Stratégies Intégrées pour l'Élimination du Ray-Grass : Un Défi Agronomique Majeur

Le ray-grass (Lolium spp.) est une adventice de plus en plus prévalente dans les cultures, posant des défis croissants aux agriculteurs, notamment en raison de l'émergence de résistances aux herbicides. Que ce soit dans les systèmes en non-labour pour les cultures d'hiver ou, parfois, dans des systèmes plus classiques en sols limoneux hydromorphes, la complexité de sa gestion exige une approche globale et diversifiée. Cette adventice, qu'elle soit annuelle ou bisannuelle, peut atteindre de 70 à 120 cm et se reconnaît à ses feuilles glabres, vert sombre et brillantes, avec une base de gaine souvent rougeâtre, une ligule membraneuse courte et tronquée, et des oreillettes obtuses. La compréhension de sa biologie, y compris l'époque et la profondeur optimales de germination, son mode de levée, la quantité de semences produites et leur dormance, est cruciale pour élaborer une stratégie de désherbage efficace.

Schéma d'identification du ray-grass

Les Enjeux de la Résistance aux Herbicides

La lutte contre le ray-grass est devenue complexe en raison du renforcement de la réglementation, de la réduction du nombre de solutions disponibles et de l'apparition de résistances. Ces phénomènes sont directement liés à la sélection naturelle du ray-grass. L'utilisation intensive et prolongée d'un produit ayant le même mode d'action ou appartenant à la même famille chimique peut facilement exercer une pression de sélection. Les plantes sensibles sont éliminées, tandis que les individus résistants survivent et se reproduisent, alimentant ainsi le stock grainier.

Des pratiques culturales peu diversifiées favorisent cette forte pression de sélection. L'absence de rotation affaiblit et dégrade les sols, la répétition de modes d'action identiques (même si les matières actives sont différentes, elles peuvent appartenir au même groupe HRAC), et des doses d'herbicides inadaptées (surdosage ou sous-dosage) contribuent à l'émergence des adventices résistantes. Le surdosage peut entraîner un effet phytotoxique sur les cultures céréalières, réduisant ainsi leur concurrence, tandis que le sous-dosage laisse place à de nouvelles levées. Le travail du sol, s'il n'est pas géré correctement, peut également avoir des conséquences sur le développement des graminées.

Cédrick Picard, chef de culture, rencontre par exemple des infestations de ray-grass sur une partie de son exploitation, en particulier dans ses terres plus superficielles à cailloux, où les rotations sont courtes (blé-blé-colza ou blé-orge-colza). Il doit redoubler d’efforts pour contrôler ces graminées. Dans ses parcelles difficiles, le désherbage anti-graminées des céréales lui coûte en moyenne plus de 100 €/ha, et monte même dans certaines d'entre elles à 200 €/ha.

Résistance aux herbicides, partie 1 : Comprendre la résistance liée à la cible

Stratégies Agronomiques : La Base de la Lutte

La lutte chimique seule est rarement suffisante et doit s’accompagner d’une stratégie plus globale sur l’exploitation, intégrant diverses pratiques agronomiques.

Rotation des Cultures : Diversifier pour Casser le Cycle

La rotation des cultures est souvent citée comme un levier primordial contre la prolifération des graminées. Elle est la synthèse de nombreux autres conseils. L'introduction de cultures d'été permet de casser le cycle du ray-grass et de diminuer progressivement la pression de cette adventice sur les cultures d'hiver. Sur une partie de l'exploitation de Cédrick Picard, où les terres sont très bonnes, il cultive du blé, des betteraves, du lin ou du colza en rotation longue, ce qui ne pose pas trop de difficultés de désherbage. En revanche, dans ses terres plus superficielles à cailloux, en rotations courtes, il a de très gros problèmes. Son prochain défi est d'introduire des cultures de printemps, comme le sorgho grain, dans l'assolement de ces parcelles à rotation courte pour réduire la pression des adventices.

De nouveaux modèles de rotation adaptés à la gestion des graminées s'organisent de plus en plus avec deux cultures de printemps puis deux cultures d'hiver, voire même trois puis quatre. Le non-semis est l'occasion de tester de nouvelles rotations atypiques.

Travail du Sol : Entre Labour et Non-Labour

Repenser le travail du sol est un élément clé. Idéalement, il faudrait labourer un an sur quatre, surtout après un échec majeur de désherbage. Derrière le mot labour, il faut comprendre un retournement sans mélange des horizons. Cependant, même sans labour, il est facile de mélanger les horizons (fraise en pomme de terre, déchaumeur type chisel réglé profondément, arrachage de betteraves, tamisage). Dans ces situations, ne pas labourer aura une utilité limitée.

Cédrick Picard laboure ses parcelles difficiles une fois tous les cinq ans environ pour enfouir les graines en profondeur. Il passe ensuite uniquement à un travail superficiel pour ne pas les remonter à la surface. Le labour est effectué tôt en septembre, suivi d'un roulage pour resserrer le sol et faire lever les mauvaises herbes. L'inconvénient est que lors des années humides, il est difficile de rentrer dans les parcelles et que le glyphosate est interdit après labour.

Les graminées comme le ray-grass et le vulpin sont sensibles au remuement de la terre. En évitant de perturber la terre, on diminue grandement leur levée (effet « low disturbance »). Pour cela, la vitesse de semis doit être adaptée (6 km/h ou moins) et un semoir permettant le semis direct est nécessaire. Les semoirs à disques sont supérieurs aux semoirs à dents dans cette optique.

Comparaison des effets du labour et du non-labour sur le stock grainier

Faux-Semis : Une Préparation Essentielle

Le faux-semis consiste à préparer une plate-bande de culture sans rien semer. Cette méthode réduit le stock de semences en surface en stimulant la levée du ray-grass avant sa destruction. Un bon faux-semis doit être réalisé à la bonne date, c'est-à-dire au moment de la levée préférentielle de la mauvaise herbe ciblée, généralement courant septembre, un mois avant la date de semis prévisionnelle du blé. Il doit être suffisamment fin, superficiel et parfaitement rappuyé.

Un essai a montré qu'un bon faux-semis peut être bénéfique, tandis qu'un faux-semis mal réalisé peut être contre-productif. Les déchaumeurs à disques indépendants, bien qu'imparfaits, permettent un travail de surface suffisant pour assurer un bon contact sol-graine et faire lever un maximum de graines dans les premiers 5 cm du sol, sans désanctuariser les graines de profondeur. Après le faux-semis, il est crucial de bien rappuyer le sol, par exemple avec un rouleau spécifique à une vitesse de 5 à 6 km/h. Un essai mené par AgroTransfert en 2023 montre un effet positif du rouleau de l'ordre de 20 à 50 % sur la levée des graminées.

La destruction du faux-semis doit être réalisée à la bonne date, au moment où toutes les levées de plantes provoquées par le faux-semis sont effectives. Un litre de glyphosate 48h avant de semer le blé suffit, mais pas au-delà de ces 48h. Il est crucial de respecter un délai d'un mois entre le faux-semis et l'implantation, par exemple entre le 15 septembre et le 15 octobre. Travailler le sol profondément le jour du semis après un vrai faux-semis de surface annulerait tous les bénéfices en mélangeant les horizons et en remettant de nombreuses graines en capacité de germer. Un essai a montré qu'un système avec deux faux-semis (15/08 et 15/09), le dernier détruit chimiquement, suivi d'un semis de blé avec un semoir de semis direct à dent, a permis de limiter le nombre de graminées à quatre par mètre carré après deux désherbages chimiques, contre 220 plantes par mètre carré avec un chisel profond.

Sylvain Renaud, qui gère une exploitation de 140 ha en polyculture-élevage, utilise également des faux-semis avant l'implantation des céréales pour réduire le stock de graines de ray-grass dans le sol. Ils doivent être effectués suffisamment tôt pour que les levées d'adventices puissent être détruites avant le semis.

Décalage de la Date de Semis : Une Stratégie Risquée mais Efficace

Retarder la date de semis d'au moins quinze jours permet de réduire la pression du vulpin d'au moins 50 %. Ce levier est moins pertinent pour le ray-grass qui lève plus tout au long de l'année. Retarder le semis permet de se rapprocher de périodes d'humidité plus propices au désherbage racinaire au semis ou à un stade jeune. Il ne s'agit pas de retarder le semis de toutes les parcelles, mais en priorité les plus sales.

Le risque d'un non-semis existe avec cette stratégie. Il est alors judicieux de prévoir dès le début de campagne un plan de secours avec une culture pouvant se semer plus tard, comme des orges de printemps semées à l'automne ou une seconde culture de printemps.

Infographie sur l'impact des dates de semis sur le développement du ray-grass

Stratégies de Lutte Curative : L'Usage Judicieux des Herbicides

Désherbage Chimique : Conditions Optimales et Alternance des Modes d'Action

Pour un désherbage chimique efficace, il est primordial d'obtenir des conditions optimales. L'application sur sols humides est gage d'une efficacité accrue, surtout pour les produits racinaires. De même, désherber tôt, sur des graminées au stade une feuille maximum, garantit une meilleure efficacité. Certains herbicides sont peu efficaces sur le ray-grass au stade début tallage.

Cédrick Picard réalise systématiquement deux désherbages chimiques à l'automne, et même trois dans certaines parcelles. Si besoin, notamment pour le tour des parcelles, il revient avec un rattrapage au printemps.

Les phénomènes de résistance concernent principalement deux modes d'action : les HRAC 1 (Fop Den Dymes, ex: Axial P, Select, Celio) et les HRAC 2 (sulfonyl urées, ex: Atlantis Pro, Allié, Milagro). Il est crucial de limiter l'usage de ces familles au profit d'autres modes d'action pour réduire la pression de sélection de résistance. Dès que possible, il faut opter pour des modes d'action différents. L'introduction de nouvelles cultures dans l'assolement permet d'utiliser des modes d'action différents.

La lutte chimique repose sur un programme regroupant trois matières actives : le flufénacet, le prosulfocarbe et le chlortoluron. Ces matières actives sont essentiellement racinaires et ne nécessitent pas l'utilisation d'un adjuvant spécifique. Elles requièrent une bonne humidité du sol pour être efficaces et doivent être appliquées idéalement avant la levée des graminées ou au stade jeune a minima.

Il est important de noter que le chlortoluron est possible jusqu’au 28/02 et au stade tallage des plantes, mais il est réglementairement interdit sur sol drainé et à réserver aux variétés tolérant son utilisation. Pour une bonne sélectivité, il est impératif d’avoir un grain bien enterré (au moins 2 cm) et donc un semis régulier. Il est éventuellement recommandé de monter la densité de semis pour pallier les éventuelles pertes liées à ces programmes d'automne. Les doses de produits sont à moduler selon les types de sol. En terre lourde, les doses peuvent être utilisées.

Tableau de classification HRAC des herbicides

Produits Phytopharmaceutiques : Précautions et Réglementation

Il est impératif d'utiliser les produits phytopharmaceutiques avec précaution. Avant toute utilisation, assurez-vous que celle-ci est indispensable. Le produit mentionné (Dow AgroSciences Distribution S.A.S) est destiné aux professionnels. Il est classé H318 - Provoque de graves lésions des yeux. Le numéro d’agrément PA00272 concerne la distribution de produits phytopharmaceutiques à des utilisateurs professionnels. Pour toute information, le N° Vert 0800 470 810 est disponible. Les marques déposées ®TM sont de Corteva Agriscience et sociétés affiliées.

Gestion des Repiquages en Interculture

Une partie des stocks de vulpins et de ray-grass relève fin septembre en fin de cycle des betteraves et des pommes de terre. En cette fin de végétation, la réduction ou le broyage du feuillage (pommes de terre) affaiblit les cultures, permettant à la lumière de pénétrer et au ray-grass d'accélérer sa croissance. Les agriculteurs se plaignent de plus en plus du ray-grass en pommes de terre, jusqu'alors contrôlé au moment des arrachages.

L'impact le plus significatif est le semis de blé effectué dans la foulée, où une partie du ray-grass peut être chahutée mais une autre partie repiquera, souvent à un stade avancé (3 feuilles début tallage). Cette situation conduit souvent en mai à des pieds de ray-grass isolés, "hyper tallés", qui graineront. Il est donc crucial de limiter ces repiquages.

Méthodes Alternatives et Complémentaires

Face à la résistance croissante des graminées, d'autres méthodes alternatives, comme le désherbage mécanique, sont nécessaires.

Outils de Désherbage Mécanique

Les principaux outils de désherbage mécaniques sont la herse étrille, la bineuse, la roto-étrille et le déchaumeur à disque et dents.

La herse étrille permet de déraciner les jeunes plantules sur une grande surface. Pour être efficace, il est essentiel de bien préparer le sol. L'avantage de cette technique est sa rapidité et sa faible puissance énergétique. Cependant, elle est coûteuse à l'achat et moins efficace pour le travail en profondeur. Cédrick Picard a loué une herse étrille et a testé sur escourgeon avec des résultats assez concluants. Au vu de ces résultats plutôt satisfaisants, il envisage d’en acheter une.

La bineuse consiste à ameublir le sol pour favoriser la levée des semis sur différents sols et cultures. Cette technique permet de gagner du temps et est efficace sur des stades avancés d'adventices. Néanmoins, elle est difficile à entretenir et est coûteuse.

La roto-étrille (roto-étrilleuse) déplace la terre et élimine les jeunes adventices en les arrachant ou par recouvrement. Adaptée sur différents types de sols, elle n'a pas d'effet râteau, aère le sol, limite l'évaporation d'eau du sol et a une meilleure efficacité par rapport aux herses étrilles. Son inconvénient est qu'elle ne dispose que d'une seule rangée de dents et demande plusieurs réglages.

Le déchaumage permet d'enfouir les résidus (chaumes) afin de favoriser la décomposition des substances organiques.

Divers outils de désherbage mécanique en action

Couverts Végétaux et Solutions de Biocontrôle

Les couvertures végétales favorisent la structure du sol et limitent l'érosion. Elles peuvent jouer un rôle dans la gestion du ray-grass. Paul Robert, secrétaire de l'Apad, a testé différents leviers agronomiques, y compris des couverts d'interculture en pur (seigle, avoine brésilienne, moutarde, niger, trèfle d'Alexandrie, sarrasin, radis fourrager) ou en mélange (seigle-vesce velue, féverole-vesce velue-seigle). Malgré des efforts, les premiers résultats sont peu convaincants, avec une diminution moyenne de 20 % des levées de ray-grass. L'effet du radis a cependant été supérieur aux autres couverts, avec une réduction des levées de ray-grass d'environ 35 % à l'automne et davantage au printemps. Il y a donc une piste à suivre pour les prochaines années d'expérimentation.

Afin de réduire la dépendance aux herbicides, l'utilisation de solutions naturelles comme les solutions de biocontrôle, qui reposent sur l'utilisation d'agents naturels, permet de limiter le développement des adventices. Dans le cas du ray-grass, l'introduction d'extraits végétaux peut inhiber la levée des adventices.

Prévention des Contaminations Extérieures

Nettoyage des Matériels Agricoles

Un point crucial souvent mal géré est la contamination par des graines extérieures à la parcelle. Le principal vecteur de graines de vulpin et ray-grass est une moissonneuse-batteuse mal nettoyée, mais aussi les arracheuses. La seule solution est de prendre le temps de nettoyer ou faire nettoyer une machine qui vient d'une parcelle sale. Il est recommandé de toujours finir par la parcelle la plus sale.

On oublie souvent la terre que chaque outil du travail du sol peut déplacer : déchaumeur, charrue, semoir. Bien que la quantité de graines déplacées soit plus faible et souvent invisible, elle reste une source de contamination. Il conviendrait de nettoyer parfaitement chaque outil de travail du sol au nettoyeur haute pression après chaque parcelle, ou de planifier les travaux de manière à finir par les parcelles sales et nettoyer l'outil avant le lendemain.

Gestion des Fumiers

Les fumiers issus de paille chargée de graines sont également une source de contamination. Le compostage efficace est une solution à envisager. Une autre pratique qui tend à se développer est de faire retourner le fumier à la parcelle d'où est issue la paille. Cette pratique ne réduit pas le stock grainier, mais empêche de salir des parcelles propres.

Innovation et Outils d'Aide à la Décision

Recherche et Développement

La recherche en génétique vise à développer de nouvelles variétés pour lutter efficacement contre le ray-grass. En parallèle, les outils d'aide à la décision (OAD) permettent aux agriculteurs de mieux maîtriser leurs interventions. Ces systèmes s'appuient sur des modèles agronomiques et des données parcellaires pour fournir des analyses précises. Grâce à ces outils, il est possible de prédire les risques, d'optimiser l'application des traitements et d'adapter les pratiques culturales en fonction des conditions climatiques et agronomiques.

Les partenaires techniques, tels que les coopératives ou les négoces, jouent un rôle essentiel en orientant les choix des agriculteurs et en réduisant les marges d'erreur. Les OAD permettent aux agriculteurs de planifier leurs traitements, d'identifier les stades de développement du ray-grass et d'ajuster leurs interventions en temps réel.

Le Projet PEI Pays de la Loire

Le projet PEI Pays de la Loire, tourné vers le collectif, associe agriculteurs et techniciens pour la recherche de solutions, la mise en place de leviers identifiés et des suivis pluriannuels. Cette étude regroupe quatre partenaires : ARVALIS, l’APAD, la Chambre d’Agriculture Pays de la Loire et la Civam Bio 53. Des analyses multicritères avec l'outil SYSTERRE ont confirmé l'efficacité des stratégies de désherbage mises en place, comme celle de Sylvain Renaud, qui constate une diminution du salissement de ses parcelles trois ans après la mise en œuvre de différents leviers (faux-semis, labour occasionnel, retour plus fréquent de la dérobée et du maïs). Bien que ces changements aient entraîné plus de travail du sol et une hausse des coûts liée à l'augmentation du nombre d'opérations culturales et du poste herbicides, ils caractérisent un système transitoire menant à une meilleure maîtrise du ray-grass.

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