La Bouture de Manioc : Enjeux et Recherches du CNRA pour une Production Durable

Le manioc (Manihot esculenta Crantz), plante pérenne de la famille des Euphorbiaceae, est un pilier alimentaire et économique fondamental dans de nombreuses régions tropicales et subtropicales. Sa facilité de culture, sa faible exigence en intrants et sa récolte étalée sur une longue période en font une ressource essentielle pour l'alimentation et les revenus des ménages, comme c'est le cas dans la Province du Bas Congo où elle constitue la principale source de subsistance. La racine tubéreuse du manioc est d'ailleurs utilisée de diverses manières, permettant la confection d'une grande variété de mets tels que l'attiéké, l'attoukpou, le foutou, le placali, le gari, le lafun ou la farine à partir du konkodé. En Côte d'Ivoire, le manioc occupe la deuxième place des cultures vivrières après l'igname, avec une production annuelle estimée à 6,4 millions de tonnes en 2020.

racines de manioc variété attiéké

Cependant, malgré son importance, la culture du manioc est confrontée à des défis significatifs. Elle est notamment particulièrement sensible à la mosaïque, une maladie virale qui peut gravement affecter les rendements. Les producteurs ont souvent des difficultés à acquérir des variétés résistantes ou tolérantes en quantité suffisante, ce qui rend la production vulnérable. La crise militaro-politique survenue en Côte d’Ivoire en 2002 a également eu des conséquences néfastes sur la production de manioc, provoquant le déplacement massif des populations, la destruction des cultures et des semences. Pour pallier cette situation et améliorer la production agricole, le manioc a fait l'objet de plusieurs programmes de promotion de variétés améliorées produites localement par le Centre National de Recherche Agronomique (CNRA) ou introduites à partir de l’Institut International d’Agriculture Tropicale (IITA).

L'Importance Cruciale des Boutures de Qualité et leur Conservation

En culture de manioc, l’utilisation de boutures de bonne qualité, c'est-à-dire saines et vigoureuses, est essentielle pour assurer de bonnes productions au fil des générations. Dans le contexte de production et de fourniture de grandes quantités de boutures de manioc aux producteurs, une phase de conservation de ces semences précède nécessairement leur livraison et/ou plantation en champ. En système paysan classique, les boutures sont prélevées sur une parcelle de production plus ancienne, de 7 à 12 mois, ou en instance de récolte. Cependant, l'utilisation immédiate des tiges de manioc de parcelles récoltées à certaines époques de l'année comme matériel de plantation pour un nouveau cycle sur de nouvelles parcelles n'est pas toujours possible. Il est essentiel de fractionner les tronçons des tiges en boutures de 20 à 25 cm avant la plantation.

boutures de manioc prêtes à être plantées

Une étude a été conduite à la Station de Recherche sur les Cultures Vivrières (SRCV) du Centre National de Recherche Agronomique (CNRA) de la ville de Bouaké, en Côte d'Ivoire, pour évaluer l'impact de la durée de conservation avant plantation des tiges de manioc sur l’état des tiges conservées, le rendement en manioc frais et la qualité technologique des racines tubéreuses. Cette région est située dans la savane guinéenne, caractérisée par des sols ferralitiques gravillonnaires, remaniés, peu profonds et issus d’un matériau d’altération granitique avec une texture sablo-argileuse. Le climat y est de type tropical humide avec un régime pluviométrique à quatre saisons, incluant une grande saison sèche (novembre à février), une grande saison de pluies (mars à juin), une petite saison sèche (juillet à août) et une petite saison de pluies (septembre à octobre).

Méthodologie de l'Étude sur la Conservation des Boutures

Le matériel végétal utilisé pour cette étude était constitué de boutures de cinq variétés de manioc appartenant à l’espèce Manihot esculenta Crantz : trois variétés améliorées (Yavo, Bocou1 et Bocou2) et deux variétés traditionnelles (Yacé et Bonoua2). Ces variétés améliorées se distinguent par une ramification forte, un rendement élevé et une résistance à la mosaïque. L’expérimentation a été menée sur deux années consécutives selon un dispositif en split-plot à trois répétitions, étudiant deux facteurs principaux : la variété et la durée de conservation des tiges de manioc. Le facteur variété était composé de cinq niveaux (Bocou1, Bocou2, Yavo, Yacé et Bonoua2), tandis que le facteur « durée de conservation » comportait trois traitements : T0 (Témoin non conservé), T1 (15 jours de conservation) et T2 (30 jours de conservation). Dans chaque répétition, chaque variété comprenait 360 plants, soit 120 plants par durée de conservation.

La conservation du matériel végétal consistait à stocker les fagots de tiges de manioc à la verticale sous des arbres ombragés et aérés. La base des tiges était légèrement enfoncée dans le sol préalablement remué et recouverte par la terre. Les tiges étaient conservées dans ces conditions jusqu’à la plantation. Au moment de la plantation, des boutures de longueur comprise entre 15 et 20 cm, présentant 4 à 6 nœuds, étaient prélevées sur les tiges conservées selon les durées de 15 et 30 jours, ainsi que sur les tiges témoins coupées le jour même de la plantation. Ces boutures étaient ensuite plantées de façon horizontale à une profondeur d’environ 5 cm, avec un espacement de 0,8 m x 0,8 m. Le champ était maintenu propre par un désherbage manuel jusqu’à la récolte, qui intervenait 12 mois après la plantation.

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La perte de matériel végétal à l’issue de la conservation a été estimée en quantifiant la proportion de tiges sèches et/ou inutilisables pour la plantation. Cette mesure a été effectuée avant la plantation. Pour l’estimation des pertes, des valeurs de 10%, 50% et 100% de perte ont été respectivement attribuées aux tiges présentant une extrémité (petite portion), la moitié ou la totalité sèche ou inutilisable. Ainsi, les proportions de tiges présentant des extrémités (10%), une moitié (50%) ou qui étaient totalement (100%) inutilisables comme bouture ont été déterminées. Le taux de perte en matériel végétal a été calculé à partir d’une formule spécifique. Le taux de levée (TL) a été enregistré un mois après la plantation. Le taux de matière sèche (TMS) a été obtenu en prenant le poids frais d’un échantillon de racines tubéreuses épluchées. Cet échantillon était ensuite mis à sécher à l’étuve à 100°C pendant 24 heures et pesé pour obtenir le poids sec. Enfin, un test de dégustation a été réalisé avec 15 personnes choisies au hasard pour apprécier la cuisson et le goût des racines de manioc, selon les variétés et les modalités de conservation des tiges, en utilisant une échelle de notation comprise entre 1 et 3. Les données collectées ont été soumises à l’analyse de variance (ANOVA) à deux facteurs pour évaluer l’effet de la durée de conservation des boutures sur le rendement et ses composantes, ainsi que sur la qualité organoleptique des cinq variétés de manioc. En cas de différence significative, le test de Fisher au seuil de 5 % a été utilisé pour classer les moyennes en groupes homogènes.

Résultats Clés de l'Expérimentation

Les tiges conservées, présentant des bouts secs, des moitiés sèches et des parties totalement sèches, ont entraîné une baisse du pourcentage de tiges fraîches. La variété Bocou1 a obtenu 87,5% de tiges de manioc totalement fraîches, suivie de la variété Yavo avec 70,37% après conservation. Les variétés Bonoua2 et Yacé ont obtenu respectivement 65,38% et 63,64%. La variété Bocou2 a enregistré le plus faible taux de tiges totalement fraîches de manioc avec 46,26%. Il est important de noter que les variétés Bocou1 et Yacé n’ont pas eu de tiges sèches. Concernant la durée de conservation, le témoin (non conservé) a permis d’obtenir 100% de tiges totalement fraîches, suivi par la durée de 15 jours avec 66,08% et seulement 34,34% pour la durée de 30 jours. Quant aux tiges totalement sèches, la durée de 30 jours a donné le plus grand taux avec 11,53%. Il est intéressant de constater que la variété et la durée de conservation n’ont pas eu d’effet significatif sur le taux de levée.

Les rendements en racines tubéreuses fraîches ont mis en évidence une différence significative entre les variétés selon les valeurs de rendements obtenues les premières et deuxièmes années (p<0,05). En effet, les rendements les plus élevés ont été obtenus par les variétés Bocou2 au cours de la 1ère année (28,97 t/ha) et Yavo au cours de la 2ème année (20,59 t/ha). Pour le facteur durée de conservation, le témoin a obtenu le plus grand rendement au cours des deux années, avec 24,85 t/ha et 16,37 t/ha respectivement en 1ère et 2ème année. Il a été suivi par le délai de 15 jours avec 20,49 t/ha (1ère année) et 14,76 t/ha (2ème année). Le plus faible rendement a été enregistré pour la durée de conservation de 30 jours, avec respectivement 19,5 t/ha et 13,8 t/ha. L’analyse de la variance du rendement moyen a montré une différence significative entre les durées de conservation.

graphique rendement manioc versus durée de conservation

Les taux moyens de matière sèche des racines tubéreuses fraîches ont également montré des variations significatives. Le taux de matière sèche des variétés la 1ère année a varié de 35,16% (Bocou1) à 42,83% (Yavo) et a été significatif (p<0,05). La 2ème année, le taux moyen de matière sèche le plus élevé a été observé chez Bonoua2 (36,33%). La teneur en matière sèche des variétés cette année-là a également révélé une significativité (p<0,05). Enfin, les tests organoleptiques ont révélé que la variété Bonoua2 a obtenu la meilleure cuisson et le meilleur goût, tandis que la variété Bocou2 a présenté une mauvaise cuisson et un mauvais goût.

Comprendre les Impacts de la Conservation et la Variabilité des Variétés

Une perte en matériel végétal disponible pour la plantation après une conservation de 15 à 30 jours a été clairement enregistrée. Cette perte est directement attribuable à la prolongation du temps de conservation des tiges de manioc. Lorsque la durée de conservation augmente, les tiges se déshydratent progressivement puis s’assèchent. Des travaux antérieurs sur Jatropha curcas ont d'ailleurs montré que les boutures conservées à l’air libre voient leur teneur en eau diminuer à mesure que le stress hydrique, induit par le temps de conservation, s’intensifie. Ces études ont même noté une perte en eau de 67,31% chez les boutures après 45 jours de conservation. Ainsi, une conservation de 30 jours a entraîné une perte de plus de 25% des boutures de manioc dans la présente étude. Ces résultats sont en accord avec ceux de Raffaillac et Nedelec (1985) qui ont enregistré une perte de 15% en boutures de manioc suite au dessèchement des extrémités après un stockage de 3 mois. Ces auteurs, contrairement à cette étude, avaient eu recours à des traitements chimiques pendant le stockage pour préserver la viabilité des tiges, ce qui pourrait expliquer le taux de perte plus faible qu'ils ont observé.

Il est intéressant de noter que la durée de conservation des tiges n’a pas influencé le taux de levée des boutures. Certains chercheurs suggèrent qu'une conservation prolongée pourrait même favoriser la sortie de plusieurs tiges sur les boutures, conduisant ainsi à une levée rapide des tiges. Une fois mises en terre, l’émission des feuilles de chaque tige est plus rapide dans les premières semaines suivant la plantation. Des études sur la germination et la croissance des graines en fonction de la durée et du mode de conservation ont également montré que la durée de conservation n’influence pas le taux de germination. Cependant, d'autres recherches ont constaté un effet négatif de la dessiccation sur la longévité des semences de certaines espèces.

L’évaluation du rendement en racines tubéreuses a révélé que les variétés améliorées (Yavo, Bocou1 et Bocou2) ont été plus performantes que les variétés traditionnelles (Yacé et Bonoua2). Cette performance supérieure s'explique par la sélection récurrente pratiquée, qui vise à transmettre aux nouvelles variétés des caractères d’intérêt agronomique provenant de géniteurs préalablement choisis. Ces résultats sont conformes aux observations antérieures sur l'amélioration génétique du manioc.

infographie processus d'amélioration variétale manioc

Une baisse progressive du rendement a été observée avec le prolongement de la durée de conservation de 15 à 30 jours. Cette diminution du rendement serait due à un effet néfaste de la déshydratation des tiges conservées sur les paramètres de production. Un stockage prolongé, sans apport de produit chimique, ne favorise pas la croissance de la tige. Pendant le premier mois de culture, correspondant à la phase d’installation, la plante de manioc dépend fortement des réserves de la bouture. Ainsi, des boutures déshydratées et affaiblies par une longue période de conservation produiraient des plants moins vigoureux avec des rendements plus faibles.

Cette étude a également confirmé une forte variabilité des variétés en fonction des caractères technologiques étudiés, tels que la teneur en matière sèche, la cuisson et le goût. Cette variabilité pourrait s’expliquer par une forte hétérozygotie chez les variétés de manioc. En effet, les variétés cultivées de manioc sont souvent très hétérozygotes. L’excès d’hétérozygotes dans les variétés peut s'expliquer par plusieurs phénomènes, dont l'hétérosis et l'auto-incompatibilité. Le taux de matière sèche a varié en fonction des variétés, ce qui peut être attribué aux propriétés génotypiques de ces variétés. La production de matière sèche suit une évolution analogue à celle de l’indice foliaire, et sa répartition entre les différents organes de la plante subit de nombreux changements au cours du cycle. De plus, la croissance et le développement du manioc peuvent être influencés par plusieurs facteurs écologiques. Par exemple, des jours longs peuvent entraîner une baisse notable des rendements, des basses températures peuvent retarder considérablement la tubérisation, et la sécheresse est susceptible de précipiter le déclin de l’indice foliaire.

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Concernant la qualité organoleptique, la cuisson et le goût ont varié suivant les variétés étudiées, mais pas en fonction de la durée de conservation. Ces résultats pourraient s’expliquer par les propriétés génotypiques des variétés. Certaines variétés sont prédestinées à une transformation qui fait intervenir une phase de fermentation, comme c'est le cas pour l’attiéké, le placali ou le gari. La variation de la saveur enregistrée entre les variétés corrobore des résultats obtenus sur la qualité organoleptique de la patate douce, qui a également varié en fonction des variétés étudiées. La diversité de goût observée entre les variétés pourrait s’expliquer par les variations dans les combinaisons de différentes fractions de glucides au sucre total contenu dans les racines tubéreuses.

Pratiques Culturales et Perspectives d'Amélioration

Dans la Province du Bas Congo, certaines pratiques culturales sont peu respectées, notamment le billonnage et le paillage. Le billonnage est souvent négligé par ceux qui labourent en traction animale et n'en perçoivent pas toujours l'utilité. Il est pourtant essentiel de profiter des premières pluies pour disposer d’un maximum de précipitations durant le cycle cultural. Le paillage est une pratique agroécologique fondamentale, où l'on couvre toute la surface des billons ou des buttes avec de la paille stockée ou importée et avec les résidus de sarclage. Il est important de compléter le paillage si nécessaire durant le cycle. Cette couverture végétale permanente du sol favorise sa fertilité, en protégeant le sol de l'érosion, en réduisant l'évaporation de l'eau et en améliorant la structure du sol. Il est également recommandé de stocker une partie des herbes fauchées pour le paillage, et de réserver l’autre partie comme engrais pour l’enfouissement (touffes, petites herbes, chevelu racinaire…).

Pour une production saine et durable, il est crucial d'assurer un suivi par des visites régulières pour détecter les problèmes sanitaires et réaliser une phytosanitation efficace, c'est-à-dire éliminer et détruire les plants présentant tout symptôme de maladies. Le CNRA, en plus de ses recherches sur la conservation des boutures de manioc, mène également des travaux sur d'autres aspects importants de l'agronomie, tels que la lutte intégrée contre les cicadelles Empoasca sp., la reconnaissance de la pourriture basale du stipe du palmier à huile due à Ganoderma sp., la caractérisation physiologique et biochimique de la tolérance au déficit hydrique chez Hevea brasiliensis Muëll., l'extraction de la proline des feuilles de Hevea brasiliensis, l'extraction des protéines totales de latex de Hevea brasiliensis, et l'aptitude au greffage des seedlings illégitimes du clone IRCA 331 de Hevea brasiliensis Muëll. Ces différentes études illustrent l'engagement du Centre National de Recherche Agronomique à développer des solutions complètes pour l'amélioration des cultures et la durabilité des systèmes agricoles. Les informations recueillies sur la conservation des boutures de manioc, associées aux bonnes pratiques culturales et au développement de variétés résistantes, sont autant de leviers pour assurer la sécurité alimentaire et économique des populations dépendantes de cette culture essentielle.

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