Catherine Schneider est une figure éminente dans les domaines des lettres classiques, du droit européen et de l'anthropologie de l'imaginaire. Agrégée de grammaire, docteur ès lettres et maître de conférences à l'université de Strasbourg, où elle enseigne le latin depuis plus de vingt ans, son parcours académique et ses contributions témoignent d'une curiosité intellectuelle vaste et d'une capacité à tisser des liens entre des disciplines apparemment disparates. Son travail se caractérise par une exploration approfondie des textes antiques, une analyse rigoureuse des dynamiques européennes contemporaines et une réflexion sur les représentations symboliques de la jeunesse.

Les Racines Humanistes et la Passion pour l'Antiquité
Catherine Schneider a bénéficié d'une scolarité ancrée dans la tradition humaniste, débutant l'apprentissage du latin en classe de sixième, puis du grec en classe de quatrième. Cette immersion précoce dans les langues anciennes a forgé une "fibre littéraire" qui allait devenir le fil conducteur de sa carrière. Après un baccalauréat de lettres, elle a poursuivi une formation rigoureuse en classes préparatoires, puis des études de lettres classiques à l'Université de Strasbourg, complétées par l'archéologie, l'épigraphie et l'histoire ancienne en magistère des sciences de l'Antiquité.
Sa passion pour l'Antiquité remonte à l'enfance, nourrie par les contes de fées qui l'ont menée à la mythologie grecque, latine et égyptienne, lues dans la "merveilleuse collection des 'Contes et légendes' de tous les pays, publiée chez Fernand Nathan". C'est ainsi que, de la mythologie, elle est venue, par la guerre de Troie, à l'Iliade et à l'Odyssée d'Homère, qu'elle a lue vers l'âge de onze ans. Elle se souvient avoir tremblé pour Télémaque, avoir été captivée par les aventures d'Ulysse avec le Cyclope, Circé, les Sirènes, et avoir pleuré à la mort de son vieux chien retrouvant son maître. Elle adorait l'épreuve de l'arc et jubilait à la lecture du massacre des prétendants, qu'elle jugeait bien mérité pour certains. La fameuse cicatrice qu’Ulysse avait reçue à la cuisse et que sa nourrice Euryclée reconnaissait lorsqu'elle lui lavait les pieds, ainsi que le « lit-arbre » de Pénélope et Ulysse, construit de ses mains dans un tronc d’olivier, ont marqué son imaginaire. Toutes ces "merveilleuses épithètes homériques", un peu mystérieuses mais faciles à retenir, ont contribué à la construction d'un univers de légendes où le divin Ulysse, le blond Ménélas, Achille aux pieds rapides, Agamemnon protecteur de son peuple, Hélène aux belles boucles, et les divinités comme l'Aurore aux doigts de rose, Héra la déesse aux bras blancs, Athéna la déesse aux yeux pers, le terrible Poséidon et Zeus l'assembleur de nuées, prenaient vie.
Alors qu'elle rêvait de devenir archéologue pour découvrir Troie, elle a éprouvé une "cruelle déception" en apprenant que c'était déjà chose faite. Le premier vers latin dont elle se souvienne, "Sicilia insula est", provient d'un manuel d'Ørberg, une "fabuleuse méthode d'apprentissage du latin" qu'elle a découverte sans le savoir à l'époque. Les figures clés de son orientation furent le proviseur de son collège, un latiniste qui avait décelé son goût pour les lettres et l'Antiquité, et qui l'avait inscrite d'autorité en classe de latin, ainsi que ses deux premières professeures de latin en sixième et en cinquième, qui l'ont "propulsée dans la voie du latin".
L'Anthropologie de l'Imaginaire et la Jeunesse Scientifique
La thèse de Catherine Schneider, intitulée "La place de l'irrationnel dans les représentations symboliques de jeunes scientifiques", soutenue en 1998 à Chambéry sous la direction d'Yves Durand, explore les conséquences de l'omniprésence technologique sur les représentations symboliques et le système de valeurs de la jeunesse. L'environnement technologique actuel des pays occidentaux, avec ses bornes interactives et réseaux informatiques, est le fruit d'une idéologie scientiste qui a dominé le XXe siècle. Cette "idéologie utopique du progrès comme source de bonheur pour tous" a profondément modifié notre environnement, engendrant sururbanisation, abrogation des distances dans les communications, mais aussi de nombreux problèmes comme le chômage et la pollution.

Face à cette réalité, Catherine Schneider s'est interrogée sur l'émergence d'un nouvel ordre symbolique chez les jeunes, intégrant des valeurs susceptibles de compenser une vision du monde où l'homme est perçu comme se détruisant. La complexité de cette interrogation a nécessité une double analyse : au niveau des valeurs, qui révèlent l'idéologie du groupe, et au niveau des représentations, qui révèlent davantage les angoisses individuelles. Les données obtenues s'inscrivent dans le cadre théorique de l'anthropologie développée par Gilbert Durand à propos de l'imaginaire. Elles démontrent que l'imaginaire actuel des jeunes, et plus particulièrement des jeunes scientifiques auprès de qui l'expérimentation a été conduite, est composé à la fois de représentations d'angoisse et d'images symboliques qui ne relèvent plus exclusivement d'un univers mythique (unifié) héroïque, mais inaugurent un monde imaginaire plus complexe (de type "synthétique").
Contributions au Droit Européen et à la Sécurité Internationale
Une part significative de l'œuvre de Catherine Schneider concerne le droit de l'Union européenne, la politique étrangère et de sécurité commune (PESC), et la politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Elle a dirigé et co-écrit de nombreux ouvrages et chapitres d'ouvrages sur ces sujets.
Parmi ses publications majeures, on trouve "L'Europe et la lutte contre la piraterie maritime" (2015), co-dirigé avec Constance Chevallier-Govers, qui examine cette problématique dans le contexte européen. En 2009, elle a co-écrit "Le traité de Lisbonne: reconfiguration ou déconstitutionnalisation de l'Union européenne ?" avec Estelle Brosset, Constance Chevallier-Govers et Vérane Edjaharian-Kanaa, analysant les implications du traité sur l'architecture institutionnelle de l'UE. Ses contributions abordent également l'interaction entre l'Union européenne et le Conseil de l'Europe, comme en témoignent les ouvrages "L'interaction entre l'Union européenne et le Conseil de l'Europe" (2008) et "Le Conseil de l'Europe acteur de la recomposition du territoire européen" (2007).
67 - La politique de sécurité et de défense de l'Union européenne
Plus récemment, ses travaux se sont penchés sur les dynamiques de gestion de crise et l'impact de conflits comme la guerre en Ukraine sur le droit de la PESC. Des chapitres tels que "Les dynamiques ambivalences de la gestion de crise" et "L'impact de la guerre en Ukraine sur le droit de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC)", tous deux prévus pour 2025, illustrent cette orientation. Elle a également exploré la "facilité européenne pour la paix (FEP) ou les nouveaux avatars de l’Union et de sa PSDC en tant que contributeur de paix et de sécurité ?" en 2023, ainsi que l'incompétence de la Cour de justice de l’Union européenne en matière de PESC/PSDC dans "Décision (PESC) 2021/509 du Conseil établissant une facilité européenne pour la paix" en 2024.
Catherine Schneider s'est également intéressée aux droits fondamentaux dans le cadre de la PESC, en examinant leurs "atouts et faiblesses de la diplomatie européenne en matière de droits de l'homme" en 2021. Elle a analysé les relations entre l'UE et l'Afghanistan, notamment à travers la mission EUPOL Afghanistan, dans "Les relations Union européenne-Afghanistan au prisme de la mission EUPOL Afghanistan : un nouvel avatar des désillusions de paix ?" en 2021.
Ses articles et chapitres d'ouvrages couvrent un large éventail de sujets liés à la sécurité internationale et aux droits de l'homme, notamment la lutte contre la piraterie maritime, la réadmission conventionnelle des migrants illégaux, la lutte contre les passeurs, le terrorisme et les droits de l'homme, la sécurité humaine et l'exploitation des ressources naturelles. Elle a notamment abordé la "pescarisation" inattendue de la lutte contre les passeurs dans "La lutte contre les passeurs et leurs réseaux criminels dans le cadre des politiques extérieures de l’Union : une pescarisation inattendue" en 2017.
Édition et Étude de la Déclamation Antique
Catherine Schneider a également apporté une contribution notable à l'étude de la déclamation antique. Elle a dirigé, avec Rémy Poignault, l'ouvrage "Fabrique de la déclamation antique: (controverses et suasoires)" en 2018, et "Présence de la déclamation antique (controverses et suasoires)" en 2015. Elle a elle-même édité et commenté "Le tombeau ensorcelé (Grandes déclamations, 10)" de Quintilien en 2013.
Ses recherches dans ce domaine incluent l'analyse de Quintilien dans l'Antiquité tardive ("Quintilian in Late Latin Antiquity (from Lactantius to Isidore of Seville)", 2021), la lecture de la déclamation romaine avec des textes comme "le Soldat de Marius par Calpurnius Flaccus" (2017) et "L’œil à l’œuvre dans le Tombeau ensorcelé du pseudo-Quintilien" (2016). Elle a également réalisé un essai de traduction du "Tribunus Marianus par Lorenzo Patarol" en 2016.

Ouvrages et Chapitres de Référence
La bibliographie de Catherine Schneider est impressionnante, témoignant de sa fécondité intellectuelle et de son engagement dans la recherche et la publication. Ses ouvrages couvrent des thématiques variées :
- Les Europes: de l’intérieur, vers l’extérieur mélanges en l'honneur du professeur Catherine Schneider (2021), un "Liber amicorum" de 834 pages, atteste de son influence et de sa reconnaissance dans le milieu académique.
- Quels droits pour les chrétiens d'Orient ? (2018), co-dirigé avec Martial Mathieu, met en lumière les enjeux juridiques et politiques spécifiques à cette communauté.
- Voir des fantômes (2018), avec Francesco d'Antonio et Emmanuelle Sempere, explore une dimension plus inattendue de ses intérêts de recherche, aux confins du symbolique et du culturel.
- Regards croisés franco-russes: 60e anniversaire de la Convention européenne de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés (2010), avec Mihaela Ailincai et Svetlana Kuznetsova, illustre son intérêt pour les dialogues interculturels et le droit international des droits de l'homme.
- Des travaux plus anciens, comme La frontière franco-suisse: contribution à l'étude du statut international des frontières (1982), avec Louis Dubouis, ou Choix des investissements à Electricité de France (1978), montrent la diversité de ses premières recherches.
Ses chapitres d'ouvrages sont tout aussi nombreux et variés, abordant des sujets tels que :
- La "facilité européenne pour la paix (FEP)" (2023) et son rôle en tant que contributeur de paix et de sécurité.
- Les droits fondamentaux et leur relation avec la PESC (2021).
- L'action du Conseil de l'Europe en faveur des chrétiens d'Orient (2018).
- La redynamisation de la Commission européenne (2017).
- La lutte contre les passeurs et leurs réseaux criminels dans le cadre des politiques extérieures de l’Union (2017).
- Le service européen d’action extérieure (SEAE) et son évolution (2015).
- La réadmission conventionnelle des migrants illégaux en Europe (2015).
- La légitimité de la PSDC (2014) et la participation des États tiers aux opérations de gestion de crise de l'Union européenne (2014).
- Le spectre du "tout sécuritaire" dans la lutte antiterroriste et les droits de l'homme (2013).
- La sécurité humaine, les diamants de la guerre et le droit de l’Union européenne (2013).
- Les jeux, le sport et l'intégration dans l'Union européenne (2011).
- Le concept de sécurité dans la PESC et la PESD (2009).
- L'Agence européenne des droits fondamentaux de l’Union (2008).
- La conditionnalité politique dans la coopération internationale de l'Union européenne (2007).
- Le Traité constitutionnel, la PESC et la PESD (2007).
- Des réflexions sur la dialectique de l'ordre et du désordre dans le système communautaire de protection des droits fondamentaux (2004).
- La politique étrangère et de sécurité commune (PESC) (1999).
- La coopération au sein des Communautés européennes (1994).
- Droit international, frontière et pouvoir (1992).
Une Réflexion sur les Manières et l'Humain à Travers les Banquets Antiques
Catherine Schneider a également exploré le genre littéraire du banquet antique, en soulignant que le "festin qui se veut somptueux, mais qui tourne à la farce" offre "mille lectures". Elle y voit notamment un "livre des mauvaises manières", un "anti-guide des convenances", où les convives "font et disent tout ce qui ne se fait pas et ne se dit pas à table". On y coupe la parole, on crie, on hurle, on pleure, on se saoule, on s'insulte ("tête d’oignon frisé !", "face de rat !", "pif de truffe !"), et même, on y pète à table. De plus, on y parle affaires, économie, politique et religion, des sujets souvent évités, à l'instar des Anciens, comme le précisent Pline le Jeune ou Plutarque.

Cette observation l'amène à réfléchir sur les us et coutumes du passé et du présent. Pour elle, ce ne sont pas les Anciens qui sont modernes, mais plutôt la "psychologie humaine" qui n'a "guère évolué depuis deux millénaires". Les Modernes, en termes d’affectivité, ne seraient pas "aussi modernes qu’ils le croient", permettant aux œuvres antiques de "nous parler" et de nous "y retrouver sans peine".
Son anthologie sur les banquets antiques se veut un "festin" avec ses "plats nobles" (Homère, le Banquet de Platon, le banquet des Septante), ses "codes de savoir-vivre" (Pline le Jeune, Plutarque, Clément d’Alexandrie), ses "amuse-gueule et ses mignardises" (épigrammes de Martial, vers de Fortunat), et même des "devinettes" avec Symphosius. L'anthologie propose un mélange de "sucré et de salé, de piquant et d’amer", abordant l'amour et le sexe (Ovide, Apulée, Aristénète), le vin, les rires et les chansons (Plaute, Nonnos), le magique et le fabuleux (Philostrate, Grégoire le Grand), le tragique (Sénèque) et les larmes (Alciphron). Elle inclut également des aspects politiques et diplomatiques avec des chefs d'État et des grands de l'histoire, ainsi que des thèmes sérieux, mystiques et ascétiques, offrant ainsi "les mille et un ingrédients du grand festin de la vie".
Catherine Schneider souligne que les auteurs antiques, tant grecs que romains, ont fait du banquet un genre littéraire à part entière, initié par les banquets socratiques de Platon et Xénophon et "formalisé" par Hermogène de Tarse. Ce genre est représenté par les "banquets de savants", des "livres d’érudition conviviale", comme les "Propos de table" de Plutarque, les "Nuits attiques" d’Aulu-Gelle, les "Deipnosophistes" d’Athénée, ou les "Saturnales" de Macrobe. La veine satirique ou parodique est également présente avec le "repas ridicule" de Nasidiénus dans les "Satires" d’Horace, le "Festin de Trimalcion" de Pétrone, ou "Le Banquet ou les Lapithes" de Lucien de Samosate.
Le titre de son ouvrage "Des Mets et des mots" est un hommage à l'ouvrage de Michel Jeanneret. Pour Catherine Schneider, "mets et mots" sont les "deux principaux ingrédients de tout repas". Le plus important n'est pas la sophistication des mets, mais les "mots qui en sont comme le nécessaire et précieux assaisonnement". Réussir un festin, c'est "savoir y manger ensemble, savoir par exemple écouter et parler tout en mangeant et en buvant". Le repas, chez les Anciens, est un "espace d’échange et de partage", ce qui correspond au sens premier du mot latin "convivium", le "savoir-vivre et le 'vivre ensemble'", faute de quoi le banquet peut "vite tourner au vinaigre".
Elle aborde le paradoxe des ascètes et des gourmands dans l'Antiquité. La gourmandise, l'un des sept péchés capitaux, était "impitoyablement traquée dans les communautés monastiques", comme en témoigne un "épisode savoureux" au monastère de Condat. Cependant, des ascètes existaient également chez les païens, comme Pythagore ou le néoplatonicien Porphyre qui prêchait le végétarisme. À l'inverse, des chrétiens et religieux étaient "très épris de bonne chère", tel le "gourmand Fortunat, évêque de Poitiers", qui se régalait de fromages, de lait, d'œufs, de légumes, de viandes, de châtaignes, de prunes et de fruits. Il s'extasiait devant des "tréteaux chargés de mets abondants" et des "plateaux garnis, rebondis comme une colline", et se délectait de "fruits de Perse" et d'une "farandole de plats" jusqu'à l'indigestion. Fortunat est décrit comme un "fabuleux convive, plein de tact et d’élégance, un merveilleux poète", capable de "trousser les vers avec une virtuosité sans pareille" pour exprimer sa gratitude.
Catherine Schneider compare également les codes de bienséance entre païens et chrétiens, notamment ceux préconisés par Clément d’Alexandrie dans "Le Pédagogue". Cette notion, héritée du monde grec et païen, où le pédagogue était un serviteur enseignant la bonne conduite en société, prônait des règles de convenance interdisant tout "laisser-aller à table" et toute "manifestation physique indésirable", telles que les rots, les crachats, les mouchures, les éternuements. Ces règles sont toujours les mêmes aujourd'hui, inculquées aux enfants dès leur plus jeune âge : "Tiens-toi droit !", "Ne mets pas les coudes sur la table !", "Ne parle pas la bouche pleine !". Les conversations de bon ton sont également valorisées : ne parler ni trop fort, ni trop bas, sans monopoliser la parole, et toujours "à bon escient". Cet idéal de l’ancienne société aristocratique grecque s’est ainsi transmis aux chrétiens, dont beaucoup étaient issus de ces milieux.
Elle évoque aussi Méthode d’Olympe, un évêque dont on sait peu de choses, qui aurait écrit un texte où dix vierges se réunissent pour souper dans un "jardin paradisiaque", une "réplique du jardin d’Eden". Elles y "dissertent tour à tour sagement sur la chasteté sous toutes ses formes", en contrepoint aux personnages de Platon qui discutaient de l’Éros profane et païen. Elles abordent le péché, la virginité et le mariage, chacune apportant sa contribution : Agathe parlant de la parabole des vierges sages et folles, Procilla du Cantique des cantiques, Thècle évoquant les dangers de l’astrologie et Domnine décryptant la symbolique des arbres.
Catherine Schneider, à travers ses multiples facettes de chercheuse et d'enseignante, offre une perspective enrichissante sur la culture antique, la dynamique européenne contemporaine et la complexité des représentations humaines. Son travail invite à une réflexion constante sur les héritages du passé et les défis du présent.