L'essence du potager du paresseux
Le « potager du paresseux » est une réflexion née de l'esprit de Didier Helmstetter, ingénieur agronome et jardinier amateur, inventeur de cette méthode et auteur du livre éponyme. Cette façon de faire est, dans son principe, très simple : il s’agit de coopérer avec les organismes vivants du sol pour qu’ils fassent le boulot à la place du jardinier… Comme ils l’ont fait pendant quelques centaines de millions d’années avant que l’homme ne fasse son apparition sur terre. Comme ils l’ont fait au carbonifère, il y a environ 300 millions d’années, où se sont formées les accumulations de biomasses ayant donné des quantités faramineuses de charbon ! Le Potager du paresseux est conçu pour optimiser le système complexe qu’est un sol vivant.

Le rôle crucial du foin et de la matière organique
L’utilisation de foin, en lieu et place d’autres matières plus habituelles, est une des clefs du dispositif. Le Potager du paresseux repose sur un couvert permanent de matière organique non déjà décomposée, sur toute la surface du sol et cela sur une épaisseur suffisante. Il joue quatre rôles essentiels, ce qui permet au jardinier paresseux de paresser efficacement.
Premièrement, le foin étalé en couche épaisse va produire un effet « bâche plastique noire » qui va empêcher les graines de mauvaises herbes annuelles de germer par manque de lumière. Et les herbes déjà présentes vont dépérir, toujours par manque de luminosité. Deuxièmement, il exerce un effet nourrissant pour les vers de terre, ces grands travailleurs de l’ombre qui décompactent le sol et améliorent sa structure. Troisièmement, il offre un effet fertilisant pour la terre : en se décomposant, le foin va apporter à la terre et donc aux légumes tous les éléments nutritifs dont ils ont besoin. Enfin, il assure un effet protecteur pour le sol. Abrité des rayons du soleil, l’eau ne peut s’en évaporer et les crevasses ne se forment plus dans les terres argileuses.
La vie souterraine : vers de terre et champignons
Sous le foin, la terre est devenue bien grumeleuse. Il s’agit d’un groupe de vers qui creusent des galeries verticales. Ce faisant, ils mélangent sol et matières organiques et forment des turricules stables, en surface. Ils remontent particules fines et éléments minéraux et entraînent de la matière organique en profondeur. Elles permettent aussi l’infiltration rapide de l’eau, qui ne ruisselle pas et ne produit pas d’érosion, même pendant des orages violents. Des comptages de turricules permettent de penser qu’il y en a deux à trois fois plus dans le sol du Potager du paresseux.
En complément, il existe un réseau de filaments si fins qu’on ne les voit pas : une gigantesque barbe-à-papa souterraine. Ces champignons ont une forte capacité d’extraire l’eau et les minéraux, de les concentrer et de les faire circuler sur des distances appréciables. Ce sont les acteurs principaux de la formation des substances humiques, aussi appelées « humus stable », à partir des fibres des végétaux. Les substances humiques « collent » les particules du sol entre elles, ce qui permet la formation d’agrégats. Trop peu connus, les champignons mycorhiziens vivent en symbiose avec les racines de 80 % des légumes qui les nourrissent. En échange, les champignons ravitaillent les plantes en eau et éléments minéraux, avec une efficacité environ 100 fois supérieure à celle des radicelles des plantes.
Le bois raméal fragmenté (BRF) et ses usages
Il y a quelques décennies déjà, je reçois en cadeau le livre de Ida et Jean Pain : « Un autre jardin ou les Méthodes Jean Pain ». Jean Pain explique comment il a transformer un terrain rocailleux en jardin luxuriant grâce au compost de broussailles. À la même époque, je découvre les recherches du professeur Gilles Lemieux, de la faculté de foresterie de l’Université Laval. C’est lui qui a inventé le terme de « bois raméal fragmenté » ou BRF et documenté son rôle sur l’aggradation des sols. La partie vivante de l’arbre est située juste sous l’écorce : le cambium, cette mince couche de tissu végétal très actif qui produit du bois vers l’intérieur et de l’écorce vers l’extérieur. Donc, plus les branches sont minces, plus elles comportent du cambium et d’éléments nutritifs. Le déchiquetage favorise leur contact avec le sol et le BRF obtenu produit un humus durable de très haute qualité.
D’après Gilles Lemieux, il y a moins de pertes de carbone et d’azote lorsqu’on incorpore le BRF au sol. Il attire alors certains types de champignons qui stimulent toute la chaine alimentaire dans le sol. Par ailleurs, lorsqu’on applique le BRF comme paillis, il se décompose petit à petit en surface et ne crée pas de « faim d’azote » chez les plantes.

Défis techniques : broyeurs et gestion des végétaux
Les gros miscanthus qui étaient à la mode il y a 20 ou 30 ans commencent sérieusement à m'embêter. Ils se sont étendus et deviennent vraiment massifs et disproportionnés. En plus, s'il neige, ils s'effondrent lamentablement sur les plantes voisines. La seule contrainte que pose ce genre de plantes, c'est qu'il faut les tailler chaque printemps. J'utilise une paire de grands sécateurs. Petit broyeur qui ne vaut pas grand-chose. Ce broyeur de marque "powerplus" n'est vraiment pas un bon choix : il écrase plus qu'il ne broie, est difficile à manipuler et est loin d'être solide.
Je préfèrerais un broyage plus fin, mais soit, il faut faire avec. Ce « broyat », si on peut dire, je l'étale sur le potager ou les planches sont presque vides. Encore des doutes : les matières dites « sèches » en se décomposant peuvent provoquer ce qu'on appelle une « faim d'azote ». Il faut choisir un entrepreneur qui entretient bien sa déchiqueteuse et qui produit de beaux petits copeaux homogènes. Certaines villes conservent une provision de BRF pour leur propre usage et elles ont généralement un surplus à partager avec les citoyens.
L'approche éconologique du jardinage
L’Éconologie (ou économie écologique) cherche et adopte des solutions ou techniques de production rentables économiquement, mais qui protègent également l’environnement. Elle étudie donc les relations entre les sociétés humaines, l’impact anthropique sur l’environnement et les écosystèmes. Classiquement, la réflexion du jardinier est guidée par « que dois-je faire ? ». Le Potager du paresseux fonctionne un peu à l’envers : ce n’est pas l’humain qui fait… Il connait et comprend. Il respecte et oriente les organismes vivants.
L’humain se pose d’abord la question : « que dois-je surtout ne pas faire pour ne pas nuire, ne pas perturber ? ». Il renonce à être le roi. Une fois cela compris, il apparaît évident que le travail du sol, en plus d’être fatigant, lui est avant tout nuisible, ainsi que pour ses habitants. Il devient logique de penser que la suppression de tout travail du sol s’accompagnera d’une augmentation des performances du potager.
Créer une planche de culture
Observations sur la fertilité et la productivité
En 6 ans, les teneurs de phosphore sont passés de 0,02 grammes par kilogramme dans la prairie de départ, à 0,28 grammes par kilogramme. Le potassium est passé de 0,22 à 0,91 grammes par kilogramme. Le magnésium de 0,24 à 0,39 grammes par kilogramme. Le calcium de 2,13 à 2,74 grammes par kilogramme. Et le pH eau de 5,94 à 6,73 ! Ceci se fait naturellement selon le rythme de la croissance des plantes. Pas de risque d’overdose chez les légumes.
Par chance, le foin se décompose suffisamment vite, en une saison, pour libérer ces éléments juste à temps. Inutile de fertiliser, que ce soit sous forme d’engrais de synthèse ou d’engrais naturels. Une partie du foin va s’orienter vers le processus d’humification, c’est-à-dire la production de substances humiques stables. Celles-ci assurent la fertilité et la stabilité du sol sur le long terme. En 6 ans, les sols du Potager du paresseux sont passés de 4,3 % de matières organiques à 5,2 %.
Limites et réalités du terrain
Alors, « miraculeux », le foin ? Didier Helmstetter a pour habitude de dire que « les miracles, c’est à Lourdes ». Précisant : « je ne suis pas certain que cela marche à tous les coups ! ». Comme l’ensemble des couvertures du sol, il retarde le réchauffement de celui-ci. Avec certains légumes « résistants », on se rattrape à l’automne. La plantation de plants préparés en godets ou plaques dans des châssis ou des serres est une solution. Mettre le foin très tard, une fois le sol réchauffé en est une autre.
Dans sa prairie vivent des rats taupiers qui creusent des galeries et se nourrissent des légumes. Le moyen le plus efficace qu'a trouvé Didier est d'utiliser des pièges. Pour les vivaces, il reste le cas du liseron, dont Didier parvient à affaiblir le réseau racinaire en deux ou trois saisons grâce à des arrachages réguliers. Les parasites sont limités par l’installation de « plantes martyres » comme la capucine car Didier part du principe que si l’on ne veut pas subir un parasite, il faut l’élever et favoriser ainsi l’apparition de ses ennemis naturels. Il faut persévérer parfois une demi-douzaine d’années avant que les mécanismes naturels ne se rétablissent dans un sol dégradé par des pratiques intensives.