L’histoire de la bordure est une épopée qui traverse les millénaires, transformant une simple nécessité technique en un art raffiné. Depuis la Préhistoire, l’être humain produit des images; dans la Haute Antiquité déjà, il éprouve le besoin de les circonscrire en les ornant d’une bordure, qui se présente sous la forme tantôt d’une simple ligne de démarcation, tantôt d’une bande décorative. Il suffit pour s’en rendre compte de contempler les mosaïques mésopotamiennes qui remontent au troisième millénaire avant J.-C., certains reliefs de l’Ancien Empire égyptien, les fresques des tombeaux pharaoniques ou encore les céramiques peintes de la Grèce antique… Bien des siècles plus tard, on retrouvera en Europe ce goût des bordures ornementales notamment dans les enluminures et les tapisseries médiévales.

Les Origines de l’Encadrement : La Fonction Médiévale
À l’origine de nos cadres à fonction non seulement décorative mais aussi utilitaire, on retrouve moins la marge figurative que la bordure comme châssis, laquelle n’apparaît véritablement qu’au XIIIe siècle, avec l’art du retable. Sans pour autant perdre sa vocation symbolique, ornementale, la délimitation devient alors une armature qui sert à faire tenir ensemble, à la verticale, les panneaux peints et à empêcher qu’ils ne se déforment. Cette double fonction à la fois technique et esthétique ne s’est jamais démentie : protection et mise en valeur de nos images, voilà ce que nous attendons nous aussi de nos supports d’images contemporains.
Ces «cadres» du Moyen Âge ne sont encore toutefois que les lointains ancêtres des nôtres, puisqu’ils font corps avec les tableaux qu’ils ceignent, qu’il s’agisse d’une bordure intégrale ou rapportée. Dans le premier cas, on faisait sortir du même panneau de bois, en le creusant en son centre, la surface plane à peindre et les bordures en relief. Cette méthode, attestée au VIe siècle déjà dans la tradition byzantine (et sans doute plus ancienne encore), avait cours notamment dans la fabrication d’icônes et autres tableaux de petites ou moyennes dimensions. Quant aux bordures rapportées, ou intégrées, typiques des grands retables qui se multiplient à partir du XIIIe siècle, elles étaient chevillées au panneau et recouvertes uniformément avec ce dernier d’un apprêt (couche de gesso) et d’une dorure : il en résultait un ensemble difficilement démontable, et le peintre travaillait sur un panneau déjà muni de son cadre.
Le XVe Siècle : Une Période Charnière vers l’Autonomie
Ce n’est qu’au XVe siècle que peu à peu on commence à peindre les tableaux avant de les encadrer ou de les encastrer dans la structure d’un retable. Dès lors, bien qu’encore assez solidement fixés l’un à l’autre, tableau et cadre ne sont plus indissociables : le démantèlement est possible, ce dont ultérieurement bien des collectionneurs ne se priveront pas, si l’on en juge à la rareté des tableaux de cette époque (et des époques suivantes) qui nous sont parvenus dans leur cadre d’origine.
Toutefois, il faut attendre le premier quart du siècle suivant pour que l’autonomie du cadre par rapport au tableau soit pleinement atteinte. C’est chose faite vers 1520, lorsqu’est mis au point le cadre à feuillure dont l’usage va rapidement supplanter celui du cadre attaché au tableau. Car si de plus en plus de bordures deviennent au XVe siècle détachables, décadrer pour réencadrer n’est pas encore pour autant l’opération aisée qu’elle deviendra au XVIe siècle grâce au principe de la feuillure.
Technique de Composition : Maîtrisez le Cadre dans le Cadre
Tournants Majeurs du Quattrocento et Mobilité de l’Œuvre
Parallèlement à cette évolution du cadre, notons une nouveauté essentielle de la Renaissance, la peinture de chevalet, méthode de travail qui favorise la création d’œuvres de petites et moyennes dimensions et qui contribue à faire du tableau un objet mobile, ce qu’il n’était pas au Moyen Âge. Le panneau de bois est le support des premières peintures de chevalet; au cours du XVe siècle en Italie, une nouveauté se met à lui faire concurrence : la toile, dont l’incomparable légèreté contribuera à faire de l’œuvre picturale un objet facilement transportable.
À l’évolution du tableau et de ses bordures en tant qu’objets matériels, ajoutons encore celle des sujets représentés. À la Renaissance, l’art s’émancipe peu à peu du rôle liturgique qui l’avait caractérisé au Moyen Âge; dès lors, les sujets profanes se multiplient : thèmes tirés de la mythologie gréco-latine, paysages, natures mortes, scènes de genre, portraits individuels et portraits de groupe. Cette désacralisation n’est pas étrangère à la mobilité croissante du tableau dans la mesure où celui-ci n’est plus assigné à un lieu de culte donné : il devient un élément de décoration intérieure, acquiert une valeur spéculative et, par le truchement du marchand d’art, se met à circuler, devient objet de collection.
Pérennité et Révolution du Cadre à Feuillure
Il ne serait pas excessif d’affirmer que l’avènement du cadre à feuillure a constitué, dans l’histoire de l’encadrement et même, jusqu’à un certain point, dans celle de la peinture, une véritable révolution. Nos modèles contemporains sont les descendants directs du cadre tel que le XVIe siècle l’a conçu. Bordure somptueuse du Grand Siècle ou baguette minimaliste en aluminium - les deux types de cadres obéissent au même principe technique, à savoir, la feuillure, cette entaille plus ou moins large, plus ou moins profonde, pratiquée sur le bord intérieur du châssis et destinée à recevoir le tableau.
Un cadre à feuillure est pour ainsi dire «prêt à l’emploi» : aucun assemblage des montants et des traverses n’est nécessaire lors de l’encadrement; on y place le tableau et la fixation se fait au moyen de clous à moitié enfoncés, plus tard de tournettes. Nous avons évoqué plus haut la mobilité croissante du tableau à la Renaissance ; la mobilité du cadre lui fait écho : depuis cinq cents ans nous ne connaissons plus guère de supports d’images qui ne soient amovibles.
Diversité Stylistique aux XVIe et XVIIe Siècles
Si, d’un point de vue technique, l’évolution du cadre se stabilise au XVIe siècle, on ne saurait en dire autant de son évolution stylistique qui, elle, se déploie tous azimuts. Dans l’Italie de la Renaissance, deux types majeurs de cadres se côtoient : d’une part, le cadre architectural, ou cadre tabernacle, qui rappelle les monuments de l’Antiquité; d’autre part, le cadre dit à cassetta, dont chaque traverse et chaque montant est composé d’une bande plate bordée de deux moulures.

Très prisé au XVIe et au XVIIe siècle, le cadre à cassetta n’est pas étranger au cadre architectural puisque son profil rappelle les trois parties de l’entablement des monuments antiques. Ces deux types de cadres, tabernacle et cassetta, sont souvent dorés, décorés et parfois même sculptés. À ces cadres au sens étymologique du terme, ajoutons le cadre rond qui orne le tondo, version Renaissance de l’image bouclier chère à l’Antiquité et remise au goût du jour notamment par Botticelli.
Dans le nord de l’Europe, les bordures de tableaux du XVe siècle et du début du siècle suivant sont en général relativement simples. Et pourtant, elles aussi entretiennent un lien étroit avec l’architecture : qu’elles soient intégrales, ajoutées ou autonomes, elles présentent des profils typiques du fenestrage gothique, avec leurs tores, ou moulures arrondies, et leur traverse inférieure en forme d’appui ou de glacis de corniche. De tels cadres ne sauraient mieux nous rappeler leur rôle de fenêtre donnant sur le monde représenté dans le tableau ainsi bordé.
Le Cadre Baroque et la Spécialité Hollandaise
La fin du XVIe siècle marque le début de l’ère baroque : c’est l’âge d’or des cadres en bois sculpté et doré. La dorure du cadre baroque remplit désormais une fonction toute séculière, pragmatique et mondaine : pragmatique parce qu’elle rend le tableau plus visible en réfléchissant la lumière, et mondaine dans la mesure où elle affirme la valeur du tableau dont elle se fait l’écrin prestigieux.
En contraste avec ce faste, le cadre noir hollandais s’impose au XVIIe siècle. Luttant contre la domination catholique, les Pays-Bas se tournent vers la Réforme et le calvinisme, prêchant l’austérité. Le cadre noir, souvent à décor guilloché, devient une spécialité hollandaise. Importé de Madagascar, le bois d’ébène est utilisé pour sa rareté et son luxe, tandis que le poirier noirci sert d’ersatz moins onéreux. Ce cadre à profil inversé, avec ses jeux géométriques, reste un témoin majeur de cette période de transition vers le XVIIIe siècle.
Au-delà du Cadre : Bordures dans les Arts et l'Histoire
La notion de bordure dépasse largement le cadre de tableau. Dans les enluminures médiévales, la bordure est à la fois illustrative et ornementale. Dès le Ve siècle, les plaques-boucles mérovingiennes, comme celles trouvées dans la nécropole de Lavoye, témoignent d'une maîtrise technique exceptionnelle, utilisant des décors cloisonnés d'or et de grenats. Ces objets, bien que fonctionnels, portent souvent des motifs chrétiens, comme la représentation de Daniel dans la fosse aux lions, soulignant la ferveur religieuse de l'époque.

De même, dans les jardins, la « bordure médiévale » en bois et osier, montée sur cadre métallique, rappelle aujourd'hui encore la délicatesse des jardins de curé. Pratique et esthétique, elle s'inscrit dans une tradition où l'objet utilitaire doit également flatter le regard, une constante qui, du cadre en bois doré au tressage des noisetiers, démontre que l'être humain cherche toujours à structurer son environnement, qu'il s'agisse d'une œuvre d'art ou d'un espace de vie.