époque, à Quimper, des parents avaient adopté au nom de la kinésiologie des pratiques alimentaires extrêmes pour leur nourrisson jusqu’à ce que ce dernier décède de malnutrition. En 2017, l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) a évalué la kinésiologie et notamment le test musculaire. Malgré les alertes scientifiques, ce courant séduit particulièrement les sportifs : Lionel Messi consulte régulièrement son kinésiologue favori, tandis qu’une école de kinésiologie du sport ouverte en 2022 revendique de travailler avec de nombreux clubs professionnels français dont l’AS Monaco, l’Olympique Lyonnais ou l’Asvel.
Après ce test kinésiologique, Novak Djokovic va non seulement renoncer au gluten mais aussi au lait et aux excès de sucre. Il se met à boire de l'eau chaude pour, croit-il, « ne pas dévier le sang de (ses) muscles » et prend systématiquement deux cuillères d'un miel bien spécifique au réveil. Il va également attacher plus d’importance à son sommeil et à la gestion de son stress. Cependant, ce n’est pas le cas de tous ceux qui ont voulu s’inspirer de lui : en 2013, Andy Murray disait ainsi au Telegraph : « J'ai essayé pendant deux ans (de me passer du gluten) mais ça n'a pas marché. »

Les déconvenues peuvent être bien plus graves que de simples échecs sportifs. Car aux risques sanitaires s’ajoutent un potentiel déni de réalité et un assujettissement psychologique, selon la médecin du sport et nutritionniste Véronique Lebar, ancienne présidente de l’association « Ethique et sport ». Elle raconte avoir reçu en consultation de nombreux athlètes ayant adopté des comportements extrêmes. Elle décrit ainsi le cas d'un jeune homme qui, malgré des analyses de sang parfaites, voulait aller toujours plus loin, faire d’autres analyses. Il lui parlait de théories farfelues sur la nutrition, parce qu’il avait rencontré un naturopathe très dogmatique qui lui dictait sa conduite et lui diagnostiquait des problèmes tout aussi farfelus. Elle a été frappée par le niveau de croyances d’un de ces athlètes, dont le taux de fer était si élevé que son foie aurait pu cesser de fonctionner, une situation potentiellement létale, mais il ne l'écoutait pas, restant sourd aux analyses et articles scientifiques. Le problème décrit par Véronique Lebar est très répandu, notamment sur les réseaux sociaux, où de célèbres coachs sportifs et influenceurs organisent des « transformation challenges », incitant sans aucune prudence leurs clients à changer leur alimentation ou leur mode de vie.
La trajectoire de Novak Djokovic est d’autant plus éclairante que ses changements alimentaires ont coïncidé avec l’adoption des croyances spirituelles propagées par Pepe Imaz. Dans ses livres et conférences, Imaz exprime des théories qui semblent totalement déconnectées de la réalité. Il dit ainsi avoir rencontré une divinité libanaise qui lui aurait délivré pendant 23 jours consécutifs de nombreux messages. De cette révélation, il tire des théories ésotériques, des propos complotistes (les traînées des avions intoxiqueraient les populations, le monde serait dirigé par treize familles néfastes appelées Illuminatis) ou des reproches virulents à la médecine conventionnelle, et notamment contre la vaccination. Djokovic va adopter une bonne partie de ces points de vue, en particulier le dernier. Grande connaisseuse des spiritualités contemporaines et de leurs dangers, Elisabeth Feytit confirme retrouver dans les mots et croyances d’Imaz bon nombre de références New-Age.
Novak Djokovic a collaboré activement avec Pepe Imaz entre 2016 et 2018, au point que ce dernier affiche de façon répétée son adhésion au mantra « Amor y Paz ». Au point, aussi, que la présence d’Imaz devienne un problème aux yeux de son entourage professionnel. Ses entraîneurs, Boris Becker et Marian Vajda, semblent avoir désapprouvé la proximité de « Djoko » avec son guide spirituel : c’est l’une des raisons qui expliquerait la démission de Becker en décembre 2016, tandis que Marian Vajda a publiquement exigé qu’Imaz s’éloigne du joueur en 2018. Ce qui fut fait, même si les deux hommes ont continué à se fréquenter et à s'apporter un soutien public.
Certains voient dans l’attitude de Djokovic une fidélité remarquable en ses convictions, qui explique peut-être en partie sa carrière exceptionnelle. D’autres y voient un jusqu'au-boutisme regrettable, n’oubliant pas que Djokovic a participé sans masque à plusieurs événements en public après avoir été testé positif au Covid-19, et craignant que le champion inspire à une partie de ses fans une crainte illégitime de la vaccination et de la médecine. Certains estiment par ailleurs que les croyances du joueur l’ont rendu crédule et à la merci d’extorsions et manipulations. En juillet 2022, Novak Djokovic a inauguré des terrains de tennis au pied de collines présentées par un entrepreneur local controversé comme des pyramides construites jadis par une société oubliée, et qui auraient des effets bénéfiques pour la santé des visiteurs. Lors du dernier Roland-Garros, il arborait sur le torse un patch présenté comme une technologie révolutionnaire lui permettant de performer. Un patch vendu plusieurs centaines d’euros et dont, selon ses concepteurs, la renommée a explosé grâce au Serbe. Dans le milieu du foot professionnel français, l’influence importante sur certains joueurs d’un thérapeute alternatif peu connu du grand public pose de nombreuses questions, cet ancien pro s’étant reconverti dans la magnothérapie, l'une des nombreuses disciplines sans fondement scientifique avéré.
Thierry Casasnovas : Archétype de la Nouvelle Génération de "Prédateurs Sectaires"
Le phénomène des dérives thérapeutiques trouve un écho particulier avec l'avènement des plateformes numériques, offrant une visibilité sans précédent à des figures comme Thierry Casasnovas. Pour l'ancien chef de la Miviludes, Christian Gravel, il est même « l’archétype de la nouvelle génération d’entrepreneurs sectaires, de prédateurs sectaires ». L’organisme dit avoir reçu depuis 2012 plusieurs centaines de signalements le concernant, ce qui témoigne de l'ampleur de son influence et des préoccupations qu'il soulève. Thierry Casasnovas n’est plus autorisé à s’exprimer en public sur la santé ou le bien-être, aussi ses 600 000 abonnés se contenteront des centaines de vidéos déjà publiées sur YouTube.
À l’époque, il se présente comme quelqu’un ayant « passé une bonne partie de sa vie à courir de l’ultra-longue distance » et réussi des performances sportives exceptionnelles. Cependant, il n’existe aucune trace de ces chronos et ceux-ci paraissent sujet à caution quand on les croise avec d’autres éléments de sa biographie : il a lui-même témoigné d'avoir eu une très mauvaise hygiène de vie à l'époque. Mettre en avant ces chronos lui a en tout cas permis d’approcher certains hauts responsables du sport français. En 2015, par exemple, un responsable du Pôle France de Jiu-Jitsu brésilien l'invitait à présenter un long exposé sur « les paramètres physiologiques de la performance » à de jeunes athlètes présents pour un stage de sélection. Ce discours rejoint celui de Casasnovas qui, dans une vidéo intitulée « Le meilleur régime pour courir, du jogging à l'ultra marathon », prétendait par exemple pouvoir « booster par deux » les performances en mangeant essentiellement des fruits et légumes crus sous forme de jus.
S’il a pu œuvrer au plus près des athlètes, c’est surtout en ligne que ce prédicateur passionné de nourriture crue et de jeûne a eu le plus d’impact sur la vie de ses suiveurs. Le marathonien amateur Maxime Lopes en est un exemple frappant. Tombé sous l'influence de Thierry Casasnovas en 2015, Maxime Lopes dit avoir repris aujourd'hui une alimentation équilibrée. Il se passionne pour la course à pied en 2014, alors qu’il est étudiant au Québec, progresse rapidement et se convainc très vite qu'il doit changer son alimentation pour perdre du poids et exploiter tout son potentiel. Début 2015, le coureur découvre sur YouTube des méthodes d’alimentation dites alternatives comme le crudivorisme et le jeûne, et adhère principalement aux idées du naturopathe Thierry Casasnovas : « Je me pesais plusieurs fois par jour. Je cherchais l’alimentation parfaite et je réalise aujourd’hui que j’étais prêt à croire beaucoup de choses. Je me suis fait avoir par Thierry Casasnovas, qui est un très bon orateur. » Le récit de Maxime Lopes permet de comprendre comment certaines croyances peuvent se graver dans notre esprit. « Ces vidéos ont créé chez moi des schémas, une idéologie de la pureté, J’ai intégré des concepts comme “c’est mal de manger tel ou tel produit” ou même “manger, ça fait de toi une mauvaise personne”. » Pour les adeptes et anciens adeptes, témoigner est difficile. « C’est très ''émotionnel'' pour moi, reconnaît Maxime Lopes. Je suis très irrité, ça me rappelle trop de choses. C’est allé loin, j’ai même convaincu mes parents d’acheter une machine, un extracteur de jus, pour boire les jus comme Thierry Casasnovas. » Quand on l'interroge sur l'influence qu'il a pu avoir sur les personnes qui regardaient ses vidéos et ont eu des comportements à risque, le naturopathe rétorque : « N'avez-vous aucun esprit critique ou faites-vous semblant d'être bête pour faire des associations faciles et médiocres dans l'objectif de m'accuser ? À moins que vous puissiez me dire que je l'ai personnellement coaché (ce qui m'étonnerait fort), ou au minimum me dire quels conseils il a suivis ? »
Retour en 2015 : au bout de quelques semaines de jeûnes répétés, le marathonien raconte qu'il dort très mal et souffre de maux de têtes réguliers. « J’étais totalement dans le déni jusqu’à ce que ma mère vienne pour un séjour au Canada. On est parti explorer le Québec et dès le premier déjeuner avec elle, j’ai craqué : je me suis rué sur la nourriture. Et j’ai réalisé à quel point j’étais en sous-nutrition depuis des mois. » Malgré cet épisode, l'athlète dit avoir mis du temps à retrouver une alimentation plus saine : « Fin 2015, parce que mes performances sportives étaient mauvaises, explique-t-il. Avec le recul, je me dis que c’est le meilleur truc qui me soit arrivé. Ça a été long d’en sortir, j’ai eu des hauts et des bas jusqu’en 2019. » Maxime Lopes, lui, est aujourd’hui auteur d’une chaîne YouTube - appelée Runwise - de référence sur la course à pied, où il indique ne transmettre que des informations basées sur la science. Une démarche de vérité qu’il considère comme une thérapie.
Ces genres de dérives potentielles dépassent le seul cas de Thierry Casasnovas. Plusieurs personnalités du monde sportif ont constaté la place grandissante de croyances toxiques en lien avec l’alimentation. Une étude scientifique australienne a été menée sur des coaches sportifs assermentés qui ont l’habitude de conseiller leurs athlètes en termes d’alimentation. La médecin du sport et nutritionniste Véronique Lebar souligne que la plupart des influenceurs, coaches et naturopathes ayant conduit ses patients à une nutrition dysfonctionnelle ont une vision manichéenne des aliments. Ils laissent entendre que certains aliments sont toujours mauvais pour tout le monde et rendraient même mauvais les personnes qui les consomment, avec deux marottes : le lait et le gluten. Les précautions à prendre sont d'autant plus essentielles qu'il n'est pas rare de trouver des compléments alimentaires contaminés involontairement dans leur production par des substances nocives et/ou classées comme dopantes. Selon toutes les personnes interrogées, la crise sanitaire a encouragé de plus en plus d’encadrants du monde sportif à empiéter sur les choix de vie des athlètes. Enseignant en arts martiaux, Willy Mangin explique par exemple avoir vu certains coachs et athlètes de son milieu attribuer des vertus sanitaires non avérées à leurs pratiques sportives : « Croyant sûrement bien faire, des professeurs ont essayé de développer des Chi-gong anti-Covid au début de la pandémie. Ils ont laissé entendre que l’on pouvait booster notre système immunitaire et donc se préserver du virus en respectant les bons enchaînements de mouvements. »

La Miviludes et la Lutte Contre les Dérives Thérapeutiques et Sectaires
Face à la complexité et à la diversité des phénomènes liés aux médecines complémentaires et aux pseudo-sciences, des organismes comme la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) jouent un rôle crucial. Dix ans après leur entrée dans la Constitution fédérale, les médecines complémentaires continuent à susciter de vifs débats, notamment en France, où de nombreux professionnels de la santé ont récemment demandé leur exclusion du champ médical. En 2012, la Suisse recensait 20 000 thérapeutes non médecins actifs et plus de 250 méthodes alternatives. Face à une telle abondance, il est difficile de faire le tri. D’autant plus dans un contexte où les dérives liées à la santé inquiètent toujours davantage : ce domaine représente en effet actuellement plus de 40% des signalements reçus par la Miviludes française.
La Miviludes définit la dérive thérapeutique « quand la méthode exclut de façon insidieuse les traitements classiques », comme l'explique Anne Josso, secrétaire générale de la mission. Le problème majeur est que ce marché bis de la santé est largement promu sur les réseaux sociaux et échappe à l’encadrement nécessaire. Souvent, le danger ne vient pas de la méthode elle-même mais de la façon dont elle est pratiquée. C'est pourquoi la Miviludes appelle à la vigilance sur ces pratiques, comme elle l'a fait concernant les formations payantes en « psychobiothérapies » de Christian Fléche dès 2010. Autre « thérapeute » connu de la Miviludes faisant commerce en Suisse, André Charbonnier utilise internet comme un canal pour annoncer ses activités, dans une logique commerciale, comme le détaille Jean-François Mayer, historien spécialiste des sectes.

Le colloque de l'Association de Prévention pour la Santé par les Médecines Douces (APSAMED) est un exemple flagrant des activités douteuses relevées. L'APSAMED, qui regroupe un large réseau de pseudo-thérapeutes, a été accueillie par l’hôpital Paul Desbief à Marseille pour trois jours de « séances découvertes ». Chaque année, APSAMED organise un colloque où se croisent thérapeutes, médecins mais aussi chercheurs intéressés par ces approches alternatives, et les dérapages se succèdent. Dans un enregistrement vidéo du colloque de 2011, le magnétiseur Jean-Luc Bartoli, explique à son public comment éviter les poursuites pour exercice illégal de la médecine en faisant noter les prescriptions par les patients eux-mêmes et non par le thérapeute. À ses côtés, Martine Gardénal, « présidente de la recherche » d’APSAMED, médecin homéopathe, explique qu’elle prescrit des huiles essentielles plutôt que des antipaludéens à ses patients qui se rendent dans des pays où sévit le paludisme. Le docteur Gardénal est d’ailleurs bien connue de l’Ordre des médecins puisqu’elle a déjà été suspendue pour n’avoir pas respecté le suivi thérapeutique de certains de ses patients atteints de cancers. C'est durant ce colloque d’APSAMED qu'intervenait Jacques Prunier, développant ses compléments alimentaires à base d’algues. L'APSAMED est ainsi une association de « dérapeuthes », incitant ses membres à la fraude sur les prescriptions, chantre des guérisons miracles, mais qui a ses entrées à l’hôpital Paul Desbief de Marseille. On la retrouve encore à travers une intervention de Martine Gardénal au colloque Écomédecine qui se tient à Paris, sous le haut patronage de Marisol Touraine, ministre des affaires sociales et… de la santé.
Internet et les Réseaux Sociaux : Caisse de Résonance et d'Alerte
L'avènement d'Internet a radicalement transformé la manière dont les informations, y compris celles concernant la santé et le bien-être, sont diffusées et consommées. Des communautés se chargent de la diffusion d’informations - vidéos, liens, événements… - pour mettre en avant des thérapies controversées. Souvent, le danger ne vient pas de la méthode elle-même mais de la façon dont elle est pratiquée. Comment endiguer, sur les réseaux sociaux, cette visibilité accrue et non contrôlée de pratiques parfois déviantes ? Brigitte Knobel, directrice du Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), déplore une question « malheureusement encore très peu documentée, voire pas du tout en Suisse ».
Pourtant, Jean-François Mayer refuse de jeter la pierre aux réseaux sociaux : « Il s’agit sans aucun doute d’une caisse de résonance mais, d’autre part, ils permettent davantage de transparence. On peut y trouver des plaintes, des dénonciations. Si des praticiens controversés élargissent leur audience grâce à internet, il en va de même pour leurs critiques : les doléances d’une personne isolée peuvent devenir accessibles à tous par la grâce des algorithmes », explique-t-il. Si certaines pages trompeuses jouent sur l’ambiguïté avec la médecine classique, étalant de soi-disant diplômes et des termes pseudo-scientifiques, le web a aussi démocratisé l’accès aux connaissances sur la santé. Bertrand Graz, ancien responsable de l’enseignement et de la recherche sur les médecines complémentaires à la Faculté de Lausanne, soutient qu’« il ne faut pas balayer d’un coup tout le savoir acquis en ligne ».
Le défi réside dans la difficulté de distinguer une guérison due à un traitement d’une guérison survenue indépendamment, et on attribue souvent, à tort, les améliorations au traitement utilisé. En outre, au-delà des formations et thérapies, les produits vantés en ligne - boissons, compléments alimentaires ou autres gélules - surfant sur la mode du bien-être et le rejet de la médecine classique sont légion. Swissmedic, l’institut suisse chargé de surveiller le marché des produits thérapeutiques, rappelle que « la plupart des offres sur les médias sociaux contenant une promesse de guérison en relation avec des produits pharmaceutiques sont illégales et potentiellement dangereuses pour la santé ». Swissmedic qualifie son combat contre les « offres mensongères » et « activités illégales » sur les réseaux sociaux de « travail de Sisyphe ». Dans le cadre d’une opération coordonnée par Interpol contre le commerce illégal de produits thérapeutiques, les autorités ont d'ailleurs fermé 3671 sites web en 2018.
De leur côté, les réseaux sociaux ont récemment décidé de réagir. Leur lutte se concentre notamment sur les théories du complot contre les vaccins. Fin février, YouTube a expliqué vouloir démonétiser les chaînes anti-vaccins, mais sans grand succès. Le problème des algorithmes qui enferment les utilisateurs dans une bulle d'information reste entier, rendant d'autant plus complexe la tâche de démêler le vrai du faux.
