Le Blue Whale Challenge : Analyse d'un phénomène de manipulation numérique

Le paysage numérique contemporain, bien qu'offrant des opportunités inédites de connexion, recèle des zones d'ombre où des dynamiques de groupe dangereuses peuvent émerger. Parmi celles-ci, le "Blue Whale Challenge" (défi de la baleine bleue) s'est imposé comme un sujet de préoccupation majeure pour les autorités, les parents et les institutions éducatives. Ce phénomène, loin d'être un simple jeu, s'apparente à une entreprise de manipulation mentale ciblant des publics vulnérables au sein des réseaux sociaux.

Schéma illustrant la propagation virale de défis en ligne au sein des communautés fermées

Les mécanismes du défi : de l'anodin au tragique

Le "Blue Whale Challenge" propose à ses adeptes de réaliser, au fil des jours, des épreuves toujours moins anodines. Cela commence par une épreuve banale : dessiner une baleine sur une feuille. Puis, rapidement, on passe à des demandes plus effrayantes, telle que le fait de se scarifier le bras ou la cuisse pour y faire apparaître une baleine. Le principe du dernier défi : se jeter d'un toit ou sous un train.

Le nom de ce phénomène, « baleine bleue », fait référence au fait que ces mammifères choisiraient le moment de leur mort, une légende urbaine qui sert de socle symbolique au rituel. Un volontaire, un adolescent le plus souvent, se rend sur l’une des plateformes de réseaux sociaux et manifeste son envie de participer. Il se met en recherche d’un tuteur en diffusant des Hashtags liés à l’imaginaire créé autour de ce phénomène. D’autres utilisateurs, qui utilisent les mêmes mots-dièses, les contactent en retour et les engagent à exécuter leurs ordres, les 50 « défis » graduels de ce challenge, en exerçant une manipulation mentale et éventuellement des menaces le cas échéant.

Au fur et à mesure des défis, les parrains exercent une influence de plus en plus importante pouvant aller jusqu'aux menaces de mort. Certains défis semblent à première vue inoffensifs, comme « Ecris [un mot] sur ta main », « Parle avec une baleine », « Dessine une baleine sur une feuille ». Les autres sont beaucoup plus sinistres : se réveiller en pleine nuit pour écouter des musiques traites, regarder des vidéos prônant le suicide, se scarifier, ne plus parler à personne, monter sur une grue, se frapper, se couper les lèvres, puis, ultime étape : se donner la mort.

Origines et structuration des "groupes de la mort"

Le « jeu » suicidaire, né sur un réseau social russe, consiste à relever cinquante défis des plus sordides. La Novaya Gazeta, premier média à avoir enquêté, a relevé l’existence de « groupes de la mort » sur les réseaux sociaux en Russie depuis des années. Le quotidien évoque une histoire sordide, dont l’origine remonterait à novembre 2015.

Sur une communauté VKontakte, baptisée « f57 », où se partageaient des images de mutilation, est alors publiée la photo d’une adolescente. Il s’agit d’Irina Kambaline, alias « Rina ». Elle s’est suicidée quelques heures plus tôt en se jetant sous un train. Très vite, un bruit court : Irina serait en fait la première victime d’un « jeu » mystérieux, le Blue Whale Challenge. D’autres groupes similaires à « f57 » sont alors créés. Ils commencent à entretenir un véritable culte post-mortem autour de « Rina » et du jeu. On citera par exemple « Sea of whales » (« la mer des baleines ») ou « f57Terminal5751 ».

Trois garçons, dont les noms ressortent régulièrement dans les articles, en seraient à l’origine : Philip Fox, de son vrai nom Philippe Boudeïkine, arrêté en novembre 2016 pour incitation au suicide, Philipp Liss, et More Kitov. Leurs motivations sont pour le moins obscures. Un site, Lenta, évoque, pour Philipp Liss, la volonté de profiter du macabre engouement pour le suicide pour promouvoir son groupe de musique. Interrogé, More Kitov se serait défendu en expliquant que ce n’était qu’un moyen d’entrer en contact avec des personnes dépressives afin de les aider. Quant à Philippe Boudeïkine, il aurait lui-même souffert de troubles, et se serait laissé emporter par le mouvement. Aucun ne semble avoir mesuré les conséquences potentielles du Blue Whale Challenge.

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La réponse des institutions et des réseaux sociaux

Face à cette menace, la réponse a été globale. Sur les réseaux sociaux, la police nationale met en garde contre les risques du "Blue Whale Challenge". Montrant la photo d’une peau sur laquelle on aurait gravé en lettres de sang #bluewhalechallenge, la police affirme : "Aucun défi ne mérite de risquer sa vie." Le Ministère de l’Education nationale a suivi en alertant les Rectorats. Des enquêtes sont en cours.

Dans tous les cas, le parrain, tuteur, ou mentor éventuel risque une condamnation pour incitation au suicide, délit puni de 3 à 5 ans d’emprisonnement et de 45 000€ à 75 000€ d’amende si sur mineur de moins de 15 ans.

Les plateformes numériques ont également dû adapter leurs outils. VKontakte a « bloqué définitivement, sans droit d’appel » les communautés concernées. Les responsables du réseau social ont expliqué avoir engagé des « experts », des psychologues, pour « apporter rapidement un soutien aux adolescents qui seraient dans une situation critique ». Plus étonnant, ils mentionnent la suppression de « milliers de bots », qui auraient été utilisés pour « publier du contenu provoquant ».

Instagram, de son côté, a généré un message automatique qui s’affiche lorsque l’on tape certains mots-clés, comme « f57 ». Il comporte un lien qui redirige la personne vers une association anglophone d’aide aux personnes suicidaires. Il s’active si des contenus suspects sont signalés par les amis de l’auteur du post. Ces mesures font suite à plusieurs cas de suicides d’adolescents postés en direct sur certaines plates-formes, comme 4Chan et Ask.fm.

Perspectives psychologiques sur le défi

D’après France Prévost, vice-présidente de SOS Amitié, rien de vraiment étonnant dans tout cela. Elle note que « ce genre de challenge, ça a toujours un peu existé. Il y a aussi des sites qui prônent le suicide, des forums, sur Internet ». Pour France Prévost, le problème majeur est que ces communautés transmettent « une vision faussée du suicide, qui devient un simple jeu ».

« On se dit que ça ne marchera peut-être pas, qu’on ne mourra pas, s’inquiète-t-elle. On pense que tout est possible. A partir de là, il y a deux cas de figure : ceux qui vont vouloir aller voir jusqu’où ils peuvent aller, puis seront rattrapés par la réalité, et les plus fragiles, qui avaient déjà des pensées suicidaires, qui auront plus de mal à distinguer ce qui relève ou non du jeu. » Elle estime que parfois, la manière même de se suicider est révélatrice de cette problématique chez les plus jeunes. « Souvent, ils prêtent au suicide un aspect romanesque. La plupart accompagnent le passage à l’acte d’une mise en scène. Le lieu est symbolique, comme l’école par exemple, on envoie des SMS à tous les copains avant. C’est propre à cet âge-là. »

Analyse des données et réalité du phénomène

Si le phénomène est médiatisé, la réalité statistique demeure complexe à établir. Du côté de la Russie, la Novaya Gazeta fait état de 80 suicides d’enfants potentiellement liés au Challenge, entre novembre 2015 et avril 2016. Le titre n’a toutefois enquêté que sur trois ou quatre cas, dans lesquels le lien entre la fréquentation des communautés liées au jeu (« f57 » ou autres) et le décès n’est à aucun moment prouvé. Quant à la police russe, elle n’a, pour l’heure, relié officiellement aucun suicide à ces « groupes de la mort ».

La médiatisation, d’abord sur les médias russes, puis francophones, a pu créer un effet d'entraînement. Comme Laura, 14 ans, qui cherche un tuteur sur VKontakte, la plupart des joueurs ont entendu parler du Blue Whale Challenge très récemment. Elle assure être suivie par un psychologue et un psychiatre, soulignant que ce type de défi attire des profils déjà en souffrance. Parents, n’hésitez pas à aborder le sujet avec vos adolescents. La prévention reste l'outil le plus efficace contre cette forme de manipulation qui, sous ses airs de jeu, exploite les failles psychologiques les plus profondes de la jeunesse connectée.

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