L'intégration des cultures de chou et de betterave fourragère dans l'alimentation des vaches : Stratégies et avantages

L'élevage moderne est confronté à des défis constants, notamment en matière d'autonomie fourragère et de résilience face aux aléas climatiques. Dans ce contexte, l'intégration de cultures diversifiées comme le chou et la betterave fourragère représente une stratégie pertinente pour les éleveurs. Ces fourrages, souvent sous-estimés, offrent des avantages significatifs en termes de rendement, de qualité nutritionnelle et de sécurité alimentaire pour les troupeaux, qu'il s'agisse de vaches laitières, allaitantes ou même de brebis.

Champs de betteraves fourragères

La betterave fourragère : Un atout majeur pour la performance et la qualité du lait

La betterave fourragère se distingue par son potentiel agronomique et ses multiples vertus pour l'alimentation animale. En zone d’élevage, sa culture présente l’intérêt de capter plus de 300 kg d’azote par hectare, notamment derrière le retournement de prairie, là où un maïs n’en capte que 170 à 200 kg. De plus, elle valorise très bien les engrais de ferme et l’azote organique du sol. Malgré une baisse importante des surfaces en betterave fourragère, notamment en Bretagne, depuis 1992, les éleveurs sont de plus en plus nombreux à s'y intéresser pour des raisons de niveau et de sécurité de rendement, de qualité alimentaire, de qualité des produits animaux obtenus et de complémentarité avec l’herbe dans les systèmes fourragers.

Des rendements élevés et une meilleure valorisation de l'azote

La betterave est une culture à forte productivité, permettant la production d'environ 20 000 UFL/ha, ce qui représente une production d’UFL/ha supérieure de 20% en comparaison d’un ensilage de maïs. À Trévarez, l'implantation de la betterave après une prairie a permis de contrôler le salissement, avec un rendement en matière sèche (MS) supérieur de 25% à celui du maïs ensilage en 2019, même si les levées échelonnées de 2020 ont impacté le rendement MS. Dans la situation la moins favorable, le rendement MS de la betterave est équivalent à celui d’un maïs. Cette capacité à valoriser les sols et à fournir un rendement stable en fait une culture de choix pour sécuriser le système fourrager, particulièrement sensible aux aléas climatiques.

Une qualité alimentaire supérieure et un impact positif sur les produits laitiers

De nombreuses études montrent que la consommation de betteraves (5 à 6 kg de MS par vache et par jour) permet une augmentation des taux protéique et butyrique du lait (de 1 à 3 points). Si cet effet est assez faible avec des rations à base d’ensilage de maïs, il est net (autour de 2 points) avec des rations à base d’herbe, donnant normalement des taux faibles (foins, ensilage). Cette amélioration des taux compense totalement la baisse de production laitière observée, avec des matières produites stables. Par exemple, un essai a montré que le lot expérimental avec betterave a produit 44,0 g/kg de TB et 32,5 g/kg de TP, contre 43,1 g/kg de TB et 31,8 g/kg de TP pour le lot témoin, les écarts étant significatifs pour les multipares (+1,9 g/kg pour le TB et +1,6 g/kg pour le TP).

La production de produits de qualité, et notamment de fromage, nécessite une alimentation évitant l’apport de spores butyriques. La conservation des betteraves fourragères se fait sans fermentation et ne développe pas de spores butyriques comme peuvent le faire des ensilages d’herbe ou de maïs, ce qui en fait un fourrage idéal dans ce contexte.

Modalités de culture et de récolte de la betterave fourragère

Pour une bonne germination des semences, le sol doit être finement travaillé et bien rappuyé, les graines de betteraves étant de petites tailles. Il est également préférable d'apporter du bore de manière préventive pour éviter la maladie du cœur noir qui impacte sérieusement le rendement final. Le semis peut débuter dès le mois d'avril. La gestion des adventices est très importante car la betterave est sensible à la concurrence durant sa phase d’installation. Il est conseillé de désherber dès leur apparition en respectant un intervalle de 8 à 10 jours entre chaque passage. Des solutions alternatives existent aussi, qu’il s’agisse du désherbage mécanique (binage par exemple) ou du désherbage thermique.

La récolte à la machine s'opère dès que la maturité physiologique des plants est atteinte, soit lorsque les feuilles de la base du collet sont desséchées (généralement vers fin octobre-début novembre). Pour assurer une bonne conservation, il faut effeuiller les betteraves sans les décolleter puis les stocker en silo (idéalement sur une aire bétonnée). Il est crucial de profiter soit des accalmies, soit des jours de gel pour récolter dans de bonnes conditions, surtout dans un contexte arrosé et avec des sols peu portants. La raréfaction du matériel de récolte est souvent un frein à la mise en place de parcelles de betteraves fourragères.

La betterave fourragère, une douceur dans la ration

Le pâturage direct des betteraves fourragères : une option économique et qualitative

Pour profiter des multiples vertus de cette espèce, faire pâturer son troupeau est une solution transposable presque partout en France. Il suffit de disposer d’une parcelle portante proche des bâtiments et de gérer une surface au sol d’environ 3m²/vache/jour en déplaçant quotidiennement un fil de clôture. Le pâturage des betteraves fourragères permet de nourrir son troupeau avec un fourrage hautement qualitatif, riche en énergie et de manière très économique. Que ce soit pour l'élevage de vaches laitières ou allaitantes, voire de brebis, cette méthode de distribution fonctionne parfaitement bien. Les vaches arrachent les betteraves fourragères par les feuilles et consomment l’intégralité des plantes, tandis que les brebis vont plutôt consommer la racine de la betterave sur place (il faut dans ce cas accepter environ 15 % de perte).

Vaches pâturant des betteraves fourragères

Le chou fourrager : Diversifier la ration hivernale

Le chou fourrager est une autre culture intéressante pour diversifier la ration hivernale des animaux. Il est plutôt utilisé en production laitière pour sa grande digestibilité et sa richesse en azote, mais peut aussi être utilisé dans des troupeaux allaitants. Le chou fourrager doit être distribué en complément d'un autre fourrage grossier afin de prévenir des problèmes digestifs. L'ensilage est possible mais une perte importante de jus est à prévoir. L'ensilage peut cependant permettre de sauver la culture en cas de gel. En 2018, un essai à Lusignan a testé le chou, mais la sécheresse automnale a compliqué le semis et des insectes ont attaqué la levée, ce qui n'a pas permis de compter sur cette ressource. Cela souligne l'importance d'une adaptation aux conditions climatiques et d'une gestion proactive des ravageurs.

Autres fourrages annuels et pérennes pour une autonomie alimentaire accrue

Au-delà de la betterave et du chou, de nombreux autres fourrages annuels et pérennes peuvent contribuer à renforcer l'autonomie alimentaire des élevages et à sécuriser les systèmes face aux aléas climatiques.

Les légumineuses fourragères : Source de protéines et d'azote

Les légumineuses sont essentielles dans la recherche d'autonomie protéique, car elles n'ont pas besoin de fertilisation minérale et permettent une restitution d'azote à la culture suivante grâce à la fixation de l'azote atmosphérique par leurs nodosités. Elles sont également très digestibles et riches en protéines.

  • La luzerne : Principalement utilisée en pur pour être fauchée et éventuellement déshydratée, elle peut aussi être pâturée lorsqu’elle est incorporée dans un mélange multi-espèces ou en fin de saison. En association avec du dactyle ou du brome, elle peut être utilisée de multiples façons, atteignant le même potentiel qu'en pur car elle n'explore pas les mêmes horizons racinaires et n'entre donc pas en compétition. Elle possède un fort potentiel de rendement et résiste à la sécheresse et aux fortes températures. Elle supporte les sols séchants mais ne pourra pas se développer dans des sols compactés, en excès d'eau ou acides. Elle permet de diversifier l’assolement en ciblant les sols sains et profonds.
  • Le trèfle violet : Partageant plusieurs atouts de la luzerne, le trèfle violet est une culture économe en intrants et nécessite peu de traitements phytosanitaires, étant plus agressif que la luzerne au démarrage et donc plus compétitif face aux adventices. Il craint les périodes de sécheresse mais s’implante mieux en sol acide. En association avec une graminée, il n'est pas utile de désherber et cela assure une meilleure qualité de la récolte. S'il est difficile à sécher, il est mieux adapté à l'ensilage que la luzerne.
  • Le trèfle blanc : Son principal intérêt est sa très bonne valeur alimentaire, issue de sa richesse en protéines, de son appétence et de sa digestibilité. Il est en outre très riche en minéraux et en oligo-éléments. Cependant, le trèfle blanc est un fourrage météorisant.
  • Le sainfoin : Cette légumineuse fait face aux sols séchants et pauvres grâce à sa racine qui se développe en profondeur. En plus de sa résistance aux sécheresses, le froid et les gelées ne lui posent aucun problème. Le sainfoin offre un fourrage de qualité et non météorisant, équilibré en énergie et en protéines, appétent et très digestible. Il valorise les sols calcaires, mais redoute les sols humides, argileux ou acides.
  • La vesce : Peu sensible à la sécheresse, c'est un fourrage appétent avec une forte teneur en protéines. Aucun désherbage ou traitement n'est à prévoir. Le pâturage est idéal, mais il est possible de la donner en affouragement vert en faisant attention à ce que le fourrage ne s'échauffe pas. Elle peut aussi être utilisée en enrubannage. En ensilage, il y a des pertes de jus importantes, ce qui n'est pas conseillé sauf si de la paille ou de la pulpe sèche peuvent y être incorporées.

Mélange de légumineuses fourragères

Les graminées fourragères et les associations légumineuses-graminées

  • Le dactyle : C'est une graminée fourragère parmi les plus pérennes, beaucoup utilisée en France. Bien adaptée aux régions à étés secs, elle se développe aussi très bien dans les sols frais et sains. Grâce à une utilisation mixte en fauche et en pâturage, elle fournit des repousses abondantes, même en conditions sèches et chaudes, ce qui en fait une plante idéale pour pâturer l’été. C'est la graminée la plus riche en protéines et elle fonctionne parfaitement en association avec la luzerne ou le trèfle violet pour la fauche.
  • Associations graminées-légumineuses et méteils : En cas de limitation de fertilisation azotée, il est intéressant d'utiliser une association graminées-légumineuses ou un méteil. Cela permet de maintenir une productivité et une teneur en protéines satisfaisantes grâce à la fixation de l'azote atmosphérique par les légumineuses. La légumineuse ne fournit pas directement de protéines à la graminée avec laquelle elle est associée, mais la sénescence des racines et des nodosités de celle-ci permet d'augmenter l'apport d'azote au sol et d'en apporter ainsi à la graminée associée. L'association va aussi permettre une meilleure répartition de la production de fourrages au cours de l'année, les légumineuses ayant une production estivale de fourrages plus importante. Cependant, l'équilibre dans l'association est difficile à gérer, car il dépend notamment de l'aptitude à la compétition des espèces utilisées.

L'agroforesterie et les couverts végétaux : Innovations pour la résilience

L'intégration de systèmes agroforestiers ou la valorisation de ressources ligneuses digestibles représente une piste prometteuse. Les ligneux renforcent l'autonomie alimentaire des fermes et sécurisent le système d'élevage face aux aléas climatiques en diversifiant la disponibilité alimentaire. Les animaux peuvent pâturer directement les parties comestibles (bourgeons, fleurs, feuilles, fruits, jeunes rameaux) ou pâturer les fruits et feuilles au sol. Il est aussi possible de réaliser un étêtage pour couper les branches d'arbres en fin d'été/début automne et de les donner à pâturer en vert ou les stocker en sec pour les distribuer plusieurs mois plus tard. Des arbres comme l'aulne de Corse, le frêne, le mûrier blanc, ou l'orme Lutèce, plantés en 2014, ont été taillés en têtard pour mettre les feuilles au niveau des animaux et augmenter la biomasse foliaire, avec des perspectives d'alimentation à partir de l'été 2021. Le mûrier blanc et le frêne semblent être les espèces les plus prometteuses en valeur alimentaire et appétence.

Le pâturage des couverts végétaux permet de valoriser des plantes jeunes avec des valeurs alimentaires importantes, et ce, sans transition alimentaire. L’implantation de dérobées permet de couvrir les sols l’hiver, limitant ainsi les lessivages d’azote et l’érosion des sols. À Lusignan, des dérobées ont permis une coupe à huit semaines, un pâturage en novembre et un ensilage au printemps (4,5 - 5 t MS/ha).

Stratégies pour un pâturage toute saison et la diversification des stocks

La station expérimentale de Lusignan, en Vienne, illustre l'importance de diversifier les stocks fourragers et de pratiquer un pâturage en toute saison pour construire un système résistant aux sécheresses estivales, même précoces ou tardives, tout en étant économe en intrants.

Plan de rotation des cultures à Lusignan

  • Rotations et espèces : Le site utilise deux rotations de sept ans avec deux ans de cultures annuelles et cinq ans de prairie (ray-grass anglais, trèfle blanc, dactyle, fétuque élevée, chicorée, plantain, trèfle violet, lotier). Une rotation de huit ans inclut quatre ans de prairie de fauche (luzerne associée à du dactyle, de la fétuque élevée, du trèfle blanc, du sainfoin) et quatre ans de cultures annuelles (maïs, blé, sorgho monocoupe, méteil). La recherche s'oriente vers des méteils plus riches en protéagineux.
  • Cultures fourragères annuelles pour un pâturage échelonné :
    • De décembre à mai : Méteil (triticale, avoine, pois, vesce).
    • De mars à novembre : Couverts de chicorée et ray-grass d'Italie, et de RGI et trèfles.
    • De juillet à septembre : Couverts d'été comme le millet, le moha et le sorgho multicoupe, associés à diverses légumineuses (trèfles d'Alexandrie, de Micheli, vésiculé, incarnat).
    • De septembre à décembre : Colza et radis fourragers.
  • Pâturage de blé : Le pâturage de blé en automne-hiver, avant le stade épi 1 cm, a été testé comme "roue de secours", même s'il pénalise un peu le rendement en grain.
  • Objectifs de pâturage et défis : L'objectif de Lusignan est que le pâturage représente 100 % de l'alimentation des vaches laitières au printemps, 50 % en été, 50 % en automne et 25 % en hiver. Si l'objectif est souvent dépassé en été (60 à 83%), il n'est pas toujours atteint au printemps (67 à 88%) et est plus problématique en automne (13 à 64%) et en hiver (2 à 19%) en raison de la portance des sols et des conditions climatiques (sécheresse automnale, pluies intenses en basse saison). Un déprimage plus précoce des prairies (dès février) et la constitution de "stocks sur pied" sont des pistes d'amélioration.

La betterave fourragère, une douceur dans la ration

Réticences et perspectives des éleveurs

Les éleveurs expriment certaines réticences face à ces innovations. L'investissement pour pâturer à deux périodes centrées sur le printemps et l'automne peut être un frein, et la portance des sols en début d'année est limitante. Concernant le report sur pied, ils craignent que la hausse des températures conduise à davantage de pertes de qualité de biomasse. L'agroforesterie suscite aussi des doutes, avec des observations d'herbe qui pousse plus difficilement autour des arbres en été, et des interrogations sur la contribution des arbres à la production laitière. Le risque des implantations estivales sans irrigation est également souligné. Cependant, les efforts de recherche et de développement, comme ceux menés à Lusignan, visent à fournir des solutions concrètes et adaptées aux réalités des exploitations, en s'appuyant sur des fourrages robustes et des pratiques innovantes pour une meilleure résilience des systèmes d'élevage.

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