L'Industrie du Bois en Franche-Comté : De la Ressource Forestière aux Transformations Industrielles

La Franche-Comté, qualifiée de « mère des bois » par l’historien Gollut au 16e siècle, possède une identité profondément ancrée dans son patrimoine sylvicole. Avec un taux de boisement qui était déjà supérieur à 20 % au 18e siècle, la région a vu cette proportion atteindre 45 % en 2018, alors qu’elle n’est que de 30 % en moyenne dans le pays. Troisième région forestière de France, elle possède en outre le deuxième massif feuillu public du pays : la forêt de Chaux (20 500 ha). Une spécificité notable réside dans la forêt communale (49 %) qui y devance la propriété privée, cette dernière étant fortement morcelée.

Forêt de feuillus en Franche-Comté

Structure et composition de la forêt franc-comtoise

Le paysage forestier est composé pour les trois quarts de feuillus, principalement le hêtre et le chêne, essences majoritaires en Haute-Saône. Pour un quart, il s'agit d'une forêt de résineux. Certains de ces résineux fournissent du bois de résonance, indispensable à la fabrication d’instruments de musique de haute précision.

L’exploitation de ces ressources a nécessité des aménagements spécifiques. À la Joux (Supt), l’Office national des Forêts a mis en place en 1949-1950 une sécherie permettant de récolter les cônes de résineux. Ce processus impliquait des agents spécialisés, surnommés les « écureuils », chargés de grimper dans les arbres pour la collecte. Après une phase de triage et de séchage, les graines étaient commercialisées. Par ailleurs, l’essor de l’industrie du bois s’est accompagné de la création de filières de formation dédiées, dont le lycée du Bois à Mouchard, fondé en 1934.

L'évolution historique des scieries

Dans la première moitié du 19e siècle, la scierie, alors appelée « rasse » ou « serre », était un équipement annexe du moulin. La statistique hydraulique de 1852 en dénombre 354 dans le Doubs, département qui se distingue encore de nos jours dans cette activité. Si certaines constituaient dès cette époque un établissement à part entière - comme six des vingt-huit signalées en 1840 dans le canton de Mouthe -, cette autonomie est devenue la norme au 20e siècle.

Avant la Première Guerre mondiale

Le nombre des scieries présentes dans chacun des quatre départements a augmenté fortement dans la deuxième moitié du 19e siècle. Ce développement fut favorisé par l’essor du réseau ferré et la demande croissante en bois d’œuvre, tout en amorçant une première phase de concentration industrielle, illustrée par la maison Bouvet à Salins qui exploitera jusqu'à 17 ou 18 scieries.

Les établissements de l'époque présentaient des configurations variées :

  • Petits établissements : Dotés d’un outillage peu performant, ils utilisaient les bois locaux pour une clientèle de proximité.
  • Grandes unités : Bien desservies par la voie ferrée ou la route, elles disposaient de hangars de séchage et de vastes parcs aux grumes et aux produits finis.

Les produits issus de ces scieries incluaient des « sciages » (plots, planches, voliges, lambris) et des débits de charpente (poutres, madriers, bastaings, chevrons). L’équipement technique a évolué, passant d'un châssis monolame, tel le « haut-fer » vosgien ou la scie « manchotte » (à lame horizontale, dont le dolois Henri Boittier brevetait encore un modèle en 1927), aux machines multilames au 20e siècle, pouvant atteindre 32 lames. Ces machines étaient parfois fabriquées localement par des constructeurs comme Ballyet à Pontarlier, Benier-Rollet à Morez, Pouguet à Ornans ou Socolest à Valdoie.

À l'intérieur de la Scierie qui transforme 350 Millions de m³ de Bois par An

Les techniques de production et l'innovation

Dans la scierie bâtie en 1894 à Servance par Jean-Baptiste Martin, les eaux du Miellin animaient une roue hydraulique verticale « de côté ». Cette roue actionnait une scie alternative à lame verticale fixée sur une solide charpente en bois. Le train d’engrenages contrôlait également l’avancée du chariot, fabriqué par les Ateliers de Constructions J. Boileau et Fils (Le Pont-Jean, à Fresse-sur-Moselle), qui supportait la grume de résineux à débiter. Cette scierie, qui a fonctionné jusqu’en 1979 et a été restaurée à partir de 1991, s’inscrit désormais dans le circuit des sites industriels et techniques du Parc naturel régional des Ballons des Vosges.

L'équipement standard d'une scierie comprenait quasi-systématiquement une scie circulaire, basée sur la « scie sans fin » brevetée par le Parisien Albert en 1799, et souvent une scie à ruban, inventée en 1808 par l’Anglais Newberry. Il n’était pas rare de trouver des machines complémentaires (dégauchisseuses, raboteuses, parqueteuses) permettant une première transformation sur place. Certaines scieries produisaient également des traverses de chemin de fer, nécessitant des étuves ou autoclaves pour le créosotage du bois, voire des « fours à écorces américains » comme celui de Corre.

L'essor industriel jusqu'aux Trente Glorieuses

Le nombre des scieries a fortement augmenté jusqu'aux Trente Glorieuses, engendrant une surcapacité de production. En 1929, le Doubs comptait 248 scieries, majoritairement de petits établissements : 195 avaient une capacité journalière maximale de 10 m3 et une seule dépassait les 70 m3. Les effectifs étaient modestes : 149 employaient 5 personnes au maximum et 11 seulement en avaient 20 ou plus.

Au niveau énergétique, les moteurs hydrauliques prédominaient encore (84), suivis de près par les moteurs électriques (72). La machine à vapeur, bien qu'adaptée car brûlant sciure et déchets, était réservée aux entreprises importantes en raison de la surveillance constante requise.

Les scieries communales

Certaines initiatives publiques ont marqué le territoire, comme la scierie des Fourgs, construite vers 1913 sur les plans de l’architecte pontissalien Ernest Parrod. Cet établissement public visait à éviter à la population locale le transport des grumes vers La Cluse ou Pontarlier. D’autres exemples incluent les scieries de Métabief (1883), Remoray-Boujeons (1928-1929, architecte Pierre Bel) et Oye-et-Pallet (1849, Louis Girod).

Schéma d'une scierie hydraulique traditionnelle

En 1952, le géographe Antoine Gioud recensait dans le massif jurassien 431 scieries de résineux, couvrant une gamme très large, « depuis la modeste grange du paysan-éleveur-scieur jusqu’à la vaste usine profilant sa haute cheminée ». Les scieries utilisant l'énergie hydraulique étaient souvent décrites comme « vieilles, d’accès difficile, situées parfois dans des ravins ». Leur aspect extérieur était souvent sommaire, avec un intérieur où machines, grumes et déchets s’entassaient en un fouillis complexe.

La concentration industrielle de la fin du 20e siècle

La dynamique du secteur a radicalement changé. Si les 750 scieries franc-comtoises employaient 2 500 personnes en 1960, elles n'étaient plus que 151 occupant 1 350 salariés en 2013. Cette concentration suit une tendance nationale où le nombre de scieries est passé de 10 000 en 1967 à 2 106 en 2005.

Plusieurs facteurs expliquent ce bouleversement :

  • Les récessions économiques liées aux chocs pétroliers de 1973 et 1979 et à la crise de 1993.
  • La concurrence croissante des sciages nordiques.
  • Les chocs climatiques, notamment les tempêtes de 1999, qui ont inondé le marché tout en compromettant l’approvisionnement futur.

Pour survivre, les équipements ont été modernisés et informatisés : mécanisation des parcs à grumes avec écorceuses, remplacement des scies alternatives par le sciage en ligne (scies circulaires type canter), généralisation des lames au carbure et installation de séchoirs artificiels. Le volume annuel de sciage par salarié est ainsi passé de 178 m3 en 1967 à 747 m3 en 2005, tandis que la production par scierie a été multipliée par six.

L'exemple de la scierie de Maîche illustre cette mutation. Fondée par Léon Thidric en 1911-1912, elle a été intégrée en 2000 au groupe Monnet-Sève. En 2013, avec 30 personnes, elle traitait environ 60 000 m3 de bois par an, organisée autour de deux lignes de production : une scie à ruban pour les gros diamètres et grandes longueurs, et une ligne canter pour les produits standards destinés à la grande distribution.

Diversification et transformation du bois

Actuellement, le nombre d’établissements franc-comtois classés dans la catégorie « sciage et rabotage du bois » varie entre 150 et 166. Le Doubs concentre un peu moins de la moitié de ces sites, suivi par le Jura et la Haute-Saône. Un secteur connexe s'est considérablement développé : la fabrication des maisons en bois (ossature bois, bois massif empilé ou panneaux massifs). De même, la valorisation de la sciure a permis la naissance d'industries de farine de bois, de panneaux agglomérés (notamment avec le groupe Parisot) et de granulés de chauffage (pellets).

L'industrie du meuble

Au début des années 1990, l'industrie de transformation du bois réunissait 9 000 salariés dans la région. La fabrication de meubles, quant à elle, concernait une centaine d’établissements employant près de 5 000 personnes, avec une forte concentration en Haute-Saône et dans la région de Champagnole.

Dans le Jura, cette industrie est née de la demande des horlogers moréziens pour des cabinets de comtoises, cartels et carillons. Par la suite, ces entreprises se sont diversifiées vers l'ameublement de cuisine, de salle de bain (Sanijura, fondée en 1960) et le mobilier scolaire.

Dans le Doubs, des entreprises comme Baumann à Colombier-Fontaine ont marqué l'histoire régionale. Spécialisée dans le bois courbé selon le procédé Thonet, l'entreprise a employée jusqu'à 646 personnes en 1973 avant de disparaître au début des années 2000. La société Japy, à Fesches-le-Châtel, a également joué un rôle majeur, produisant du mobilier en bois courbé et des meubles de jardin dès le 19e siècle.

Mobilier en bois courbé traditionnel

En Haute-Saône, la région de Saint-Loup-sur-Semouse est devenue le centre névralgique de la chaise paillée. Des fabriques comme Bardoz-Lefranc (1831) ou les Usines Réunies de Saint-Loup-Magnoncourt ont structuré l'emploi local. Le groupe Parisot, sous l'impulsion de Jacques Parisot, a révolutionné la production en série de meubles en kit dès 1953, devenant un acteur majeur du secteur avant de connaître des difficultés dans les années 2010. Enfin, la Compagnie Générale de Scierie et Menuiserie à Jussey est devenue, dans les années 1970, le plus grand fabricant français de cercueils, atteignant une position de leader européen.

Tournerie, tabletterie et artisanat spécialisé

Avant la déferlante des matières plastiques, la fabrication d'objets en bois était une activité omniprésente. Dans le Haut-Jura, cette industrie était intrinsèquement liée au mode de vie des habitants, comme le notait Jean-Marie Lequinio en 1801 à propos du village de Menouille, où l'on fabriquait des cuillères en buis : « Ces habitants, comme tous ceux du Jura, sont cultivateurs et artisans tout-à-la-fois ; ils ne travaillent à creuser leurs cuillères, que quand les glaces leur interdisent de creuser des sillons ».

La variété des essences (buis, frêne, hêtre, sapin, épicéa) et la simplicité de l'outillage (un tour à marchepied suffisait) ont permis une spécialisation villageoise poussée. En 1814, sur 3 574 ouvriers dans le Jura, 1 032 relevaient de la tournerie-tabletterie. Un siècle plus tard, en 1911, ils étaient 4 378. Cette production était marquée par une spécialisation géographique précise : couverts en buis à Lect et Cernon, robinets et articles de cave dans le secteur de Fétigny et Arinthod, illustrant la richesse et la diversité d'un savoir-faire franc-comtois ancré dans son territoire forestier.

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