
Le monde fascinant des aquariums récifaux attire aussi bien les débutants désireux d'apprendre les techniques de bouturage que les aquariophiles confirmés en quête de secrets pour la multiplication des coraux. Qu'il s'agisse d'un intérêt pour l'esthétique ou pour la conservation des espèces, le bouturage est une pratique essentielle. Cet article explore les techniques les plus utiles pour y parvenir, en se concentrant sur les méthodes spécifiques à chaque type de corail, sans s'attarder sur les techniques de collage. Il est important de noter que les coraux durs sont soumis à une réglementation spécifique.
Comprendre le Corail : Un Animal Essentiel
Pendant des siècles, la nature du corail, ressemblant à de petits arbres à fleurs fixés sur des rochers au fond de la mer, a fait l'objet de nombreux débats chez les naturalistes. Les coraux sont en réalité de petits animaux, appelés polypes, en forme de mini-anémones de mer, qui peuvent constituer des colonies. Ces polypes fabriquent un squelette commun qui, pour certaines espèces, devient la base fondatrice d'un récif corallien. Les premières observations du corail rouge (celui dont on fait les bijoux) ont été faites en Méditerranée par Pline l’Ancien (1er siècle après J.C.). Une fois remonté à la surface, le corail mourait rapidement, ce qui l'a fait considérer comme une plante marine se transformant en pierre hors de l'eau.
Le corail peut se reproduire de manière sexuée : le corail émet la nuit, en fonction de son mode de reproduction, soit des gamètes (ovocytes et spermatozoïdes), soit des larves. Il peut également se reproduire de manière asexuée : sans passer par une fécondation, le corail s’étend en clonant ses polypes qui se multiplient pour former une grande colonie. C'est sur ce principe que repose le bouturage de corail.
Les coraux hébergent dans leurs tissus des microalgues, appelées zooxanthelles. Ce sont elles qui donnent leurs couleurs aux coraux. Le corail est carnivore et se nourrit de petits animaux qui passent à proximité, mais cela ne lui fournit pas assez d’énergie pour grandir et se reproduire. Près de 75% à 90% des besoins du corail sont fournis par les algues. Les algues transforment, grâce au processus de la photosynthèse et en présence de lumière, les sels minéraux (azote et phosphore) en matière organique, tout en consommant du dioxyde de carbone et en rejetant de l’oxygène. Quand les algues sont stressées, elles sont expulsées par le corail et c’est alors que leurs tissus transparents laissent apparaître le squelette blanc. Ce stress est provoqué soit par des bactéries ou virus (les coraux sont alors malades), soit par des polluants, soit par la montée en température de l’eau de mer. C’est ce dernier point qui inquiète les spécialistes du climat.
Conditions Préalables au Bouturage
Avant d’évoquer les différentes méthodes de multiplication, il est important d’insister sur le fait qu’il ne faut manipuler que les coraux sains et prospérant dans nos bacs. En effet, les sujets affaiblis ne supportent pas les interventions. De plus, les paramètres vitaux, tels que l’éclairage et le brassage, doivent être optimaux et la qualité de l’eau irréprochable. Pour obtenir un résultat optimal, il est primordial de sélectionner une bouture provenant d’un corail vigoureux et en bonne santé.
Le corail subit une agression qui provoque un stress important lors du bouturage. En réaction, il libère du mucus et des toxines susceptibles de provoquer des irritations cutanées. Il est essentiel de protéger vos mains en utilisant des gants en latex afin de ne pas abîmer les tissus du corail et de se prémunir des substances potentiellement dangereuses. Assurez-vous également de porter des lunettes de sécurité et de ne pas avoir de coupures ouvertes, notamment avec les coraux qui peuvent libérer des produits chimiques comme la palytoxine.

Outils Indispensables et Stérilisation
L'équipement utilisé doit être de très bonne qualité et adapté à l'environnement salé de l'eau de mer, qui est très agressive avec les métaux ferreux; parfois, même l'inox peut finir par rouiller à la moindre "écorchure" de l'outil. Avant d’entamer l’intervention, il faut inspecter minutieusement les instruments (scalpel, bistouri, pince) pour s’assurer qu’ils sont exempts de toute trace d’oxydation ou de corrosion.
Pour les coraux mous, un bistouri muni d’un scalpel bien aiguisé ou des ciseaux en acier inoxydable sont idéaux pour effectuer une coupe nette et précise. Une lame chirurgicale tranchante et stérile est recommandée. Pour les coraux durs, une pince coupante robuste en inox est un outil de choix. Elle permet de saisir et de couper le corail rapidement et proprement. Pour les coraux au squelette dense comme les Acantastréas, un outil électrique tel qu’une scie à ruban diamantée à l’eau ou une dremel est nécessaire. La coupe est assez simple, mais il faut être attentif à ne pas se blesser.
Techniques de Bouturage Spécifiques aux Espèces
Le bouturage est une opération délicate mais gratifiante qui contribue à la beauté et à la biodiversité de votre aquarium récifal. Du prélèvement précis du corail à l’installation minutieuse de la bouture sur un support adapté, chaque étape demande rigueur et respect des bonnes pratiques.
Coraux Cuirs : Lobophytum et Sarcophyton
Les coraux de cuir, en général, sont robustes et faciles à bouturer. Le corail cuir Lobophytum est particulièrement aisé à fragmenter car les lobes eux-mêmes fournissent des points de fragilisation logiques et faciles à localiser. À l’aide d’une paire de ciseaux en acier inoxydable ou d’un scalpel, il suffit de couper un ou plusieurs des lobes.
Un autre groupe de coraux faciles à fragmenter est le sarcophyton, ou coraux cuir champignon. Une des meilleures techniques pour multiplier ces coraux est de couper un anneau autour du sommet du champignon.
Les coraux en cuir, lorsqu’ils sont endommagés, peuvent libérer des produits chimiques dans l’eau. Il est donc préférable de procéder à la coupe des coraux dans un récipient à part de votre aquarium, lorsque cela est possible. Une pièce énorme peut devenir difficile à isoler.

Coraux Cuirs Branchus : Capnella, Sinularia, Cladiella
Avec les coraux cuirs branchus (capnella, sinularia, cladiella) qui sont très prolifiques, il n’est souvent pas nécessaire d’intervenir activement pour créer des boutures. Ces coraux génèrent des branches tout le temps par leurs propres moyens. La branche se fend le long de la colonie mère et dérive dans l'aquarium jusqu’à ce qu’elle soit coincée quelque part. La bouture s’attache naturellement et commence à grandir. C’est pour cette raison que beaucoup de gens les considèrent, avec une certaine affection, comme des mauvaises herbes. Il peut être très difficile de différencier certaines espèces de capnella, sinularia et cladiella.
Xenia
Le Xenia se propage par ses propres moyens et se développe rapidement si les conditions sont favorables. Il se reproduira et fera des boutures sans beaucoup d’aide. Il va commencer à croître, à peu près partout où il est placé, et va bourgeonner et créer des clones de lui-même comme s’il rampait le long du substrat. La façon la plus simple de fragmenter ce corail est de mettre de petits morceaux de gravats, de gros sable, de fragments ou de coquilles sur son chemin de croissance. Pour une fragmentation plus agressive, utilisez des ciseaux et coupez quelques-uns des corps mous, en essayant de vous rapprocher le plus possible de la base.
Discosomas et Ricordéas (Coraux Champignons)
Le bouturage des discosomas est très similaire à celui des ricordéas et de tous les coraux de ces familles. Les coraux champignons sont des anémones extrêmement robustes qui pousseront et se propageront d’eux-mêmes. Ils étendent une partie de leur base et la “pincent” pour faire ventouse. Cette petite partie de la base se développe alors en un champignon. Pour accélérer les choses, ces coraux peuvent être fragmentés en les coupant avec une lame de rasoir ou un scalpel, en deux ou en autant de pièces que souhaité. Il peut être difficile d’obtenir des coraux simples à attacher à la roche ou au substrat.
Zoanthus
Les Zoanthus sont des coraux qui se développeront sur n’importe quel substrat qu’ils peuvent toucher. La façon la plus simple de les fragmenter est de placer des supports sur leur chemin ou axe de croissance. Ils vont grandir par-dessus et peuvent être enlevés facilement plus tard. Il faut être très prudent lors du bouturage de ces coraux en raison de la présence de palytoxine, un poison potentiellement mortel.
Coraux Durs : Acropora, Acantastrea, Favia, Euphyllia, Galaxea
Acropora
Les coraux de type Acropora sont faciles à bouturer mais beaucoup moins faciles à maintenir. Ce corail est à réserver aux aquariophiles expérimentés. Pour le bouturage, il faut une pince coupante pour couper à la base d’une branche. Les coraux SPS branchus comme les acroporas sont relativement simples à fragmenter pour le bouturage ; il suffit de prélever correctement un morceau du corail, appelé pied-mère, pour obtenir un clone génétique. La première opération consiste à sélectionner un pied d’acropora sain, en pleine forme et sans signes de faiblesse.

Le Corail Rouge : Une Espèce Particulière
Les coraux n’ont pas tous la même origine et la même physiologie. Ils ne vivent pas que dans les mers tropicales. Sous l’appellation corail, on retrouve différentes espèces dont certaines vivent en Méditerranée, notamment le fameux corail rouge.
Le corail rouge (Corallium rubrum) est reconnaissable à la couleur rouge vif de son squelette contrastant avec ses petits polypes blancs qui agitent inlassablement leurs tentacules. On le trouve spécifiquement en mer Méditerranée et en Atlantique ouest (du sud du Portugal au Cap-Vert) où il vit généralement fixé au plafond des grottes ou sur des tombants. Il grandit très doucement, de quelques millimètres par an. C’est sa couleur vive, qui garde son éclat même hors de l’eau, qui a fait sa réputation et lui vaut son emploi dans la confection de bijoux ou la réalisation d’objets. Largement pêché, souvent avec des méthodes destructives, il a failli disparaître. Des espèces fixées comme les gorgones, les éponges ou les coraux noirs captent pour se nourrir les particules et microorganismes qui sont dans les courants.
Il existe plusieurs espèces de coraux solitaires en Méditerranée aux noms particulièrement évocateurs comme le corail jaune dit bouton d’or, les dents de cochons (espèces Balanophyllia) ou dents de chiens (espèces Caryophyllia). Ils vivent fixés sur les rochers de la surface à près de 1000 mètres pour certaines espèces. Il existe en Méditerranée, des coraux durs analogues aux constructeurs de récifs tropicaux : les cladocores que l’on trouve sous forme de « patates » pouvant atteindre quelques 50 centimètres de diamètre.
Conservation et Restauration des Récifs Coralliens
Les coraux sont fortement menacés par le changement climatique et connaissent des épisodes de blanchissement qui peuvent conduire à la mort des récifs. La progression constante des connaissances biologiques des coraux, alliée à l’évolution des techniques, permet aujourd’hui de réussir le bouturage de la majeure partie des Anthozoaires. Les matériaux dont nous disposons maintenant, non seulement favorisent la bonne évolution des boutures, mais de plus sont sans danger pour l’aquarium et ses habitants.
La multiplication végétative par bouturage et fragmentation des coraux Acropora branchus est le plus simple moyen de propager une souche et de sauvegarder les coraux dans les océans en évitant leur prélèvement. L’engagement des communautés locales dans ce processus et l’élimination des facteurs locaux qui avaient causé la disparition des coraux sont deux préalables au succès de ce type d’opérations. Les chercheurs développent aujourd’hui de nouvelles méthodes basées sur l’évolution assistée, en sélectionnant les espèces ou les souches de coraux résistantes aux vagues de chaleur, et en les réimplantant pour reformer des récifs variés. Ils tentent aussi de récolter gamètes, œufs, larves de coraux, et de les disséminer sur le récif, par exemple avec des moyens aériens.
Le bouturage est un outil précieux pour la restauration récifale. Par exemple, l’association The Coral Planters installe des structures artificielles sur lesquelles sont fixées des boutures de corail. Jérémy Gobé, artiste plasticien, développe des structures modulaires pour accueillir des boutures de coraux. Nausicaá participe également au Conservatoire Mondial du Corail. Les aquariums partenaires de cette initiative reçoivent des échantillons de coraux prélevés dans le milieu naturel qu’ils vont faire grandir et bouturer dans leurs réserves aquariologiques.
La restauration récifale est un processus très long, les boutures peuvent être remises en place de 6 à 12 mois après fragmentation. Et dans un contexte de changements globaux qui impliquent des perturbations plus intenses sur les récifs coralliens, la restauration devient un enjeu majeur délicat à mettre en place. Après 1 an d’élevage en pépinière, les coraux réimplantés sont soumis au même stress que les autres et peuvent subir un événement de blanchissement aussi sévèrement que les coraux naturellement en place.
Le Rôle des Récifs Coralliens
Les récifs coralliens ont un rôle écologique important. Souvent dans des eaux peu riches en phytoplancton, source de la chaîne alimentaire marine, ils offrent de véritables oasis de vie en plein désert océanique. Bien qu’ils couvrent à peine 0,2 % de la surface des océans, les récifs coralliens abritent 30 % de la biodiversité marine ! Pour les poissons et autres animaux marins, les coraux sont de véritables abris contre les prédateurs, mais aussi une zone de reproduction et de nurseries pour de nombreuses espèces. Atout majeur du tourisme, ils génèrent une part importante des revenus économiques des régions tropicales qui les abritent, avec des bénéfices nets annuels de plusieurs millions voire milliards d’euros par an.
Hommes et coraux ont un patrimoine génétique commun. Étudier le corail et les molécules qu’ils fabriquent offre de nombreuses perspectives pour la santé humaine ou animale. Le génome de l’Acropora possède 48 % de correspondances avec celui d’un être humain.
Agir pour la Survie des Récifs
Pour tenter de sauver les récifs coralliens, il faut agir urgemment et simultanément contre les menaces globales et locales, réduire les pollutions, protéger les zones qui sont encore en bon état, restaurer les zones dégradées, développer une économie bleue autour de certains récifs, qui les protège et les valorise. C’est la première urgence pour ralentir le réchauffement de l’océan et limiter les épisodes de blanchissement des coraux. Pour cela, il faut réduire drastiquement les rejets de gaz à effet de serre, afin de rester en dessous de 1,5° C de réchauffement, économiser l’énergie, tendre progressivement, mais résolument, vers une économie décarbonée, utiliser davantage d’énergies renouvelables.
Les pollutions étouffent ou intoxiquent les récifs. Il faut éliminer toutes les formes de polluants chimiques et physiques qui finissent en mer ! Il revient à nous tous d’adopter les bonnes pratiques, les bons gestes, partout et en toutes circonstances, y compris à l’intérieur des terres.
Développer des activités économiques durables qui respectent les récifs coralliens, créent de la valeur et des emplois dans de nombreux secteurs économiques (tourisme, pêche, aquaculture, agriculture, transport maritime), c’est possible ! Parmi les principales actions à mener : l’arrêt du bétonnage du littoral, la limitation de l’étalement urbain et des constructions d’infrastructures (industrielles, touristiques) notamment dans les zones fragiles. Pour un tourisme responsable, il faut développer la plongée sous-marine respectueuse des espèces et des écosystèmes, limiter le nombre de plongeurs si nécessaire, mieux les encadrer et mieux les sensibiliser, utiliser des bouées d’ancrage.
Les scientifiques recommandent de protéger les zones dites « refuges » notamment celles de la zone « mésophotique », localisée entre 30 et 150 m de profondeur, donc à l’abri relatif des vagues de chaleur marines. Les coraux qui s’y trouvent sont moins vulnérables au blanchissement et ainsi susceptibles de servir de réservoir pour favoriser la recolonisation des zones dégradées. En parallèle, il faut aussi protéger les herbiers marins et les mangroves. Partout où cela est possible, nous devons tenter de restaurer les récifs dégradés par les activités humaines. Cela est possible en transplantant du corail d’un site à un autre (ex-situ), ou en le cultivant sur place (in situ), un fragment de corail pouvant reformer une nouvelle colonie.
Le Conservatoire Mondial du Corail
Différentes institutions impliquées dans la connaissance et la protection des océans (Institut océanographique, Centre Scientifique de Monaco, Fondation Prince Albert II, Explorations de Monaco) ont combiné leurs forces pour sensibiliser le public et agir en faveur de la survie des récifs coralliens. Le Musée océanographique de Monaco, dont l’objectif est de faire « connaître, aimer et protéger les océans », abrite l’un des plus anciens aquariums du monde. Actuellement, l’ensemble des aquariums mondiaux cultivent près de 200 espèces de coraux. L’objectif est de mettre à l’abri 1000 espèces de coraux d’ici 5 ans, soit deux tiers des espèces existantes. Ces coraux prélevés en milieu naturel seront répartis dans les plus grands aquariums et centres de recherche du monde, constituant ainsi une « banque » du corail, une arche de Noé.
Réglementation du Partage de Boutures
La réglementation concernant le partage de boutures entre particuliers dépend de plusieurs facteurs, notamment de l’espèce concernée, de son statut de protection et du caractère commercial ou non de l’échange. En règle générale, le simple échange ou le don de boutures entre particuliers à titre non commercial est toléré. La législation tend à être moins contraignante lorsqu’il s’agit d’un partage amical ou d’un don, sans visée lucrative.