Les Plantations de Palmiers à Huile à Bornéo : Défis, Innovations et Durabilité

Carte de Bornéo mettant en évidence les zones de plantations de palmiers à huile

L'île de Bornéo, la quatrième plus grande île du monde avec une superficie de 753 000 km², est un carrefour majeur de la production mondiale d'huile de palme. Au cours des dernières décennies, cette région d'Asie du Sud-Est, et en particulier le Kalimantan oriental en Indonésie, a connu une transformation paysagère significative due à un vaste processus de déforestation. Ce phénomène est étroitement lié au développement de nouveaux fronts pionniers miniers, forestiers ou agricoles, parmi lesquels l'essor des plantations d'huile de palme joue un rôle prépondérant. L'Indonésie et la Malaisie sont devenues les principaux acteurs de cette industrie, représentant désormais 87 % de la production mondiale. L'île de Bornéo, à elle seule, est le premier pôle mondial de production d'huile de palme, avec plus de 8,5 millions d'hectares de plantations. Ce développement rapide, bien que moteur de croissance économique, a soulevé des préoccupations majeures quant à ses impacts environnementaux et sociaux, en particulier la déforestation et ses conséquences sur la biodiversité et les communautés locales.

L'expansion fulgurante des plantations d'huile de palme et ses origines

L'expansion de l'huile de palme en Indonésie est spectaculaire : les surfaces plantées sont passées de 5,3 à 12 millions d'hectares entre 2004 et 2018, soit une augmentation de 6,7 millions d'hectares ou 125 %. Cette croissance s'est principalement concentrée à Sumatra (5,8 millions d'hectares) et à Kalimantan (5 millions d'hectares). Depuis 1973, le développement de l'huile de palme à Bornéo est directement responsable de 60 % de la déforestation. Des régions entières, comme l'espace régional compris entre la ville de Balikpapan au sud et la vaste péninsule de Sambaliung au nord dans le Kalimantan oriental, ont été déforestées entre 1973 et 2016, principalement pour l'établissement de plantations de palmiers à huile.

Cette dynamique répond à l'essor de la demande mondiale en matière grasse végétale bon marché, utilisée pour l'alimentation, l'industrie (oléochimie, cosmétiques, agro-carburants) et d'autres applications. Le palmier à huile produit 35 % de toute l'huile végétale dans le monde, en mobilisant moins de 10 % des terres affectées aux cultures oléagineuses. Face à l'explosion de la demande mondiale, la production mondiale d'huile de palme a doublé entre 2006 et 2019, passant de 36 à 73 millions de tonnes.

Cet essor repose sur le rôle central de grands groupes agro-industriels, publics ou privés, basés à Singapour, en Malaisie et en Indonésie, tels que Wilmar International, Golden Agri-Ressources, Olam, FGVH, KLK ou Sime Darby Plantation (SDP). Ces entités incarnent un nouveau capitalisme agraire en voie rapide d'internationalisation, s'inscrivant dans les héritages rénovés des systèmes de plantations coloniales préexistants en Asie du Sud-Est. Cependant, malgré la prédominance des grands groupes transnationaux, il est important de noter que 40 % des surfaces de plantations sont tout de même possédées par des propriétaires de taille moyenne.

Infographie montrant l'évolution de la déforestation à Bornéo due à l'huile de palme

Caractéristiques et fonctionnement d'une plantation de palmiers à huile

Une plantation de palmiers à huile est un vaste complexe agro-industriel, techniquement et géographiquement très intégré. Ce complexe comprend les plantations de palmiers, l'usine d'extraction et la raffinerie. Chaque hectare planté produit entre 12 et 18 tonnes de fruits frais par an, chaque fruit contenant 30 % à 35 % d'huile. La récolte a lieu tous les dix à quinze jours environ. Il est crucial que chaque grappe de fruits récoltée soit pressée au moulin dans les heures qui suivent pour préserver la qualité de l'huile. Les grappes sont collectées et chargées à la main sur chaque parcelle, puis transportées en camion vers l'usine.

La rentabilité d'un moulin exige une surface productive agricole de grande taille afin de l'alimenter en permanence tout au long de l'année. En Indonésie, on compte en moyenne un moulin pour 6 000 hectares. La production atteint généralement 3,5 à 4 tonnes d'huile de palme par hectare et par an. Une innovation majeure a eu lieu dans les années 1980 avec l'introduction d'un plan de palmier africain (Elaeidobius kamerunicus) en Asie du Sud-Est. Cela a permis une augmentation de la productivité de moitié grâce à une amélioration sensible de la pollinisation des arbres.

Diagramme du cycle de production de l'huile de palme

Cette activité productive, relativement extensive mais à haut rendement en raison de la qualité des sols, est très intensive en travail humain. On estime qu'un travailleur est nécessaire pour 8 à 12 hectares de plantation. En moyenne, une plantation de 25 000 hectares requiert environ 3 000 ouvriers permanents. Dans les zones forestières de front pionnier, souvent sous-peuplées, la disponibilité de la main-d'œuvre agricole est un enjeu majeur. Les plantations ont donc massivement recours au salariat et aux travailleurs migrants venant d'autres régions d'Indonésie.

Organisation sociale et travail dans les plantations

Dans cette région d'Indonésie, les rapports sociaux s'organisent autour de deux modes de gestion complémentaires. Soit les salariés sont pris en charge directement sur un mode plus ou moins paternaliste par les plantations, avec un très large encadrement de la main-d'œuvre et de sa reproduction sociale (logements, écoles, dispensaires, etc.). Soit les travailleurs sont insérés dans des relations de travail contractuelles de nature et de qualité variable.

Contrairement à Sumatra, où les tensions sociales sont parfois vives et conflictuelles, au Kalimantan, la faiblesse du peuplement, la vaste disponibilité du foncier et le prix modique des terres ont favorisé les acquisitions de parcelles par les ouvriers agricoles. Ce phénomène a souvent permis, autour de l'agriculture des grandes firmes, le développement d'une petite agriculture familiale d'autosubsistance ou de petite commercialisation.

Les défis environnementaux et sociaux

Le boom actuel de la culture extensive des palmiers à huile en Asie du Sud-Est est de plus en plus l'objet de vives polémiques en raison du déboisement des forêts qu'il suppose et de ses coûts environnementaux. Sur l'île de Bornéo, les espaces de forêt primaire sont de plus en plus réduits et se situent dorénavant sur la ligne des hautes terres (1 400 à 1 700 m), qui sert de frontière entre la Malaisie (Sarawak) au nord et l'Indonésie (Kalimantan) au sud.

L'image satellite permet de visualiser les différentes étapes de la déforestation. Dans le tiers sud, des espaces forestiers sont encore relativement épargnés, tandis que les deux tiers nord sont déjà profondément transformés. Au nord-est, des surfaces vertes bien quadrillées entourées d'espaces verts clairs indiquent des plantations déjà anciennes. Au centre de l'image apparaissent très clairement les nouvelles zones très récemment défrichées et les différents cycles de croissance des palmiers à huile. Les parcelles en vert clair ou très clair correspondent à des plantations récentes de jeunes palmiers encore immatures, l'arbre mettant trois ans à pousser avant de commencer à produire et atteignant sa pleine maturité productive au bout de dix ans. Les espaces bruns ou jaunes - la couleur des sols dénudés - sont ceux dont le couvert forestier vient d'être détruit et qui sont en plein travaux de déboisement, de terrassement et d'aménagement (tracé des parcelles, des chemins et des routes).

Image satellite montrant les différentes phases de déforestation et de plantation

Le climat de la région, particulièrement chaud, humide et nébuleux, avec Balikpapan recevant 2,5 mètres de précipitations par an, accentue la vulnérabilité des écosystèmes. La saison des pluies est marquée de novembre à avril, tandis que la saison plus sèche s'étend de mai à octobre.

Vers une filière plus durable : le projet TRAILS

Face à ces défis, des initiatives visent à rendre la filière palmier à huile plus durable. Le projet TRAILS (climaTe Resilient lAndscapes for wIldlife conservation), coordonné par le Cirad, est un exemple concret. Il vise à rendre la filière palmier à huile plus durable au cœur du bassin du fleuve Kinabatangan, dans la partie malaisienne de Bornéo, où les palmiers à huile ont conquis près de 90 % des paysages. L'agroforesterie offre des solutions prometteuses pour rendre la filière plus durable, tout en contribuant au développement socio-économique des communautés.

Ce projet réunit le Cirad, l'ONG Hutan, l'entreprise Melangking Oil Palm Plantation (MOPP) et l'Université Putra Malaysia. Marc Ancrenaz, directeur scientifique d'Hutan, assure : « On ne peut pas sauver les orangs-outans en rentrant en conflit avec l’industrie, mais on peut leur donner des chances de survivre dans l’anthropocène ». Il explique que leur approche, basée sur l'introduction d'arbres dans les plantations et la restauration des corridors forestiers, est holistique. En démontrant qu'elle permet d'allier protection des espèces, résilience au changement climatique et augmentation de la productivité, l'objectif est de convaincre de nombreux producteurs.

Les partenaires du projet ont, pendant deux ans, sélectionné des parcelles, identifié et planté 15 essences endémiques pionnières, et mis en place des protocoles de recherche en conditions réelles. La collecte de données scientifiques permettra d'évaluer, au fil des ans, tant les dynamiques de recolonisation de la faune sauvage que la performance des palmiers à huile plantés dans ces nouveaux systèmes agroforestiers. Elle permettra également de quantifier les services environnementaux rendus ou encore les impacts socio-économiques de la transition agroécologique en cours.

Un appui scientifique pour des initiatives locales

Le travail est mené de manière itérative en première ligne par les partenaires locaux et accompagné par le Cirad. Marcel Djama, anthropologue au Cirad et coordinateur du projet, souligne : « On avance ensemble dans la connaissance de ces nouveaux systèmes agroforestiers, en se basant sur les expertises de chacun et en incluant les communautés riveraines ». Pour identifier les essences forestières adaptées comme arbres de service, ils se sont appuyés sur près de deux décennies d'activités de reforestation de l'ONG Hutan.

La logique de développement territorial au cœur de TRAILS s'illustre aussi par la formation et la sensibilisation des bénéficiaires locaux et de jeunes scientifiques aux enjeux de la transition écologique. Ce petit projet a l'ambition d'un grand effet boule de neige, misant sur « l’intégration rapide des nouveaux itinéraires techniques », comme l'expose Alain Rival, chercheur au Cirad et coordinateur de la composante agronomique du projet. L'entreprise MOPP, avec ses 8 000 hectares de plantation, a une taille idéale pour initier le changement et inspirer d'autres acteurs de la filière. Actuellement, ce ne sont que 24 hectares sur les 8 000 de la plantation qui sont concernés par ces essais. Cependant, ces essais prouveront peut-être demain que, moyennant quelques aménagements, il est possible d'aller vers une culture à la fois rentable, plus vertueuse et capable d'atténuer les effets de crises climatiques aiguës, comme El Niño.

A quoi ça sert l'huile de palme ? (EP. 679) - 1 jour, 1 question

Dans l'immédiat, le travail porte essentiellement sur la mise en place, le partage et l'intensification des protocoles scientifiques choisis. Les prochaines années récolteront les fruits d'une alliance inédite entre acteurs aux intérêts parfois jugés irréconciliables.

Contexte international et certifications

Dans l'Union européenne, où les biocarburants représentent la moitié de la consommation d'huile de palme, la Commission a décidé la fin des importations d'huile de palme pour les biocarburants pour 2030. Dans ce contexte tendu, on assiste ces dernières années à la mise en place de critères de certification pour une huile de palme plus durable. Ces certifications visent à garantir que l'huile de palme est produite de manière responsable, en limitant la déforestation, en respectant les droits des travailleurs et des communautés locales, et en protégeant la biodiversité. Cependant, l'efficacité et l'applicabilité de ces certifications restent des sujets de débat et de recherche.

Le front pionnier présent sur l'image s'inscrit dans un processus beaucoup plus général d'expansion agricole en Asie du Sud-Est, soulignant l'urgence de trouver des solutions durables pour concilier production économique et protection environnementale. Les efforts déployés par des projets comme TRAILS montrent qu'une coexistence est possible, offrant un espoir pour l'avenir des écosystèmes et des communautés de Bornéo.

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