La gestion des déchets est devenue une préoccupation majeure en Asie du Sud-Est, une région confrontée à une croissance démographique rapide et à une urbanisation galopante. Face à l'accumulation des détritus, le compostage émerge comme une solution durable, transformant les restes alimentaires en ressources précieuses pour l'agriculture et l'économie circulaire.

Le renouveau du compostage municipal à Kampot
Hier a eu lieu l’inauguration du compost municipal de Kampot, plus de deux ans après une première fermeture. L’heure est à la fête pour les milliers de larves, asticots et autres vers du compost municipal de Kampot. Après plus de deux ans de fermeture, le site a rouvert ses portes hier. « A l’heure actuelle, seuls les déchets produits par le marché central de Kampot sont collectés et traités, explique Claire Promé, directrice générale de GAEA, l’entreprise en charge de la collecte et du traitement des déchets à Kampot. Nous avons disposé deux bennes à ordures à l’extérieur du marché. L’une, de couleur verte, a vocation à ne recevoir que des déchets organiques pour le compost. A terme, un ramassage auprès des nombreux restaurateurs de la ville devrait voir le jour. »
Faute de moyens, le site n’était plus en activité depuis deux ans. Sa réouverture est le fruit d’un partenariat entre la municipalité, qui fournit les locaux, et GAEA. Une première technique, assez classique, est opérée par l'entreprise de ramassage de déchets. Appelée compost en aérobie, elle consiste à laisser les déchets organiques se dégrader lentement à l’air libre. Il faut compter deux mois pour que la matière se dégrade. Deux bennes à ordures sont disposées au marché central de Kampot pour trier les déchets.
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L'innovation technologique au service du traitement des déchets
Une seconde technique, plus moderne mais encore expérimentale, est testée par Stéphane Amsellem. Elle fait appel aux larves de mouches soldat noires, véritables broyeurs à déchets organiques. « Ces larves ont plusieurs avantages, expose-t-il. Tout d’abord, elles sont naturellement présentes en Asie du Sud-Est. Ensuite elles se reproduisent assez facilement. Enfin, elles digèrent une variété de déchets plus importante que les vers utilisés dans des lombricomposts classiques. »
De fait, en plus des déchets organiques, ces larves sont à même de digérer des restes de viande et de poisson, et même du café. Le tout en un temps record. « Avec cinq grammes d’oeufs de larves, il faut compter un peu moins d’un mois pour traiter 25 kilos de déchets » s’enthousiasme le fondateur de la Green School Cambodia. Une fois leur travail effectué, les larves, qui auront grossi, seront récoltées et pourront être transformées en protéines pour l’élevage animal. En parallèle, le compost de Kampot se veut être un espace de pédagogie pour « mieux enseigner aux Cambodgiens, notamment aux adultes, à trier les déchets et respecter leur environnement » souligne Stéphane Amsellem.
Les défis du gaspillage alimentaire en Asie
Chaque année, 1,3 milliard de tonnes de denrées alimentaires sont perdues et gaspillées dans le monde, 53 % des déchets alimentaires provenant d’Asie. Environ 25 % des déchets proviennent de l’Asie du Sud et du Sud-Est, tandis que l’Asie industrialisée (Chine, Japon, Corée du Sud) contribue à 28 % du gaspillage alimentaire mondial. En parallèle, près d’un demi-milliard de personnes dans la région Asie-Pacifique restent sous-alimentées : la prévention des pertes et du gaspillage de nourriture est donc un moyen pour réduire ce problème de malnutrition.
De plus, les déchets alimentaires dans les décharges qui sont décomposés ou brûlés produisent du méthane, qui est 21 fois plus dommageable pour l’environnement que le CO2. C’est en raison de cette question urgente que les objectifs de développement durable des Nations unies visent à réduire les pertes et les déchets alimentaires d’ici 2030. Il est alors essentiel que l’Asie s’attaque activement à ce problème. La plupart des pertes de nourriture en Asie se produisent au niveau des petits exploitants agricoles et un tiers des aliments comestibles qui sont gaspillés dans le monde vient avant la transformation.
De nombreux facteurs entraînent des récoltes endommagées et des pertes de production, comme une gestion inadéquate des sols, la lutte contre les parasites, l’inefficacité des techniques de récolte et de transformation des aliments. Une étude sur les pertes alimentaires liées au manioc montre que 70 % des pertes en Thaïlande se produisent pendant et après la récolte. Il est donc essentiel de renforcer la sensibilisation des agriculteurs et les techniques utilisés pour réduire le gaspillage alimentaire.
Logistique et chaîne du froid : des besoins critiques
Le manque de systèmes de stockage et de transport du froid est l’une des principales causes de perte de nourriture. Par exemple, seuls 10 % des denrées périssables en Inde disposent de systèmes d’entreposage frigorifique. Cela entraîne la perte de 20 à 30 % des fruits et légumes en raison de ce manque de camions et d’entrepôts frigorifiques. Une étude de Maersk Line montre que l’amélioration de la chaîne du froid en Inde pour les bananes ferait passer les exportations de 3 000 conteneurs à 190 000 conteneurs par an.
En conséquence, les pays investissent dans la mise en œuvre de chaînes de froid, comme le développement de chemins de fer nationaux d’approvisionnement en froid pour la logistique alimentaire en Inde, en Indonésie et en Thaïlande. Du côté des entreprises, plusieurs services basés sur l’internet des objets (IoT) sont développés par des sociétés de logistique et des start-ups pour améliorer la logistique alimentaire. Maersk Line a développé un logiciel de gestion des conteneurs à distance, qui permet à ses clients de surveiller les conteneurs réfrigérés en temps réel pendant leur déplacement.

Vers une approche « Zéro Déchet » à l'échelle régionale
La démarche zéro déchet est une alternative aux systèmes de « prélèvement, de fabrication et de gaspillage » qui se sont révélés inefficaces pour résoudre les problèmes complexes engendrés par une « société du jetable ». Dans cette approche, les politiques, les programmes et les infrastructures des villes et des communautés sont conçus pour réduire les déchets à la source.
Les Philippines, pays dotés de lois progressistes en matière de gestion des déchets solides, sont l'un des deux seuls pays à interdire l'incinération. Avec le soutien de la Mother Earth Foundation, la ville de San Fernando, Pampanga a atteint un taux de détournement des déchets drastique de 80 % en 2018, contre un taux insignifiant de 12 % en 2012. En Indonésie, notre membre Alliansi Zero Waste Indonesia (AZWI) a été le fer de lance de l'approche zéro déchet dans plusieurs villes de l'archipel. Par exemple, AZWI et YPBB ont aidé les habitants de la ville de Bandung à mettre en œuvre un programme de tri des déchets ménagers et de jardinage urbain à partir de déchets alimentaires, ce qui a entraîné une réduction de 21.88 % des déchets, soit une économie de 4482.45 à 4767.05 USD sur les coûts de transport en décharge.
ÉCOTON s'est également engagé à soutenir le tri des déchets ménagers dans le village de Wringinanom, Gresik, ce qui a conduit à une réduction de 40 % des déchets organiques éliminés dans les décharges. Les déchets organiques sont compostés dans une usine intégrée de traitement des déchets. Grâce aux revenus supplémentaires provenant du compostage et du jardinage, ce programme a fourni des emplois supplémentaires et des possibilités de subsistance à la communauté et aux travailleurs du secteur des déchets.
L'intégration de l'agroécologie : l'exemple du Vietnam
En Malaisie, l'Association des consommateurs de Penang (CAP) a soutenu de nombreuses politiques zéro déchet à Penang, telles que la mise en œuvre de la politique de tri à la source. Grâce à ces efforts, l'État a enregistré des taux de recyclage de 43 % et 46 % respectivement en 2018 et 2019, se plaçant ainsi en tête du pays en matière de recyclage. Le CAP s'associe aux ménages, aux écoles et à d'autres établissements pour promouvoir les méthodes de compostage et le jardinage. Ces initiatives se sont poursuivies malgré les défis posés par la COVID-19.
Au Vietnam, le Alliance Vietnam Zéro Déchet (VZWA) a joué un rôle déterminant en fournissant un soutien technique et financier à la ville émergente zéro déchet de Hoi An et la province côtière de Phu Yen. Grâce aux efforts de la VZWA, le soutien du gouvernement aux programmes zéro déchet a augmenté, ce qui a donné lieu à des dialogues sur l'intégration de l'approche zéro déchet dans le plan directeur environnemental de Hoi An, la création d'installations de récupération des matériaux et l'examen d'une interdiction du plastique à usage unique.
La région montagneuse de Son La est devenue l’une des provinces pilotes du Plan d’action national lancé en 2023 pour transformer le système alimentaire. Une demi-journée d’atelier, et Hoang Thi Thoan a appris à faire de l’ensilage, c’est-à-dire conserver le fourrage, les plantes qui servent à l’alimentation des animaux d’élevage, dans un grand sac étanche pour favoriser une fermentation anaérobique, à l’abri de l’air. Elle plonge sa main dans la balle, haut chignon sur le sommet de la tête typique des femmes mariées de l’ethnie Taï Dam, majoritaire dans cette province montagneuse de Son La, dans le nord-ouest du Vietnam.
La famille possède 30 vaches. Or, les pâturages manquent cruellement. « C’est très utile quand on n’a pas le temps d’aller chercher des herbes », fait-elle valoir. Un espace aéré près de l’étable sert au compostage du fumier et des déchets organiques. Une machine à compacter commune à plusieurs familles permet d’en tirer des granulés noirs, légers et sans odeur : de l’engrais pour les plantations de café. C’est ainsi que le village de Nam, une centaine de maisons en bois loties au creux d’un vallon verdoyant, s’est mis à l’agroécologie. La démarche consiste à réconcilier le développement agricole avec les impératifs de durabilité et de protection de l’environnement.

Vers une gestion globale des flux de déchets
Un monde zéro déchet semble être un scénario lointain quand on regarde le problème. Cependant, grâce à l’action collective de nos membres, nous pouvons traduire cette utopie en changements concrets. Toutes les villes zéro déchet qui réussissent en Asie du Sud-Est passent par un processus itératif de consultations et de formations pour parvenir à des plans de gestion des déchets solides qui les rapprochent de l’objectif zéro déchet.
En 2018 la Chine annonçait « ne plus vouloir être la poubelle du monde », pour se concentrer sur le recyclage de ses propres déchets. Depuis, elle a drastiquement réduit ses importations de détritus en provenance des pays occidentaux. Suite à cette mesure, ce sont les Philippines, l’Indonésie et la Malaisie, qui reçoivent deux fois plus de déchets de l’étranger qu’avant. Trois pays asiatiques qui protestent à leur tour aujourd’hui. Un représentant Sri-Lankais confiait ainsi au quotidien Le Monde « Ici, c’est un pays du tiers monde, nous avons déjà tellement de problèmes, comment pouvons-nous régler ceux des autres ? » D’après Channel News Asia, aujourd’hui 75% des déchets exportés dans le monde atterrissent en Asie.
Il est alors impératif que les gouvernements et les organisations non gouvernementales jouent un rôle clé en mettant en place des réglementations et des initiatives visant à atteindre l’objectif des Nations unies pour 2030. Plus important encore, les entreprises le long de la chaîne de valeur alimentaire ont un rôle essentiel à jouer pour prévenir les pertes de nourriture en améliorant l’efficacité de la production, de la transformation et de la logistique. À la fin de la chaîne de valeur, tout excédent de nourriture peut être donné, réorienté ou recyclé pour éviter le gaspillage alimentaire. L’équipe Alcimed se tient à vos côtés pour vous aider à explorer les solutions innovantes à ces problématiques dans votre contexte.