
Le Barbier de Séville, ou La Précaution inutile, est une œuvre intemporelle de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, écrite en 1775. Cette comédie en 4 actes, écrite en prose, est le premier volet de la trilogie "Les Romans de la famille Almaviva". Au cœur de cette intrigue virevoltante, le personnage du Docteur Bartholo tient un rôle central et paradoxal : celui du tuteur jaloux, archétype du "barbon" comique, dont les efforts pour contrôler sa pupille, Rosine, sont voués à l'échec. L'exploration de son rôle révèle non seulement les ressorts comiques de la pièce, mais aussi les critiques sociales sous-jacentes à l'œuvre de Beaumarchais.
Beaumarchais et le Siècle des Lumières : Un Auteur en Mouvement
Pour comprendre Bartholo, il est essentiel de situer son créateur, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, né le 24 janvier 1732 à Paris et mort le 18 mai 1799 à Paris. Écrivain, dramaturge, musicien, homme d’affaires et agent au service du roi, Beaumarchais est une figure importante du siècle des Lumières. On dit de lui qu’il a fait partie des annonciateurs de la Révolution française. Son insolence et son esprit frondeur se retrouvent dans ses œuvres, notamment dans Le Mariage de Figaro (1778), qui met en avant la liberté d’opinion, peu présente à l’époque.
À 13 ans, il est apprenti horloger auprès de son père. À partir de 1757, il se met à écrire et à mettre en scène des pièces. En 1772, il écrit Le Barbier de Séville sous forme d’un opéra-comique, mais ce fut un échec car sa pièce ne correspondait pas aux règles du théâtre classique. Cependant, Beaumarchais, tel un charpentier économe, a su remanier son œuvre pour en faire le succès que l'on connaît, transformant l'échec initial en un triomphe retentissant.
Bartholo, l'incarnation de la "Précaution Inutile"
Le thème prédominant de l’œuvre est la précaution inutile. Cette notion, au XVIIIe siècle, est jugée importante car elle consiste à maintenir la femme dans l’ignorance. Bartholo, médecin de profession et tuteur de la jeune Rosine, est l'incarnation même de cette précaution. Il souhaite épouser Rosine au plus vite, non par amour véritable, mais principalement pour s’approprier sa dot. Son personnage est très jaloux, voire obsessionnel, et il croit pouvoir empêcher Rosine d’aimer un autre homme en l’enfermant et en surveillant tout ce qu’elle fait.
Ce personnage s'inscrit dans la lignée des vieillards dupés et trompés par des jeunes gens amoureux et un valet rusé, une figure que l'on retrouve dans le théâtre classique, notamment chez Molière avec L'École des femmes (1662). Dans cette pièce, Arnolphe, un vieil homme jaloux, élève Agnès dans l’ignorance pour qu’elle ne risque pas d’être séduite par d’autres hommes. Le parallèle est frappant et Beaumarchais, s'il se rapproche de cette tradition, y apporte sa propre touche de modernité.

Le nom de Bartholo ne symbolise pas directement un défaut comme Le Tartuffe ou Dom Juan de Molière, ni un trait de caractère évident comme L’Avare. Cependant, son métier de médecin est souvent moqué, car à l’époque où écrit Beaumarchais, le « barbier » ne se contente pas de faire la barbe d’un client, mais pratique aussi des actes de chirurgien, ce qu’explique d’ailleurs Figaro au Comte : « De plus, son barbier, son chirurgien, son apothicaire ; il ne se donne pas dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit de la main de votre serviteur. » (Acte I, scène 4). Cette polyvalence, teintée de moquerie, renforce la caricature du personnage de Bartholo, qui se croit tout-puissant mais est constamment déjoué.
Le rôle de Bartholo dans l'intrigue : un antagoniste dépassé
L'intrigue du Barbier de Séville repose sur la conquête de Rosine par le Comte Almaviva, avec l'aide précieuse de Figaro. Bartholo se dresse comme l'obstacle majeur à cette union. Son objectif est clair : maintenir Rosine enfermée dans sa maison de Séville et l'épouser le lendemain. Pour déjouer les projets de mariage de Bartholo, le Comte Almaviva, amoureux de Rosine, s’associe à son ancien valet Figaro. Le comte va se déguiser plusieurs fois pour s’introduire chez Bartholo.
Dès l'Acte I, l'action prend place dans la rue de Séville, où le comte Almaviva guette Rosine. Figaro, ancien valet du Comte et maintenant barbier et apothicaire de Bartholo, comprend les desseins d'Almaviva et lui offre ses services. La jalousie de Bartholo est rapidement mise en évidence. Lorsque Rosine laisse tomber les couplets de la "Précaution Inutile", une prétendue chanson, en réalité une lettre destinée au Comte, Bartholo comprend la ruse et ferme à clef la jalousie (petite fenêtre ronde) de sa demeure.

L'intrigue se déroule ensuite principalement dans la demeure du docteur Bartholo. Le Docteur Bartholo est l’antagoniste principal mais aussi l’une des grandes sources de comédie de la pièce. Sa jalousie maladive le pousse à élaborer des plans pour hâter le mariage, tout en vivant dans la crainte constante qu’un rival ne vienne contrecarrer ses projets. Totalement absorbé par ses plans, il ne voit pas les stratagèmes mis en place autour de lui. Figaro et Almaviva réussissent à le manipuler sans trop de difficulté, et le spectateur prend plaisir à le voir piégé par ses propres obsessions.
Les tentatives du Comte de s'introduire chez Bartholo sont d'abord infructueuses. Déguisé en militaire ivre, il est mis à la porte. Mais, en endossant le rôle d’Alonzo, un maître de chant censé remplacer Don Bazile, le Comte réussit à s’introduire et à donner des leçons à Rosine. Bartholo, dupe, accepte le cours de chant, qui se transforme rapidement en duo amoureux.
LE BARBIER DE SÉVILLE by Gioacchino Rossini (trailer)
Ce qui rend Bartholo si comique, c'est sa capacité à se faire berner malgré sa vigilance. Il est sans cesse dépassé par les événements, comme lorsque Don Bazile, censé organiser son mariage avec Rosine, est suborné par Figaro. Bartholo, cherchant à accélérer son union, est confronté à un notaire prétendument occupé par le mariage de sa nièce, une ruse orchestrée par Figaro. Sa méfiance s'exacerbe quand il interroge Rosine sur la lettre qu'elle a écrite, relevant des preuves comme son doigt taché d'encre et une feuille manquante. Pourtant, même quand il est proche de la vérité, il est toujours déjoué par la ruse de Rosine qui substitue la lettre avec celle de son cousin.
Finalement, Bartholo apprend à Rosine que son bien-aimé Lindor est en vérité le messager du comte d’Almaviva. Rosine, humiliée, promet sa main à Bartholo. Cependant, dans la nuit, Figaro et le comte montent dans l'appartement de Rosine et font entrer le notaire et Don Bazile, qui a été soudoyé. Le mariage est signé juste quelques instants avant que Bartholo ne revienne à la maison. Don Bazile a signé en tant que témoin en échange d’une bourse bien pleine. C'est la ruine de la "précaution inutile".
Les ressorts comiques du personnage de Bartholo
Bartholo représente l'archétype de la basse-bouffe des opéras comiques italiens, aux humeurs brusques, et qui essaie en vain d'asseoir son autorité. Son caractère autoritaire et méfiant, ses tentatives désespérées de contrôler Rosine, et sa crédulité face aux stratagèmes de Figaro et Almaviva, en font une source inépuisable de rire. Le personnage de Bartholo, avec sa « grande perruque » et sa « fraise », est immédiatement reconnaissable et évoque le barbon ridicule.

Ses dialogues vifs et souvent décalés, les quiproquos dans lesquels il est constamment impliqué, et les rebondissements de l'intrigue qui le mettent en difficulté, participent à la construction de ce personnage comique. Même s'il est plus conscient que Basilio des desseins de Rosine et du Comte Almaviva, Bartholo est souvent dupé et dépassé par les stratagèmes de Figaro. La pièce repose sur des procédés comiques très efficaces : déguisements, quiproquos, rebondissements, ruses, personnages caricaturaux et dialogues vifs.
Les scènes où Bartholo se livre à un dur interrogatoire pour faire avouer à sa pupille qu'elle a écrit une lettre, ou lorsqu'il tente de récupérer le billet donné par le Comte déguisé en soldat, sont des exemples parfaits de ces ressorts comiques. Le spectateur prend plaisir à voir Bartholo, malgré toute sa prudence, se faire sans arrêt dépasser par les événements.
Bartholo, un personnage qui reflète les critiques sociales de Beaumarchais
Au-delà de son rôle comique, Bartholo, à travers son autorité abusive et sa volonté de domination, incarne les critiques sociales chères à Beaumarchais et à l'esprit des Lumières. La pièce met en avant la critique de l’autorité abusive, la valorisation de l’intelligence, la remise en question des rapports de domination et le désir de liberté. Bartholo, en tentant de maintenir Rosine dans l'ignorance et la servitude, est le symbole de l'ancien ordre social que Beaumarchais, annonciateur de la Révolution française, s'emploie à dénoncer.
La précaution inutile, thème central de la pièce, est une critique directe des mœurs de l'époque qui cherchaient à contrôler les femmes en les privant d'éducation et de liberté. Bartholo, en tant que tuteur, abuse de son pouvoir pour s'approprier Rosine et sa dot, sans considération pour ses sentiments ou sa liberté.
Figaro, le barbier malin, qui organise toutes les stratégies pour déjouer Bartholo, est le contrepoint de ce personnage. Il symbolise l'intelligence et la liberté d'esprit face aux contraintes sociales et aux figures d'autorité. C'est lui qui imagine les ruses, débloque les situations et aide le comte d’Almaviva à approcher Rosine, illustrant ainsi le triomphe de l'ingéniosité sur la tyrannie.
Bartholo, en dépit de ses efforts, ne parvient pas à contrecarrer la volonté des jeunes amoureux ni l'astuce de Figaro. Sa chute est le symbole de la victoire de la liberté individuelle et de l'intelligence sur l'autorité abusive et la jalousie stérile, des valeurs fondamentales du siècle des Lumières.