La gestion des plantations estivales face aux incertitudes climatiques et aux traditions ancestrales

Chaque année, le même réflexe revient. Après les Saints de Glace, beaucoup sortent enfin leurs plants avec un grand soupir de soulagement. Et pourtant, dans plusieurs régions, c’est encore un peu trop tôt. Le piège est là. Le calendrier rassure, mais la météo, elle, ne suit pas toujours la même logique. Les Saints de Glace, croyance populaire ou phénomène météorologique ? De nombreux jardiniers attendent la mi-mai avant de planter les cultures d’été. Tomates, courgettes, aubergines ou piments craignent le froid. Pourtant, au vu de la météo ces 20 dernières années, le phénomène tend à se complexifier.

illustration d'un jardin potager au printemps avec des jeunes plants

Les origines d'une tradition ancrée dans le temps

L'histoire des saints de glace remonte au Moyen-Âge en Europe. Selon les observations populaires, il s’agirait de la date des derniers risques de gelées de l’année. Elles donnent le feu vert pour les plantations estivales. À l’époque, point de tomate ou de courgette, mais les agriculteurs craignaient davantage pour les vignes et les fruitiers. Croyance ancestrale, la fête de ces saints coïnciderait avec les derniers gels observés chaque saison. Les 11, 12 et 13 mai ont gardé une place énorme dans les habitudes de jardinage. Mamert, Pancrace et Servais sont devenus des repères presque sacrés. Mais en réalité, ces trois jours ne marquent pas une coupure nette dans le risque de gel.

Historiquement, ces “saints de glace” évoluent selon les régions. Une fois Saint Servais passé le 13 mai, en Allemagne ou en Moselle, les saints grêleurs ne sont pas terminés. Ils ajoutent la Sainte Sophie, le 15 mai qui marquerait les derniers gels. En Bretagne, c’est saint Yves qui était considéré comme le dernier vecteur de froid de la saison. “Craignez le petit Yvonnet. C’est le pire de tous quand il s’y met” disait le dicton. Il est quant à lui célébré le 19 mai. Saint Bernardin le 20 mai et saint Urbain le 25 mai sont quant à eux attendus dans certains départements français comme pour les zones les plus froides des Ardennes, de la Normandie intérieure, des Hauts-de-France, du Centre, de l’Allier.

Il est important de noter que les saints de glace sont une tradition qui remonte au haut Moyen-Âge, avant la réforme du calendrier julien de 1582. Le passage au calendrier grégorien a entraîné la suppression de 10 jours du calendrier. Ainsi, la période historique des saints de glace ne coïncide plus avec ceux que l’on fête aujourd’hui. En effet, avant cette réforme, on fêtait les saints de glace entre le 21 et le 25 mai. Le climat a bien évolué depuis le 12e siècle. Le décalage de calendrier correspond désormais mieux avec ces 10 jours d’avance.

La réalité météorologique derrière le mythe

Statistiquement, les dernières gelées de l’année arrivent souvent avant les saints de glace. Pourtant, les chercheurs ont tenté de trouver une explication à ces refroidissements fréquents au milieu du mois de mai (bien qu’ils n’impliquent pas forcément de gelées.) Au mois de mai, en effet, sur les latitudes moyennes de l’hémisphère nord, on remarque régulièrement un déplacement des courants de l’Atlantique Nord qui coïncide avec des variations de l’anticyclone des Açores. Il arrive alors que l’air froid du nord redescende sur le pays et fasse chuter les températures. Si le ciel se dégage sous l’effet de l’anticyclone au même moment, la perte de chaleur peut être importante, surtout la nuit.

Dans les faits, Météo-France nuance ces croyances. Si vous êtes un peu pressé et que chez vous la météo est clémente à 15j début mai, vous pouvez vous lancer dans les plantations. Selon l’observatoire météorologique national, les premières semaines du mois de mai sont ponctuées de changements de météo marqués. Les températures oscillent ainsi entre des températures presque estivales, mais qui peuvent devenir hivernales périodiquement, surtout au cours des nuits avec un ciel dégagé. En remontant un peu l’historique des 20 dernières années, MétéoFrance souligne que selon les années, les températures minimales survenues pendant les saints de glace sont très contrastées d’une année sur l’autre.

LES COURANTS DE SURFACE

Adapter ses pratiques aux microclimats

Le climat en France n’est pas le même du nord au sud. Difficile donc d’appliquer cette croyance ancestrale à tout le territoire. Ce qui ne faut pas oublier non plus, c’est que les derniers gels en France n’arrivent pas à la même date selon les régions. Dans les régions plus méridionales, les dernières gelées printanières ont lieu en avril, d’où les dictons d’autres saints météorologiques appelés déjà par Rabelais « saints gresleurs, geleurs et gasteurs de bourgeons ». Dans le sud, où le climat est plus doux, on parle également des saints chevaliers ou cavaliers.

Toutes les régions ne sont pas logées à la même enseigne. En mai, certaines zones restent bien plus exposées que d’autres. Si vous vivez dans les Hauts-de-France, le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté ou Auvergne-Rhône-Alpes, la prudence reste de mise, même après le 13 mai. Dans ces régions, une seule nuit à -1 °C ou -2 °C peut suffire à abîmer un plant encore tendre. Les tomates sont souvent les premières à souffrir. Les feuilles ramollissent, noircissent, puis le plant ralentit ou meurt.

La température du sol, l’exposition, la protection naturelle contre le vent ou encore la présence de murs ou de haies peuvent avancer ou retarder les possibilités de plantation de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines. Dans certaines régions douces ou en milieu urbain, il est tout à fait possible de planter avant la mi-mai sans prendre de risques majeurs. Plutôt que de se fier uniquement au calendrier, il est donc plus pertinent d’observer la météo et l’état du sol. Des nuits durablement au-dessus de 10°C et une terre qui s’est réchauffée sont de bien meilleurs indicateurs qu’une date fixe.

Stratégies de protection et conseils de culture

Si vous cultivez sous serre ou dans un endroit à l’abri du gel, vous pouvez anticiper vos plantations de quelques semaines. Si des gels tardifs arrivent encore, il est rare que ces derniers descendent beaucoup en dessous de zéro. Si la température descend en dessous de 8°C, essayez de venir couvrir vos plantations avec un voile d’hivernage la nuit. Cela permettra de leur faire gagner quelques degrés. Pensez, le matin suivant, à venir retirer vos voiles.

Pas besoin de tout rentrer chaque soir pendant des semaines. Il suffit souvent d’un peu d’anticipation. Un voile d’hivernage de 30 g/m² peut déjà faire une vraie différence quand les nuits descendent sous les 5 °C. Posez-le le soir et retirez-le le matin. C’est simple, rapide, et cela évite bien des pertes. Pour les plants en pot, gardez-les à l’abri dès qu’une baisse brutale est annoncée. Un mur, une véranda ou un garage clair peut suffire pour une nuit.

Autre astuce utile : ne plantez pas trop serré. Des plants bien aérés sèchent mieux après une pluie froide et résistent un peu mieux aux écarts de température. Le jardin aime la patience. Il la récompense souvent. Pour les cultures déjà en pleine terre, un lit de paille ou de tonte séchée (5 cm d'épaisseur) étalé au pied des plants agit comme un isolant naturel. Un carton ondulé posé à plat sur les plants, maintenu par des pierres, emmagasine la chaleur du jour et la restitue la nuit.

La gestion globale du potager et la rotation des cultures

La répétition d’une même plante au même endroit augmente les risques de dégâts dus à des maladies ou à des ravageurs et de « fatigue du sol » si l’on ne veille pas à réapporter les éléments utilisés par cette plante en quantités suffisantes. Différentes alternances et associations de cultures permettent de mieux nourrir les plantes et de perturber le cycle de développement des bioagresseurs. Cultiver sans interruptions des plantes de la même famille au même endroit contribue à appauvrir le sol et à augmenter les risques d’infestation par des bioagresseurs. C’est pourquoi, depuis fort longtemps, les jardiniers et les agriculteurs pratiquent au potager comme au champ une rotation des cultures, c’est-à-dire une alternance de différentes espèces de légumes sur une même parcelle.

schéma explicatif de la rotation des cultures au potager

Que ce soit sur un petit ou un grand terrain, la rotation des cultures peut se faire sur un minimum de trois ou quatre ans avec la possibilité d’intercaler un engrais vert. Un exemple classique de rotation :1ʳᵉ année : légumes feuilles (choux, salades, épinard).2ᵉ année : légumes racines (carotte, betterave, navet, radis, pomme de terre).3ᵉ année : légumes grains (fèves, haricots, pois) ou engrais vert (phacélie, moutarde, luzerne, vesce).4ᵉ année : légumes fruits (tomate, courgette, aubergine, potiron, concombre) ou légumes bulbes (ail, oignon, échalote).

D’une manière générale, il est toujours préférable de limiter les périodes où le sol est nu pour plusieurs raisons : une culture « intercalaire » de courte durée ou un engrais vert limite la fuite des nitrates en automne, empêche le développement des espèces indésirables, favorise la vie biologique du sol et stabilise le sol pour limiter l’érosion.

L'influence des facteurs environnementaux sur la croissance

Le cycle des saisons, lié à l’inclinaison de l’axe de la terre par rapport au plan de l’écliptique, crée les variations de photopériode, de température et de précipitations moyennes, ce qui gouverne les semis et plantations. Chaque espèce végétale possède une température de levée et une température de croissance optimales. Le climat, qu'il soit océanique, continental ou méditerranéen, dépend de la latitude, de l’altitude, de la proximité de la mer et de l’abri des massifs montagneux.

Les travaux des climatologues ont mis en évidence un changement du climat sur la terre. Son début coïncide avec le début de l’ère industrielle, dans la seconde moitié du XIXe siècle, et l’augmentation des rejets de gaz à effet de serre causés par les activités humaines. Déjà responsable en France d’une hausse au thermomètre d’environ 0,7 °C, il devrait se poursuivre durant tout le XXIe siècle, se traduisant par un réchauffement moyen qui pourrait atteindre 7 °C selon certains scénarios. Le cycle de l’eau s’en trouvera perturbé, avec pour la France, globalement, des étés et des automnes plus secs, des hivers et des printemps plus humides.

L'importance de l'observation et de l'expérimentation

Le jardinage traditionnel accorde une grande importance aux rythmes lunaires. Il est difficile de se prononcer sur la validité des indications qui sont données. D’abord, la plupart du temps transmises oralement, elles peuvent avoir été déformées. Ensuite, l’influence de la lune, si elle existe, peut avoir perdu beaucoup de son importance suite à l’artificialisation des techniques de culture. Enfin, il n’y a guère d’expériences scientifiquement probantes qui confirment l’influence de la lune sur les cultures.

Les influences cosmiques sont des facteurs parmi d’autres - et sans doute pas les plus importantes - dans la réussite ou l’échec des cultures : la fertilité et l’état du sol au moment du semis ou de la plantation, la qualité des semences et le respect du cycle de culture de chaque variété restent des préalables indispensables. Le soleil est maître du rythme des jours et des nuits et du rythme des saisons. Le cycle lunaire périodique, d'une durée de 27 jours, 12 heures et 43 minutes, est le temps nécessaire à la lune pour faire le tour de la terre.

Attendre les Saints de Glace avant de planter les cultures estivales semble donc un peu désuète, relevant de croyances populaires anciennes. Mais il est tout de même conseillé d’attendre la première quinzaine de mai avant de planter, car les derniers frimas de l’hiver restent à craindre. Pensez à regarder les estimations météorologiques. Elles donnent des tendances assez fiables sur la météo à 7 jours voire 15 jours. Attendre les Saints de Glace n’est plus une règle absolue. Le plus fiable reste d’observer les températures nocturnes et les prévisions météo. Bonnes plantations !

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