L'agriculture contemporaine traverse une mutation profonde, portée par des acteurs qui cherchent à concilier viabilité économique, respect des écosystèmes et autonomie alimentaire. Au cœur de cette dynamique, des profils atypiques, issus de formations académiques variées, choisissent de s'installer pour mettre en pratique des principes de permaculture et d'agroécologie. Le parcours de Benoît Touchard, ancien stagiaire BPREA du Robillard et désormais installé à la Ferme du Trousseau, à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados), illustre parfaitement cette transition vers une paysannerie résiliente et diversifiée.

De la géographie théorique à la pratique agricole
Benoît Touchard a initialement suivi un parcours académique en géographie. Son mémoire de master portait sur une réflexion autour de l’autonomie alimentaire des territoires, avec un gros cas d’étude sur la Communauté Urbaine de Caen-la-Mer. Il a toujours été passionné par les questions liées à l’agriculture et à la paysannerie, et au rôle capital des productions vivrières, leurs impacts. Cependant, une fois son diplôme en poche, le constat fut sans appel : la perspective de passer sa vie derrière un ordinateur pour réaliser de la cartographie ne correspondait pas à ses aspirations profondes.
Face à cette réalité, il a pris la décision radicale de changer de voie et de partir vivre son sujet d’étude de l’intérieur. C’est ainsi qu’il s’est tourné vers le BPREA (Brevet Professionnel Responsable d'Entreprise Agricole) au lycée du Robillard. Cette formation lui a permis d’acquérir des bases solides en gestion et comptabilité, des outils indispensables pour la viabilité d’une exploitation. Toutefois, il souligne que les stages ont été la partie la plus enrichissante de son apprentissage. Il a notamment effectué l'un de ses stages chez un maraîcher proche de son installation actuelle, une relation de proximité qui perdure puisque les deux producteurs collaborent aujourd'hui sur certaines cultures.
L'activité « Bouiner dans les champs » : Une polyculture diversifiée
Installé à la Ferme du Trousseau, Benoît Touchard a baptisé son activité « Bouiner dans les champs ». Ce nom, empreint d'humilité et de proximité avec le terroir, recouvre en réalité plusieurs activités complémentaires. Il produit et transforme des plantes aromatiques et médicinales pour en faire des tisanes, des mélanges pour la cuisine, des sels aux herbes et des vinaigres aromatisés.
Outre ces produits transformés, il produit du plant potager : légumes, fines herbes, aromates, plantes médicinales, fleurs comestibles et ornementales. Il pratique également le maraîchage diversifié et, depuis peu, la fleur coupée en bouquet dès que la saison le permet. Cette diversification est un pilier de sa stratégie de résilience. La pépinière est certifiée en agriculture biologique, et la demande de labellisation est en cours pour le reste de sa gamme, garantissant dans tous les cas une production sans intrant chimique.
Un jardin durable | ARTE Regards
L'engagement pour une agriculture à faible impact
La démarche de Benoît Touchard repose sur une éthique de sobriété énergétique et de respect des sols. Il réalise tout à la main et s'efforce d'utiliser le moins d'électricité ou de pétrole possible. Cette philosophie se traduit par des choix techniques concrets :
- Séchage solaire : Les tisanes sèchent dans des séchoirs solaires qu'il a fabriqués lui-même, supprimant ainsi le recours à des déshydrateurs électriques énergivores.
- Gestion des planches de culture : Il prépare ses planches par occultation avec des bâches, en complétant le travail à la houe. Cette méthode lui permet de se passer totalement de motoculteur, préservant ainsi la structure biologique du sol et limitant la consommation de carburant fossile.
Cette approche, inspirée des principes de la permaculture, vise à minimiser l'empreinte carbone de l'exploitation tout en maximisant la qualité des produits finis.
Le développement de la fleur coupée : Une alternative locale
L'un des objectifs actuels de Benoît Touchard est de pérenniser son activité et de la rendre viable sur du long terme. Pour ce faire, il a investi dans une seconde serre, doublant ainsi sa capacité de production de plants. Cependant, c'est dans le secteur de la fleur coupée qu'il voit une opportunité de transformation majeure du marché.
Il souligne que l'impact environnemental des fleurs importées vendues dans le commerce est énorme. En proposant une alternative de fleur fraîche, locale, bio et cultivée à la main, il souhaite offrir une option éthique aux consommateurs. Cette activité, qui entame sa deuxième année, rencontre déjà un succès encourageant, avec des premières commandes pour des mariages.

L'importance du lien social et de l'autonomie alimentaire
Au-delà de la technique, le métier de paysan est pour Benoît Touchard une aventure humaine. Le plant potager est devenu la plus grosse partie de son activité, générant un lien privilégié avec sa clientèle. Il exprime son bonheur de retrouver les clients d’une année sur l’autre : « Ils ont vu que les plants poussaient bien, qu’ils ont eu des super résultats au potager, et parfois ça leur donne même envie de tester de nouvelles variétés. »
Ce retour d'expérience direct confirme la pertinence de son approche : devenir un maillon essentiel de l'autonomie alimentaire locale. En réinvestissant le champ des possibles, Benoît prouve que la transition agricole n'est pas seulement une question de rendement, mais une question de sens, de transmission et de ancrage territorial. Son parcours, de la géographie à la houe, souligne que les savoirs théoriques sur les systèmes alimentaires gagnent à être confrontés à la réalité du terrain pour engendrer de véritables changements durables.
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