La Clarinette : Une Évolution Intemporelle du Citronnier à l'Ébonite et au-delà

La clarinette, instrument à vent aux sonorités riches et expressives, possède une histoire fascinante, marquée par des innovations constantes dans sa conception, ses matériaux et son mécanisme. De ses humbles débuts en tant que chalumeau à sa forme sophistiquée actuelle, son parcours reflète une quête incessante d'amélioration de l'émission, de l'intonation, du timbre et de l'ergonomie.

Les Fondements Sonores : Création et Registres

La création du son à la clarinette est un processus complexe où l'anche simple, fixée au bec, vibre sous l'effet du souffle de l'instrumentiste. Ces vibrations se propagent dans la colonne d'air de l'instrument, produisant les différentes notes. La clarinette, comme la plupart des instruments à vent, peut jouer sur ses harmoniques, chaque registre correspondant à un rang d'harmonique spécifique.

Schéma de la production du son à la clarinette

Le Chalumeau : L'Origine et le Fondamental

La clarinette, telle que nous la connaissons aujourd'hui, a été inventée en 1690 par Johann Christoph Denner. Il a ajouté au chalumeau, l'ancêtre générique des instruments à vent équipés d'anche simple ou double durant le Moyen-Âge, une clé essentielle facilitant grandement le passage aux registres supérieurs : la clé du douzième. Une autre clé a été ajoutée, permettant de monter jusqu'en haut du registre fondamental. Aujourd'hui, le terme "chalumeau" est utilisé pour désigner le registre correspondant à l'harmonique de rang 1 de la clarinette. Il est possible de monter légèrement plus aigu sans changer de registre, mais ces notes sont généralement utilisées pour des trilles ou des appogiatures dans le registre du chalumeau, principalement pour des raisons de justesse et de timbre.

The Entire history of the clarinet

Le Clairon : L'Harmonique de Rang 3

Le registre du clairon correspond à l'harmonique de rang 3. Son timbre, très différent de celui du chalumeau, se rapprocherait du son d'une petite trompette utilisée au XVIIIe siècle, la clarine, à l'origine du nom même de la clarinette. Comme pour le chalumeau, seule une partie du registre est utilisée de façon conventionnelle, et une extension d'une seconde est aussi couramment utilisée pour les trilles et les appogiatures.

L'Aigu et le Suraigu : Les Harmoniques Supérieures

L'aigu et le suraigu correspondent aux registres les plus hauts de la clarinette. Pour les répertoires classiques et romantiques, ils comprennent les harmoniques de rangs 5, 7 et 9. Leurs timbres sont très proches et la plupart des clarinettistes professionnels sont capables de jouer ces notes. Il est même possible d'accéder à une octave supplémentaire. Des innovations, telles que la clarinette "système Marchi" proposée par la Maison Selmer de 1975 au milieu des années 1980, avec des clés supplémentaires, ont visé à faciliter l'accès aux harmoniques de plus hauts rangs.

Les Changements de Registres : Un Art Délicat

Les changements de registres sont des moments très délicats pour les clarinettistes. C'est pourquoi des clés spécifiques sont utilisées pour jouer les trilles à cheval sur ces changements. Le passage rapide entre deux registres, surtout en allant vers un registre plus grave (du clairon au chalumeau, de l'aigu au clairon, ou de l'aigu au chalumeau), peut être difficile, selon le niveau de virtuosité et les habitudes de jeu du clarinettiste. Cette difficulté est accentuée si le doigté ne change pas, et l'est dans une moindre mesure si le clarinettiste doit déboucher des trous. Pour les harmoniques de rangs 3, 5 et 7, seule une partie des doigtés est utilisée, et ils ne sont pas exactement les mêmes que ceux du fondamental. Afin de faciliter l'émission et de préciser la justesse, les doigtés du clairon sont augmentés de la clé du douzième. La plupart de ceux de l'aigu et du suraigu se font en débouchant un trou en haut de la clarinette et en appuyant sur une ou deux clés supplémentaires.

Tableau des correspondances de doigtés pour différents rangs d'harmoniques

Matériaux et Conception : Un Facteur Clé de l'Évolution

Le choix des matériaux a joué un rôle crucial dans l'évolution de la clarinette, influençant non seulement la qualité sonore mais aussi la durabilité et la jouabilité de l'instrument.

Le Buis : Une Présence Historique

Historiquement, le buis était un matériau de prédilection. Sa couleur blanche, que l'on perçoit parfois comme brun-rosé, est souvent due au vieillissement et à la cire. Le buis se polit très bien. Sa densité est souvent mentionnée comme très dure, de 0,9 à 1,1. C'est un bois qui a longtemps été apprécié et réservé pour les clarinettes de haute gamme. Sa fibre et sa texture sont essentielles pour la résonance de l'instrument. Pour préparer le buis, il était nécessaire de trouver un tronc assez gros, puis de le faire sécher pendant au moins 5 ans. Les clarinettes en buis sont sensibles aux écarts de températures et à l'hygrométrie. La perce, essentielle, était aussi difficile à maintenir. Des clarinettes en buis témoignent de l'évolution historique de cet instrument.

Clarinettes historiques en buis

Le Citronnier : Un Bois aux Caractéristiques Spécifiques

Le citronnier, avec une densité de 0,80 en moyenne, est un bois très dur qui se fend, et a trop de tanin huileux. Sa densité dure de 0,80 pourrait le rendre un peu plus sujet à éclater. Malgré cela, il est capable de se polir très bien et présente une belle couleur brun-rosé. Cependant, son utilisation pour la clarinette n'a pas été aussi répandue que d'autres bois.

Le Poirier : Une Alternative Courante

Le poirier est un autre bois qui a été utilisé pour la fabrication des clarinettes. Bien que les détails spécifiques de sa densité et de ses propriétés ne soient pas toujours explicitement mentionnés, il est intéressant de noter que des clarinettes pouvaient être fabriquées en poirier, suggérant une certaine adaptabilité de ce bois pour l'instrument.

L'Ébène et le Grenadille : Les Standards Modernes

À partir de 1828, l'utilisation de bois tropicaux denses et résistants, tels que l'ébène (Dalbergia melanoxylon, souvent appelé grenadille de Mozambique ou d'Afrique, et non pas simplement l'ébène du Gabon), a commencé à s'imposer. La grenadille, avec une densité de bois très dur de 1 à 1,2, est reconnue pour sa robustesse. Ce matériau est aujourd'hui privilégié pour sa stabilité et ses qualités acoustiques. Le séchage de la grenadille, après avoir été coupée, devait durer un an au minimum. Ce séchage lent est crucial pour éviter que le bois ne se fende, ce qui peut se produire si le séchage est trop rapide. Les vibrations du bois étant essentielles, la fibre et la texture sont capitales. Les morceaux de bois devaient être tournés pendant 20 heures minimum. Le finissage intervenait après et ne devait pas tourner. Le grenadille, bien que lourd que le buis, est apprécié pour la richesse de son timbre et sa stabilité.

Blocs de bois de grenadille prêts à être façonnés

L'Ébonite : L'Alternative Synthétique

Le caoutchouc, découvert comme un matériau essentiel au monde moderne, a aussi trouvé son application dans la fabrication d'instruments. En 1843, Charles Goodyear découvre le processus de vulcanisation du caoutchouc, qui le transforme en un matériau plus stable. En France, un inventeur génial mais peu pragmatique, un homme dont même le nom lui a été "piqué", travaillait aussi sur le caoutchouc. Son nom était François-Michel-Eugène de Montgolfier-Beaujardin, mais il fut contraint de fuir en Belgique sous le règne de Louis-Philippe Ier, avant de revenir sous Napoléon III et d'aller en prison pour dettes. Dès 1850, des usines de caoutchouc vulcanisé s'implantent en Europe. Lorsque le caoutchouc est traité de manière spécifique pour devenir noir comme l'ébène, il est appelé ébonite. L'ébonite présente l'avantage d'être moins sensible aux variations de température et d'hygrométrie que les bois naturels. Cependant, elle a une tendance à ramollir ou à devenir trop dure avec le temps, ce qui a conduit à son abandon progressif au profit de matériaux plus stables. Le bois synthétique est aussi utilisé aujourd'hui et est partout autour de nous.

L'Évolution du Clétage : Vers une Maîtrise Parfaite

La clarinette a connu une évolution remarquable de son clétage, passant de quelques clés rudimentaires à des systèmes complexes offrant une virtuosité et une homogénéité sonore sans précédent.

Les Premiers Pas : De 2 à 5 Clés

Après sa naissance en 1690, la clarinette, sous sa forme initiale avec seulement 2 clés, restait limitée à sa gamme diatonique naturelle. Les demi-tons (chromatismes) étaient limités à quelques-uns, obtenus comme à la flûte à bec par des doigtés fourchus. Il manquait également le Si du registre du clairon pour lier la gamme du chalumeau à celle du haut. Quelques décennies plus tard, le corps du bas fut rallongé d'un demi-ton au MI grave, ce qui permit d'émettre le SI manquant du registre du clairon. Afin de s'adapter au répertoire et de profiter de leurs différents caractères, les clarinettes furent rapidement produites en différentes tonalités. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la clarinette affirme sa présence en Europe, et de plus en plus d'artisans-facteurs en produisent. Son enseignement se développe, et les compositeurs et bons solistes popularisent peu à peu ce nouvel instrument. Cependant, il restait difficile à maîtriser et limité dans son développement, le chromatisme restant très pauvre. L'anche était encore placée au-dessus du bec. À l'époque de Mozart (fin du XVIIIe siècle), l'instrument à 5 clés était courant. Il est intéressant de noter que les clarinettes à moins de clés et sans anneaux étaient communes autrefois, avec des trous bouchés directement avec les doigts, à la manière d'un chalumeau.

L'Ère Müller et le Système Chromatique

Le développement de la clarinette s'est souvent poursuivi par la collaboration d'un soliste et d'un bon artisan, généralement de manière empirique. En 1791, une 6ème clé (Do#-Sol#) fut ajoutée à l'instrument à 5 clés (méthode de Lefèvre, Paris). Rapidement, d'autres modèles intégrant de nouvelles clés suivirent. Chaque clé supplémentaire facilitait l'émission, l'intonation ou la technique de jeu. En 1812, Ywan Müller (1786-1854), soliste réputé originaire d'Estonie, présenta aux experts du Conservatoire Impérial de Paris un instrument comportant de nombreuses nouveautés : un concept chromatique de 13 clés avec de nouveaux tampons rembourrés avec sièges coniques, une ligature en métal, ainsi que plusieurs autres aménagements. Il s'agissait tout bonnement de la première clarinette intégralement chromatique de l'histoire sans avoir à utiliser des doigtés fourches. Les facteurs européens en produisirent jusqu'à la guerre de 1914 et au-delà. Le facteur belge Albert y ajouta une fonction et en exporta avec succès outre-mer sous le nom « système Albert ». Les clarinettes allemandes « Bärmann », « Ottensteiner » et « Oehler » sont également des optimisations basées sur le principe de Müller.

Le Système Boehm : Une Révolution Française

Louis Auguste Buffet (1789-1864), facteur d'instruments de musique à vent, fut approché dès 1838 par Hyacinthe Klosé (1808-1880), nouveau professeur de la classe de clarinette du Conservatoire de Paris. Une collaboration entre MM. Buffet et Klosé aboutit à un projet de clarinette entièrement repensée, qui n'était pas basée sur les systèmes et doigtés utilisés jusqu'alors. La patente N°16036, déposée en décembre 1843 et acceptée le 19 février 1844, est intitulée « clarinette à anneaux mobiles ». Une première méthode par H. Klosé fut publiée immédiatement. Cette clarinette fut ensuite associée au nom de Boehm en raison de la similitude de la clé à 3 anneaux de la main droite, le nom de Boehm étant devenu très populaire en France grâce à ses magnifiques travaux dans le domaine de la flûte. Cette nouvelle clarinette, de construction radicalement nouvelle, comportait de nombreuses créations très innovantes. Ce nouveau concept comprenait 6 clés à anneaux et 17 clés standard, dont certaines étaient doublées, dans sa forme de base. Il constitua un progrès notable en termes d'émission, d'intonation et d'ergonomie. Ce système s'est très largement imposé en France et progressivement à l'international dans le premier quart du XXe siècle, sauf en Allemagne et les pays sous influence germanophone. Les doigtés fourches ont disparu (sauf un) et l'homogénéité des sons est largement améliorée.

Schéma d'une clarinette système Boehm

Le Système Oehler et la Tradition Allemande

En Allemagne, pays de naissance de la clarinette, l'évolution continua sur la base du système Müller. Ottensteiner (1815-1879) était un brillant constructeur établi à Munich, et Carl Bärmann (1810-1885) était un soliste réputé. Ensemble, ils développèrent un système à 18 clés qui porte le nom de « système Bärmann-Ottensteiner ». Oscar Oehler (1858-1936), pendant son apprentissage de facteur d'orgues, se découvrit une passion pour la clarinette. Il devint un excellent musicien et fut parmi les membres fondateurs de l'orchestre philharmonique de Berlin entre 1881 et 1888. Parallèlement, il devint connu comme réparateur et fabricant de becs, décidant d'ouvrir en 1887 son atelier à Berlin. Jouant lui-même un instrument de type Baermann-Ottensteiner, il en connaissait les moindres qualités et défauts et décida de manufacturer de tels instruments. Ses excellents contacts avec des artistes comme C. Bärmann et A. Neff l'aidèrent à se focaliser sur les points à améliorer. Ses instruments bénéficièrent au cours des trois décennies suivantes de nombreuses optimisations destinées à améliorer l'intonation, le timbre et l'homogénéité sonore. Un clétage plus complexe, comprenant de nombreux trous de résonance et de nouvelles liaisons mécaniques, s'imposa aux artistes. Son système fut très largement adopté en Allemagne jusqu'à devenir un standard absolu, toujours d'actualité. Il est appelé « Oehler System » ou parfois « Deutsche System ».

Le Système Schmidt-Kolbe et le Boehm Reform

Ernst Schmidt (1871-1954), clarinettiste originaire de la région de Mannheim, était un perfectionniste. Il proposa des améliorations sur des instruments d'école allemande puis française. En collaboration avec le facteur Louis Kolbe, il mit au point dès 1905 un concept appelé « Schmidt-Kolbe ». Plus tard, Ernst Schmidt conçut le système « Boehm Reform » basé sur la clarinette créée par Buffet-Klosé. Ce concept est une combinaison entre une perce allemande, ainsi qu'un bec et des anches allemandes appliqués aux doigtés Boehm. Il intégra 4 nouveaux trous de résonance afin d'unifier les timbres, l'émission et l'intonation. Aussi, il breveta en 1912 son système de « Sib clair » (génial principe de meilleure gestion du trou de douzièmes et du Si bémol de gorge). Le système « Boehm Reform » fut repris et perfectionné par son successeur Fritz Wurlitzer (1888-1984) puis par Herbert Wurlitzer, son fils. Le projet Schmidt-Kolbe n'a malheureusement pas rencontré un succès durable, par contre, le système « Boehm Reform » est toujours d'actualité. On doit à Ernst Schmidt l'application convaincante des trous de résonances ainsi qu'un système simple d'amélioration du Si bémol de gorge.

The Entire history of the clarinet

La Clarinette Resonance : L'Innovation Moderne

La clarinette Resonance, basée sur le système Boehm (doigté, bec et anches), est dotée d'une perce unique conçue par Jochen Seggelke. Grâce, entre autres, aux calibrages des 5 trous de résonance, l'émission devient très homogène. Deux nouvelles liaisons mécaniques facilitent les passages difficiles. Le registre suraigu est très accessible et la constellation des harmoniques très riche. La clarinette Resonance est le reflet de 40 ans d'expérience, d'observation, d'inventions et de customisation, illustrant la poursuite constante de l'excellence dans la facture instrumentale.

Les Pièges de la Facture et de l'Entretien

Certains matériaux ou méthodes de fabrication peuvent ralentir les vibrations, entraînant des sons plus bas que prévus. Un séchage trop rapide du bois peut le faire éclater. De même, des fuites d'air causées par des doigts bouchant mal les trous peuvent altérer la justesse de l'instrument. L'entretien de la perce est essentielle mais difficile à maintenir, surtout avec des bois sensibles aux écarts de températures et à l'hygrométrie. La salive de l'instrumentiste peut également poser problème, soulignant l'importance d'un entretien régulier et méticuleux pour préserver la qualité sonore et la longévité de l'instrument.

Entretien et nettoyage d'une clarinette

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