Christophe Barbier et la Métaphore du "Lierre Rampant" : Une Vision Controversée de l'Éditorialisme

Christophe Barbier avec son écharpe rouge emblématique

En avril 2017, une interview de Christophe Barbier, ancien directeur éditorial de la rédaction de L'Express et figure médiatique reconnaissable à son écharpe rouge, a déclenché une vague de réactions passionnées et de vives critiques. Interrogé par les lecteurs du Journal du Dimanche sur le rôle de son métier, Barbier a formulé des prises de position discutables, notamment en comparant les lecteurs à du "lierre rampant" et les éditorialistes à des "tuteurs". Ces déclarations ont mis en lumière une conception particulière du journalisme d'opinion, suscitant l'indignation et la moquerie des internautes et d'autres professionnels des médias.

La Déconnexion Revendiquée de l'Éditorialiste

Dès le début de l'échange, Christophe Barbier a donné le ton, affirmant que "se confronter au terrain pollue l'esprit de l'éditorialiste". Selon lui, le rôle de l'éditorialiste est de "donner son opinion, d'affirmer ses certitudes, par essence improuvables". Il défend une posture de recul par rapport à la réalité sociale, une déconnexion que d'aucuns perçoivent comme une forme de dédain. Il estime que "c'est aux reporters de rencontrer les gens, d'aller sur le terrain" et "aux éditorialistes de proposer une vision de notre époque." Cette division des rôles, où le reporter est l'œil et l'oreille du monde, et l'éditorialiste le cerveau pensant, est au cœur de sa philosophie.

Cette affirmation d'une distance nécessaire entre l'éditorialiste et le "terrain" a été particulièrement critiquée. Beaucoup y ont vu une confirmation des accusations régulières de déconnexion dont sont l'objet les éditorialistes. Jérôme Godefroy, un blogueur, a ironisé sur cette posture, écrivant : "Christophe Barbier passe autant de temps à réfléchir qu’à se faire maquiller avant d’entrer sur un plateau de télévision. Il réfléchit donc beaucoup." Cette remarque acerbe illustre le sentiment que cette déconnexion n'est pas seulement intellectuelle, mais aussi physique et sociale, éloignant l'éditorialiste des réalités vécues par une grande partie de la population.

Illustration montrant un éditorialiste perché dans une tour d'ivoire, observant le monde d'en haut

Le Peuple, "Lierre Rampant", et l'Éditorialiste, "Tuteur"

La métaphore la plus controversée de Christophe Barbier est sans doute celle où il compare le peuple à du "lierre rampant" et l'éditorialiste à un "tuteur". Il a déclaré : "L'éditorialiste est un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s'élever." Cette image a été perçue comme un signe de condescendance et de vanité par de nombreux commentateurs. L'idée que le peuple, intrinsèquement incapable de s'élever par lui-même, a besoin de la guidance éclairée de l'éditorialiste pour se former une opinion, a profondément irrité.

Cette vision paternaliste a été vivement dénoncée. Pour beaucoup, elle renforce l'idée d'une élite médiatique qui se positionne au-dessus des citoyens, dictant la "bonne" pensée. Le blogueur Jérôme Godefroy a notamment conclu son propos en soulignant : "Et l'on s'étonnera, devant tant de vanité, que les journalistes soient à ce point détestés…" Cette déclaration met en évidence la fracture perçue entre les journalistes d'opinion et le public, une fracture que les propos de Christophe Barbier semblent avoir exacerbée.

Le Devoir de Fatuité et la Condescendance Assumeée

L'interview de Christophe Barbier a révélé ce que certains ont qualifié de "devoir de fatuité" et de "condescendance de tous les instants". Selon lui, l'éditorialiste a pour rôle "d'affirmer ses certitudes, par essence improuvables", et que "afficher avec force ses convictions permet aux lecteurs de s'y frotter pour former les leurs". Cette conception suggère que la valeur de l'opinion d'un éditorialiste ne réside pas dans sa vérifiabilité ou sa conformité aux faits, mais dans sa force d'affirmation. C'est une invitation à la réflexion, non pas à l'adhésion aveugle, mais au frottement des idées pour que les lecteurs construisent leurs propres convictions.

Il assume pleinement cette posture en affirmant qu'il ne roule pour aucun parti politique, qu'il est "dans une posture facile" où il "critique" et "dit ce qu'il faut faire", tout en étant "incapable de le faire". Cette franchise, ou "candeur", a été jugée déroutante par certains, qui y voient un cynisme assumé. Franz-Olivier Giesbert a été cité comme l'un des rares éditorialistes à oser formuler une conception aussi "outrancière" de son métier. Barbier, ancien normalien et journaliste politique au Point avant de diriger L'Express, revendique cette "hygiène du scepticisme" comme un moyen de forger l'esprit critique.

Infographie illustrant les différentes fonctions du journalisme : reporter, éditorialiste, enquêteur

Les Conséquences des Déclarations sur la Perception des Éditorialistes

Les propos de Christophe Barbier ont eu un impact significatif sur la perception des éditorialistes en France. À une période où les médias sont régulièrement accusés de déconnexion et de partialité, ces déclarations n'ont fait qu'alimenter le ressentiment de certains segments de la population. L'idée que les éditorialistes se considèrent comme des guides supérieurs, dont l'avis prime sur la réalité du terrain, a renforcé la défiance envers le journalisme d'opinion.

Deux étudiants interrogés devant un kiosque à Paris ont exprimé ce rejet du journalisme d'opinion. Hugo développe : "J'attends que les journalistes m'expliquent ce qui se passe, pas qu'untel donne son avis. Pour moi, un journaliste qui livre son opinion n'est pas un journaliste." Ces témoignages soulignent une attente croissante des lecteurs pour un journalisme axé sur le décryptage et l'enquête, plutôt que sur l'affirmation d'opinions personnelles. Le lanceur d'alerte Edward Snowden est même cité comme un modèle pour les médias, insistant sur la primauté des faits et de la transparence.

Le Rôle de l'Éditorialiste : Éclairer des Causes Supérieures

Malgré les critiques, Christophe Barbier défend ardemment la nécessité des éditorialistes dans le débat public. Il cite Tocqueville, affirmant que "notre destinée est de battre éternellement la mer", pour expliquer sa mission. Pour lui, "l'éditorialiste doit éclairer des causes supérieures, sinon on part à la dérive". Cette vision place l'éditorialiste dans un rôle de vigie, un penseur qui guide la réflexion collective vers des enjeux fondamentaux.

Georges Kupiec, un trader abonné à L'Express et au Point, a exprimé son admiration pour Christophe Barbier, notant ses citations dans un carnet. Il apprécie son "sens très intéressant de l'analyse" et son écriture "avec les tripes", le considérant comme culturellement "au-dessus" et permettant de "s'élever". Cette appréciation montre que, malgré les critiques, une partie du public trouve de la valeur dans le travail des éditorialistes qui assument pleinement leur rôle d'opinion.

Photo de Tocqueville ou une citation visuelle de son œuvre

Les Éditorialistes Face à la "Dynamique Mélenchon" : L'Exemple du "Lierre Rampant" en Action

Les déclarations de Christophe Barbier sur le "lierre rampant" ont trouvé un écho particulier lors de la campagne présidentielle de 2017, notamment face à la "dynamique Mélenchon". Les éditorialistes, selon une analyse, ont alors désigné "les gens" comme responsables de ce phénomène, les qualifiant d'incultes, émotifs, irresponsables, et les réduisant à du "lierre rampant" formant des "masses populistes".

Face à Jean-Luc Mélenchon, des questions se sont posées sur son programme. Anne-Elisabeth Lemoine, dans C l'hebdo, s'est interrogée : "Il est rassurant quand on ne lit pas son programme ?" Nathalie Levy, sur BFMTV, a demandé : "Qu'est-ce qui fait le plus peur chez Jean-Luc Mélenchon ?" Les éditorialistes ont alors pris le rôle de "tuteurs" pour le "lierre rampant" incapable de lire le programme. Jean-Michel Aphatie, sur France 5, a énuméré des points jugés alarmants : "l'Alliance bolivarienne, la fiscalité confiscatoire, la Constituante, etc. Donc il perd en crédibilité." Bruno Jeudy, sur BFMTV, a ironisé sur "le communisme revisité en 2017 à la sauce sud-américaine." Maurice Szafran a révélé, pour Challenges, des aspects "passés complètement inaperçus", comme la "guerre scolaire".

La violence du discours de Mélenchon a été soulignée, avec sa phrase "Vous allez cracher du sang". Jean-Sébastien Ferjou, "tuteur" d'Atlantico, a rappelé que Mélenchon était "le candidat qui réclamait la peau d'un certain nombre de gens." Bruno Jeudy a ajouté qu'il était "le recordman de France d'augmentation des impôts", et Ferjou a précisé "…Et de volonté d'épuration." L'analogie avec Marine Le Pen a été fréquemment établie. Anne-Elisabeth Lemoine a relevé les "points communs entre les deux programmes", même si cela irritait Mélenchon. Jannick Alimi, "tutrice" au Parisien, a souligné un "vote ouvrier qui a besoin de protections dans tous les sens du terme qui est commun" aux deux candidats.

Carte mentale des similitudes entre les programmes de Mélenchon et Le Pen selon les éditorialistes de 2017

Les conséquences d'une éventuelle victoire de Mélenchon ont été dépeintes comme alarmantes. L'experte de BFM Business a confirmé le "risque Mélenchon", le "péril Mélenchon", relayant les positions du Medef, du Figaro et des indices boursiers. Jannick Alimi a insisté sur la rupture avec l'Europe, un "élément-clé dans la psychologie et chez l'esprit des citoyens". Thierry Arnaud a suggéré que ceux qui étaient séduits par Mélenchon découvriraient à la lecture de son programme qu'il n'était "pas loin de dire la même chose que Marine Le Pen" sur l'Europe. Nathalie Levy s'est "félicitée" que "la presse s'y soit mise", citant le Figaro qui a "chargé Jean-Luc Mélenchon".

Jean Quatremer, "tuteur" sur Franceinfo, a même conseillé aux citoyens de "transférer le plus vite possible vos économies en Allemagne avant qu'une fois élu le nouveau président ferme les banques et bloque les frontières et vos économies avec." Ces interventions des éditorialistes illustrent la manière dont, selon l'analogie de Barbier, ils se sont positionnés comme des guides pour un "peuple" considéré comme incapable de discernement politique autonome.

Le Quotidien de l'Éditorialiste : Entre Réflection et Exposition

Christophe Barbier, malgré les critiques, continue de défendre son rôle d'éditorialiste. Il est présent tous les matins sur BFMTV, publie un édito quotidien sur lexpress.fr et est un invité récurrent de C dans l'air. Cet omniprésence médiatique est à la fois une consécration et une source de controverse.

Dans les locaux de L'Express, il arrive "avec envie et empressement, pour écrire, déjà, son prochain édito". Ce rythme effréné et cette passion pour l'expression de l'opinion sont au cœur de son identité professionnelle. Il reconnaît les privilèges de son statut : "Être écouté et rémunéré pour exprimer son opinion, c'est un luxe aujourd'hui." Un luxe qu'il ne se prive pas d'exercer, fidèle à sa vision de l'éditorialiste comme un "tuteur" indispensable à l'élévation du "peuple".

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