Le lierre, cette plante grimpante omniprésente, occupe une place singulière dans notre imaginaire collectif. Depuis des siècles, il est affublé d'une réputation sombre, celle d'un « bourreau des arbres ». Pourtant, une analyse approfondie, mêlant botanique, écologie et histoire des symboles, révèle une réalité bien différente. Loin d'être l'ennemi destructeur que l'on a longtemps dépeint, le lierre s'avère être un pilier essentiel de la biodiversité, un acteur protecteur et une source de richesses insoupçonnées.

Les origines d'une mauvaise réputation
Le procès du lierre semble avoir été rendu il y a bien longtemps. Dès 77 après Jésus-Christ, Pline l’Ancien assurait au livre XVI de son Histoire naturelle : « Le lierre tue les arbres ». Cette sentence, répétée à travers les âges, a profondément marqué l'inconscient collectif. Aujourd'hui encore, cette idée reçue a la vie dure et est partagée par de nombreux acteurs sylvicoles, y compris des personnes sensibles à la protection de l’environnement.
Pourtant, le raisonnement, implacable, est toujours le même : « mon arbre était couvert de lierre, or mon arbre est mort, donc le lierre a tué mon arbre ». Voilà un syllogisme que n'aurait sans doute pas réfuté Aristote, mais dont la logique est scientifiquement douteuse. D'abord parce que l'inverse est encore plus valable : « mon arbre n'était pas couvert de lierre, or mon arbre est mort, donc le lierre n'a pas tué mon arbre ».
La réalité botanique : un compagnon et non un parasite
Du point de vue botanique, le lierre (Hedera helix) n'est pas un parasite. C’est une liane, il n’a donc pas de tronc et, incapable de porter son propre poids, il a besoin d’un support. Il rampe ainsi au sol pendant la première partie de sa vie, puis s’approche de la lumière en grimpant sur un support, arbre ou autre, et seulement alors il fleurit et fructifie.
Le lierre ne parasite pas car il ne vit pas aux dépens de son support. Il se nourrit à partir de ses propres racines et fabrique la photosynthèse dont il a besoin grâce à son feuillage. Ses tiges sont recouvertes de milliers de crampons, eux-mêmes munis de centaines de poches à glu qui lui permettent de s'accrocher au tronc. En aucun cas, ces crampons ne lui servent à sucer la sève de l’arbre. Le lierre n’enserre pas non plus les arbres à la manière d’un figuier étrangleur, car ses tiges qui grimpent sur un même tronc sont peu liées les unes aux autres. Il est capable de desserrer son étreinte à mesure que la circonférence du tronc augmente.

Une symbiose pour la biodiversité
Plutôt qu'un bourreau, le lierre agit comme un allié. Les arbres qui chutent sous son poids sont généralement déjà malades ou affaiblis par ailleurs. Le lierre et l’arbre s’entraident en quelque sorte : l’arbre sert de support au lierre qui a besoin de trouver la lumière pour fleurir, et le lierre protège l’arbre des intempéries, comme le gel ou la chaleur, car il agit comme un isolant thermique.
Son rôle pour la biodiversité est majeur. Il fleurit à la fin de l’été et au début de l’automne, ce qui bénéficie aux abeilles, ainsi qu’aux autres insectes pollinisateurs. Pierre Deom dans La Hulotte n°106 « Les trois vies du Lierre » rapporte qu’au moins 200 espèces d’insectes se nourrissent du nectar des fleurs du lierre. C'est la dernière plante à fleurir avant l’hiver dans bien des endroits, favorisant la survie hivernale de très nombreux pollinisateurs, dont une visiteuse spécialisée, l’abeille du lierre.
Après la floraison vient la fructification, toujours à contre-saison par rapport aux plantes dominantes : les fruits sont à maturité en décembre-janvier. Ils sont comestibles pour les oiseaux, bien que pas très recherchés. Mais quand l’hiver est rude et que les autres sources de nourriture sont épuisées, les merles, grives et autres passereaux y trouvent de quoi survivre. Leurs déjections, qui vont se déposer sur le sol, vont nourrir l’arbre en azote au moment crucial de la reprise de la végétation de fin d’hiver.
Le lierre dans le miroir de l'histoire et du mythe
Aussi commun qu’il puisse paraître, l’hedera est en réalité assez méconnu. Les anciens Grecs employaient au moins deux noms différents pour distinguer helix de kissos. Le premier, helix, est celui qui porte des feuilles lobées, généralement par trois ou cinq, dont la forme globale suggère plus ou moins une main stylisée. Le second, kissos, est représenté par une morphologie foliaire où les feuilles sont lancéolées avec une pointe.
Le lierre est l’un des nombreux végétaux attributs d’Osiris, comme cela est confirmé par le nom grec chenosiris, signifiant « arbre d’Osiris ». Dans la mythologie grecque, le lierre joue un rôle salvateur pour Dionysos. Sémélé, enceinte des œuvres de Zeus, porte Dionysos dans son ventre. Pour que l’enfant soit protégé de l’ardeur solaire du dieu du tonnerre, un lierre s’interposa entre la mère et l’enfant. C’est à cet extrait du mythe que Dionysos doit son nom qui, littéralement, veut dire « né deux fois ».
Que nous révèlent les mythes ? | Les idées larges | ARTE
Pouvoirs médicinaux et usages domestiques
Si la consommation du lierre est strictement réservée aux herboristes avertis, ses propriétés sont vantées depuis l'Antiquité. Plutarque notait que les anciens Grecs croyaient que le lierre pouvait aider à refréner les intoxications alcooliques. Le médecin romain Serenus Sammonicus, au IIIe siècle, donnait le lierre comme remède des maux de tête et affirmait qu’il a toute l’aptitude pour calmer la frénésie.
On appelle aussi le lierre « l’herbe à cautère ». Le terme cautère viendrait du grec ancien « Kaiein » qui veut dire « brûler ». Au XVIIe siècle, il désigne par métonymie le cataplasme que l’on appose sur la plaie afin de la guérir. Au-delà des soins, ses saponines ont la capacité de nettoyer en douceur. On peut fabriquer un shampoing liquide ou une lessive écologique : 50 grammes de feuilles pour 1 litre d’eau, bouillir 10 minutes, passer en exprimant, et compléter avec de l’eau. C’est une alternative zéro déchet aux produits traditionnels, à condition d'être manipulé avec précaution.
Vers une nouvelle perception du végétal
Le temps de la réhabilitation du lierre est peut-être venu. Considéré à tort comme une nuisance, il est en réalité un indispensable du jardin vivant et de la forêt. Les spécialistes estiment que leur action est globalement favorable à la biodiversité forestière. Plutôt que de voir en lui un ennemi, il est temps de le considérer comme un partenaire de longue date de nos écosystèmes. Respectons le lierre, et défendons-le contre les fausses croyances, car il est un témoin silencieux de la résilience du vivant. La sagesse populaire et les études scientifiques convergent désormais vers une vérité simple : le bonheur est bien dans le lierre.